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Pour Hillary Clinton, «modérée» ne doit plus être un gros mot

Hillary Clinton à Las Vegas, le 20 février I JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Hillary Clinton à Las Vegas, le 20 février I JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

C’est justement parce qu'elle se méfie des positions les plus extrémistes de ses rivaux qu’Hillary Clinton ferait une bonne présidente des États-Unis.

La plupart des progressistes américains pensent que la course à la nomination républicaine pour la présidentielle de novembre est totalement barrée. Les candidats du GOP lèchent si fort les bottes du Tea Party et des grenouilles de bénitier fanatiques qu’ils ont perdu le contact avec la réalité. Or, le même problème est en train de se poser côté démocrate. Le sénateur Bernie Sanders tire le parti vers la gauche, Hillary Clinton lui court après. Les sujets abordés et autres prises de positions sont en train de s’éloigner du centre politique.

Ça fait mal de voir Clinton essayant de déjouer les plans de Sanders. Elle se fabrique une nouvelle image en avançant toujours plus la carte de la féministe farouche, de la ferme militante du contrôle des armes, de la flatteuse empressée des mouvements protestataires. Début février, lors de leur premier débat en tête-à-tête, Sanders a accusé Clinton d’être une «modérée». La réaction plutôt pathétique de la candidate fut de qualifier cette description «d’injuste.»

Mais foin des justifications, des indignités et de la comédie. Hillary Clinton est une modérée. Dans la vie et pour gouverner un pays, la modération n’a rien de déshonorant. C’est même la meilleure solution en réalité, car le monde est trop complexe pour s’adapter parfaitement à une idéologie. Peut-être Clinton considère-t-elle le terme comme un gros mot, mais si vous l’avez écoutée avec attention lors du débat du 11 février qui l'a opposée à Bernie Sanders à Milwaukee, vous avez pu entendre comment pense une modérée et pourquoi cela a du sens. Voici quelques exemples.
 

1.Réalité fiscale

Au début du débat, Judy Woodruff, de la chaîne de télé américaine PBS, a souligné que les dépenses fédérales représentaient 21% de l’économie américaine. Elle a demandé à Sanders quelle proportion atteindraient les dépenses du gouvernement s’il devenait président. «Bien entendu il y aura une limite», a répondu Sanders, mais sans préciser laquelle. Il a affirmé que le gouvernement devrait garantir l’éducation supérieure gratuite pour tous. Il a ajouté que son plan «Medicare pour tous» «ferait économiser aux familles de la classe moyenne 5.000 dollars par an» en ne leur coûtant que 500 dollars.

Clinton a mis en doute cette affirmation. D’après elle, ce programme «augmenterait la taille [des dépenses] du gouvernement fédéral d’environ 40%». Elle a demandé comment Sanders pouvait promettre 5.000 dollars de bénéfices pour seulement 500 dollars d’impôts. «Je ne nous endetterai pas davantage», a-t-elle prévenu, avant d’ajouter: 

«Nous ne devons pas faire de promesses que nous ne pouvons pas tenir, parce que cela ... éloignera encore davantage les Américains de l’idée et de la conviction que nous pouvons, ensemble, apporter de réels changements dans la vie des gens.»

 

2.Réalité politique

Sanders a promis de remplacer le marché des assurances privées par son programme de sécurité sociale publique. Si la France et le Royaume-Uni en sont capables, alors nous aussi, a-t-il avancé: tout ce dont nous avons besoin, c’est du «courage de défier les laboratoires pharmaceutiques... les compagnies d’assurances et les fournisseurs d’appareils médicaux.» Clinton a répondu que l’idée était bonne mais qu’elle serait trop difficile à mettre en place:

«Jeter de nouveau notre pays dans un débat furieux sur le système de santé est bien la dernière chose dont nous ayons besoin. Et nous ne sommes pas l’Angleterre. Nous ne sommes pas la France. Nous avons hérité d’un système mis en place pendant la Seconde Guerre mondiale: 170 millions d’Américains bénéficient d’une assurance santé actuellement, par le biais de leurs employeurs. Alors ce que nous avons voulu faire, et ce que le président Obama a réussi à faire, c’est construire sur les systèmes de santé existant pour nous amener à 90% de couverture. Nous devons toucher les 10% qu’il reste pour arriver à 100%. Je préfère ça de loin, et les chances que nous avons d’y parvenir, plutôt que de tenter de tout recommencer de zéro, bloquer notre système et essayer de passer de zéro à 100%.»

 

3.Pureté

Sanders a étrillé Clinton pour avoir écouté l’ancien secrétaire d’État républicain Henry Kissinger. Il a dénoncé les politiques de Kissinger au Cambodge il y a quarante ans et conclu: «Je suis fier de dire qu’Henry Kissinger n’est pas mon ami. Je ne prendrai pas conseil auprès d’Henry Kissinger.» Le public a applaudi.

Clinton n’a pas contesté la question du Cambodge, mais elle a brossé un tableau plus prudent de la manière de juger les gens et les conseils qu’ils donnent:

«J’ai écouté toute une variété de voix dont les compétences relevaient de domaines divers. Je crois juste de souligner, quels que soient les griefs que vous ayez envers Kissinger, que […] le fait qu’il ait ouvert la Chine, et ses relations suivies avec les dirigeants chinois, constituent une relation incroyablement utile pour les États-Unis. […] Nous vivons dans un monde vaste et complexe. Et oui, certaines personnes avec qui nous sommes en désaccord sur plein de choses peuvent faire preuve de discernement dans certains domaines, entretenir des relations qu’il est important que le président comprenne...»

Clinton a souligné que lorsque des journalistes ont demandé à Sanders quels experts en politique étrangère il consultait, il n’a donné aucun nom. C’était l’occasion rêvée pour le sénateur du Vermont, qui manque d’expérience dans le domaine des affaires internationales, de montrer qu’au moins il bûchait sur la question. Au lieu de cela, il a simplement rétorqué: «C’est pas Henry Kissinger.»

 

4.Négocier… ou pas

Sanders a soutenu que pour faire la paix, il fallait «parler à ses ennemis» et «travailler» avec eux. Il a défendu l’idée de normaliser les relations avec l’Iran. Clinton a rétorqué que la normalisation, et même les communications officielles, devraient être considérées comme une monnaie d’échange. «Je ne crois pas que nous devrions promettre ou même aspirer à la normalisation des relations, parce que nous avons beaucoup d’autres choses à faire avec l’Iran», a-t-elle posé. Ces questions à régler comprennent la cessation des livraisons de missiles à Gaza et la fin du soutien que l’Iran apporte au Hezbollah. Clinton a expliqué que sa politique à elle consistait à soutirer des concessions avant, pas seulement pendant, les négociations: «Nous n’avons rencontré personne sans conditions préalables. C’est l’approche qu’il faut si vous voulez obtenir les résultats que vous recherchez.»

 

5.Tendre mais ferme

Sanders a accusé Clinton d’insensibilité vis-à-vis des immigrants: 

«Quand nous avons vu des enfants venir de ces zones abominablement violentes du Honduras et des pays voisins, des gens qui fuyaient la violence du narcotrafic et des cartels, je me suis dit que ce serait une bonne idée de permettre à ces enfants de rester dans ce pays. Ce n’était pas alors, si je comprends bien, la position de la secrétaire d’État.»

Clinton n’a pas nié avoir eu un point de vue différent. «J’ai établi très clairement qu’il convenait de s’occuper décemment de ces enfants, a-t-elle exposé. Mais nous devions aussi envoyer aux familles et aux communautés d’Amérique centrale le message qu’il ne faut pas envoyer leurs enfants faire ce dangereux trajet entre les mains de passeurs.» Ouvrir les frontières à ce genre d’enfants, a-t-elle suggéré, inciterait d’autres parents d’Amérique centrale à faire la même chose –et beaucoup de ces enfants, comme ceux venus avant eux, seraient mis en danger et «maltraités» pendant leur voyage vers le nord.

Vous pouvez ne pas être d’accord avec Clinton. Vous pouvez considérer qu’elle est trop craintive en termes de dépenses, trop intimidée par la tradition, trop tolérante envers les politiciens belliqueux, trop arrogante sur le sujet des négociations, et trop cruelle avec les réfugiés. Mais vous pouvez aussi voir ces différences d’un tout autre œil. Peut-être Hillary Clinton a-t-elle raison. Peut-être est-il naïf ou malhonnête –et destructeur pour le parti progressiste– d’exiger la révolution et de promettre plus de bénéfices que vous ne pouvez en assurer. Peut-être est-il imprudent de faire grimper la dette nationale et d’ouvrir la frontière à quiconque est capable de faire traverser l’Amérique centrale à un enfant. Peut-être est-il possible de forcer un gouvernement hostile à mieux se conduire en gardant ses distances. Peut-être, au lieu d’écouter uniquement les gens qui répondent à vos exigences de perfection morale, devriez-vous ouvrir vos oreilles à la sagesse, d’où qu’elle vienne.

C’est comme ça que pense vraiment Hillary Clinton. Et ce n’est pas ce qui fait d’elle un mauvais choix présidentiel. C’est ce qui en fait un bon.

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