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Battling Siki, l’autre héros noir que la France supplicia

Photo du boxeur Battling Siki lors d'une séance d'entraînement sur une plage de Tunis | AFP

Photo du boxeur Battling Siki lors d'une séance d'entraînement sur une plage de Tunis | AFP

Ce boxeur du début des années 1920, héros sénégalais et fierté africaine, pourrait être aussi un remords français.

Quand nous allons dans les salles regarder le clown Chocolat, pensons-nous à cet autre héros noir que la France dévora? Dans le quartier des pêcheurs de Saint-Louis, un cimetière de sable abrite un homme, jeune pour toujours et de son vivant supplicié. Il est pour certains un héros sénégalais, pour d’autres une fierté africaine. ll pourrait être aussi un remords français, si nous ne l’avions pas soigneusement effacé. Il fut champion de boxe et la terreur du pays, un tricheur aussi et un pauvre pantin de notre comédie, qui ne pouvait pas tenir un round face au racisme. Il s’appelait Louis Phal, Louis M’Barrick Phal, Baye Phal dit-on aussi –en ce temps-là, nous avions peine à nommer les grands enfants de l’Afrique. À l’heure de sa gloire, on l’appelait Battling Siki.

Chocolat et lui sont presque contemporains: une trentaine d’année sépare leurs odyssées. Celle de Chocolat se noue à la fin du XIXe siècle, dans une France d’entre-deux guerres qui s’ennivre de distractions exotiques; Siki connait son drame après la guerre de 14, dans le pays blessé de la grande saignée. Leurs vies se ressemblent et dessinent une histoire du malheur noir, à l’aube de ce pays. Elles commencent comme les romans d’aventure de l’époque, quand les êtres était déjà ballotés dans la mondialisation. Chocolat, Rafael Padilla, était fils d’esclaves cubains, vendu comme domestique à Bilbao, puis recueilli par le monde du cirque… Battling Siki, enfant pauvre de Saint-Louis, une des vieilles villes françaises des côtes africaines, plongeait devant les bateaux pour ravir les touristes et ramasser des pièces. Il plonge si bien qu’une femme le repêche et l’emmêne avec elle dans la vieille Europe. Elle était danseuse dit-on, allemande ou batave, et lui n’avait pas 13 ans. Au bout du périple, un négrillon du Sénégal se retrouve à Marseille, quand la guerre approche, et la boxe l’adopte, comme le cirque avait adopté Rafael, hercule adolescent sur les quais de Bilbao. Nous y sommes. Parlons de Siki.

Au commencement, il ne se passe un rien. Juste un boxeur au nom tissé d’ethnicisme et d’anglicisme. Un poids moyen bien dessiné. Né à Saint-Louis, il est juridiquement français. La guerre le happe. Il en réchappe. Il reboxe. Il a une carrière amusante, dans l’immédiate après-guerre, quand tout se reconstruit. Siki combat en Allemagne, au Pays-Bas, où des enfants le suivent dans la rue, qui n’ont jamais vu un noir. Il en ramène une épouse, rencontrée à Rotterdam. Il est, Louis, jeune père de famille aux ambitions de poing, qui habite au sud de Paris avec femme et bébé et accumule les succès. Il va se perdre quand un grand se penche sur lui.

Champion parjure

Maintenant, le héros. Respect? Respect. Il s’appelle Georges Carpentier et restera, par-delà les siècles, comme l’excellence même de notre boxe, plus encore que Cerdan, le supplicié des Açores. Enfant de Liévin et héros de la guerre, venu de notre boxe française, ayant humilié chez eux les Anglo-Saxons dès son adolescence. Il est, soldat, un aviateur et, dans la vie, un aristocrate, la force même du pays et son élégance, on le surnomme «l’homme à l’orchidée». Il est, en 1920, champion du monde des poids mi-lourds. Un an après, il brise sa main sur le crâne de Jack Dempsey, métis cherokee et champion du monde des lourds. Il est ce que nous avons de meilleur. Il s’ennuie.

Le 24 septembre 1922, 50.000 Français ignorent qu’on les escroque, quand ils se pressent autour du ring dressé au stade Buffalo

Au sommet de la gloire, Georges n’y est plus. Un élégant du tout-Paris, qui doit se prêter au jeu de la réclame. Le public parisien le demande. On tourne un film sur lui. Il faut un combat pour cela, qui doit durer quatre rounds, au moins. S’entraîner donc, et tout recommencer? Son manager a une idée. Qui parle de douleur, pour un peu de pellicule? On arrangera un combat, contre ce gamin qui monte, tu sais, le petit nègre, Siki? Il se couchera. On boxera en dentelles, comme une exhibition, et il se couchera. C’est prévu. Nul ne le saura.

Le 24 septembre 1922, 50.000 Français ignorent qu’on les escroque, quand ils se pressent autour du ring dressé au stade Buffalo. Sur les films d’époque, Siki fait dense et brouillon, Carpentier presque frèle et impatient. Il presse son adversaire, qui ne donne pas le change, et fuit. Le grand Georges est agacé. Le jeune Siki est apeuré. Illusion d’optique. Dans un échange, presque malgré lui, il touche Carpentier, qui vacille. L’accord est forclos, plus rien ne tient. Dans le coin de Siki, son manager, Hellers, le regonfle. Il ne s’est pas entraîné. Il est à toi. Descends-le. Tricheur et parjure, Siki devient héros. En quelques minutes, Georges Carpentier n’est plus qu’un pantin désarticulé qui tombe sur le ring blanc, corps et jambe emportés. L’arbitre tente de disqualifier Siki pour croc-en-jambe. La foule hurle. Battling Siki est champion du monde. Son destin est scellé.

Blanc à terre

Il peut aller triompher dans autre patrie, la Hollande, il peut faire l’attraction des boulevards, il peut dans un premier temps forcer la sympathie du public, il peut, au fond, mériter le titre, tant il est bon boxeur... ce qu’il a fait ne passera pas. Ce n’est pas seulement la tricherie, pour l’instant inconnue, ni la trahison, dont nul ne parle encore. C’est la profanation. Il a battu Carpentier et la France en tremble. Un Sénégalais a mis le blanc à terre? Siki, dans les commentaires, est bientôt surnommé «championzee». «Il a du singe en lui», dit Hellers, son manager. L’Auto, ancêtre de L’Équipe, titre ainsi son portrait du vainqueur: «“Je donnerais bien 50.000 francs pour me faire blanchir”, nous déclare Battling Siki tout heureux de sa victoire.»

On flotte entre complicité et condescendance, paternalisme et angoisse. La haine n’est pas loin et Siki est en danger. Son triomphe le déshumanise. Bien vite, il faut l’abattre, et abattre ce qui l’a permis. La boxe devient un objet brûlant. Certains ironisent, tel Pierre Veber, chroniqueur du Gaulois, la feuille élégante de l’aristocratie: 

«Pensez à la répercussion de cette victoire dans notre empire colonial! Le représentant de la race conquérante a mordu la poussière devant le tout-Paris angoissé. Dès lors, la boxe est un sport dangereux, anticolonial. Dans une lutte à muscles égaux, le noir triomphe du blanc.» 

Dans le même journal, un appel surréaliste signé Saint Real proclame: «Blancs nos frères, notre race est visiblement menacée. Le nègre triomphe. Le nègre nous domine. Le péril noir crève les yeux, après avoir poché ceux de Carpentier.» Mais l’humour masque mal une véritable panique. Au Royaume-Uni, on empêchera Siki de combattre. L’Écho de Paris, quotidien conservateur, citera en novembre le journal anglais Evening Standard: «Dans les combats entre blancs et hommes de couleur, le tempérament des adversaires est très différent. Si l’on considère qu’il existe dans l’empire britannique un très grand nombre d’hommes de couleurs, on comprendra que de pareilles rencontres paraissent funestes aux suprêmes intérêts de la Nation.»

Ce que l’Amérique de la boxe avait vécu au début du siècle, quand le grand Jack Johnson la défiait en assommant les champions blancs et en aimant les femmes blanches, Siki le fait vivre aux Européens. Mais il est trop tendre pour mener ce combat. Il s’enivre de sa gloire, et puis s’y perd. Il fête son titre et fait la fête, et tombe dans tous les pièges. On le voit promener un lion en laisse, brandir un revolver et causer du scandale? Il est au bout du fusil de l’establishment. En novembre, les messieurs de la Fédération de boxe le condamnent. Le voilà, pour mauvais comportement, déchu de ses titres et interdit de boxer. L’indignation reprend. Elle vient percuter la Chambre des députés.

Unité nationale

Le 30 novembre 1922, l’honorable Blaise Diagne, député du Sénégal, se lève en séance pendant la discussion du budget de l’Éducation physique: il demande la suppression des subventions à la fédération de boxe et plaide pour son compatriote. Il peut parler haut, Diagne, quatre ans après la victoire. C’est lui, pur produit de l’élite coloniale, qui a organisé la mobilisation des tirailleurs africains. Il a été ministre sous Clemenceau, il est franc-maçon, il accueillera dans quelques années à Paris un jeune Africain épris de lettres, Léopold Sédar Senghor. Il sait ce qu’il vaut. «Ma présence ici signifie que la France a entendu faire de son unité nationale une vérité pratique en accordant aux colonies une représentation au Parlement… et je n’ai pas rendu moins de services à la Nation que la généralité de mes confrère…» Applaudissement.

Il peut parler, donc, et parle en républicain. «Entre deux boxeurs, l’un de race blanche, l’autre de race noire, il n’appartient pas à ma dignité de choisir. je sais seulement que tous deux sont français.» Et ayant dit, Diagne défend donc Siki, s’indigne de ce qu’on lui fait et expose devant la Chambre la combine du match arrangé. «C’est pour n’avoir pas obéi aux directives de ceux qui, en organisant des spectacles truqués, enlèvent son argent au public que ce garçon, qui, saisi par le sentiment de sa force, n’a pas voulu s’étaler à la quatrième reprise devant Carpentier, a été condamné en France à crever de faim.»

Entre deux boxeurs, l’un de race blanche, l’autre de race noire, il n’appartient pas à ma dignité de choisir. je sais seulement que tous deux sont français

Blaise Diagne, député du Sénégal, le 30 novembre 1922

Il s’amuse aussi, Diagne, en ajoutant, clin d’œil aux indignés: «Si à 23 ans Siki va faire la noce dans les bars, c’est qu’il s’habitue à votre civilisation.» Car Blaise Diagne, en vérité, était un grand politique et la France était déjà ambivalente, qui pouvait grimer Siki en singe mais dont la République s’incarnait en un député sénégalais, et qui avait, un an plus tôt, donné le Goncourt à l’Antillais René Maran pour un roman africain, Batouala.

Pauvre Siki. Héros donc, tricheur repenti, traître et parjure, et puis martyr, et devenu objet politique… Le clown Chocolat n’a jamais fait tant de mousse. Évidemment, Diagne l’emporte. Évidemment, confuse, la fédération requalifie Siki. Évidemment, on enterre aussi vite le scandale qui touche, quand même, l’immense Carpentier, et l’on aimerait bien que le Sénégalais aille se faire battre ailleurs? Il obtempère.

Symbole en pointillé

Malgré Diagne, il n’a plus sa place au pays. Il s’en va en Irlande, défendre son titre face au coriace Mike McTigue. Le combat a lieu le 17 mars 1923, dans un pays juste indépendant, en proie à la guerre civile, et, guess what?, Siki est battu. Le voilà nu de titres, bloqué à Dublin en attendant un bateau: le Royaume-Uni ne veut pas le laisser poser le pied sur son sol. De trop en France, de trop en Europe, il s’en va en Amérique, pensant relancer sa carrière. Il échoue, d’un rien. Il échoue. Il est, là-bas, un boxeur en glissade. Il a laissé à Paris son épouse et son fils. Il se remarie avec une New-Yorkaise. Le matin du 15 décembre 1925, il va faire un tour. On le retrouvera abattu de quatre coups de revolver au cœur de Hells Kitchen, ce coin de New York plus dur qu’un tendre mi-lourd venu d’Afrique. Exit Louis M’Barrick Fall, ayant passé sur terre quelque 28 ans, en ayant trop fait pour ne pas payer.

On l’oubliera bien sûr, sauf dans quelques cœurs et têtes de noirs, d’Africains, d’épris de belles histoires, d’amoureux des hommes et de la boxe. On a écrit sur lui quelques livres, dont une bande dessinée, des documentaires aussi lui ont été consacrés, d’un cinéaste hollandais ou de réalisateurs français. On a transféré sa dépouille au pays. Il est un symbole en pointillé, de l’histoire mal débutée des noirs et de notre pays, tenaillé de peurs et d’une idée de lui-même, pourtant, où tout est possible à condition de ne pas en profiter. On le redécouvrira peut-être si un autre film sort, un jour, tissé de vedettes, et on lui offrira un square parisien, comme Anne Hidalgo vient d’en dédier un au clown Chocolat.

Dans ses mémoires, parues chez Flammarion dans les années 1950, Georges Carpentier raconte qu’il a reçu, après la mort de Siki, des messages de félicitations, puisqu’il était vengé, «ce qui était évidemment excessif et d’un goût plus que douteux». Il dit aussi, Georges, honteux de l’affaire, qu’il aurait pu gagner son combat en l’abrégeant dès le premier round mais qu’il fut surpris et blessé, et abattu parce que handicapé, après avoir maladroitement cogné son adversaire: «Frapper le crâne d’un nègre, chacun sait cela dans le monde de la boxe, cela équivaut à une quasi-certitude de se briser la main.»

Le quartier où Battling Siki est enterré s’appelle Guet N’dar. Les gens là-bas connaissent sa tombe, si vous faites le détour.

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