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Les banquiers ne sont pas les seuls responsables des crises financières

C’est vrai, les financiers font de très bons accusés | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

C’est vrai, les financiers font de très bons accusés | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

La crise des subprimes a drapé les financiers dans le rôle d’accusés. Mais leurs turpitudes bancaires ont été rendues possibles par des responsables politiques.

Effondrement de la bulle internet en 2000, crise des subprimes de 2008, crise de la Zone euro en 2011, rechute de tous les marchés boursiers mondiaux au début de l’année 2016, le monde semble s’habituer maintenant à aller de crise en crise. Ceux qui refusent de se résigner à ce nouveau désordre mondial mettent en avant la responsabilité des financiers. Mais on peut se demander si les États n’ont pas aussi leur part de responsabilité.

C’est vrai, les financiers font de très bons accusés. La crise des subprimes en fournit une illustration si belle qu’on a du mal à croire que ces événements ont vraiment eu lieu. Si un romancier avait imaginé ce scénario, aucun éditeur n’aurait accepté son projet: trop caricatural, pas assez réaliste, le lecteur refuserait d’entrer dans une histoire aussi farfelue. Et, pourtant, ce sont des courtiers bien réels travaillant pour des compagnies de prêt hypothécaire ayant pignon sur rue, voire cotées en Bourse, qui ont accordé des crédits immobiliers à des gens sans même s’assurer qu’ils avaient vraiment un emploi, sans vérifier le montant de leurs revenus. Ce sont ensuite des banques d’investissement réputées dans le monde entier qui ont constitué de gigantesques portefeuilles avec des prêts hypothécaires montés de cette façon et qui ont vendu des titres représentatifs de ces portefeuilles avec la note AAA accordée par les grandes agences de notation. Et, quand le marché immobilier américain s’est écroulé, on a vu ce que valaient ces titres.

Responsabilités politiques

Pour toutes négligences, voire ces malhonnêtetés, les banques américaines ont dû payer plus de 180 milliards de dollars d’amendes, sans que cela les empêche de dominer la finance mondiale encore plus insolemment qu’avant 2008… Et, depuis, il y a encore eu d’autres scandales dans lesquels ont aussi trempé des banques européennes: trafic de certificats d’émission de CO2, manipulation des taux Libor, etc. Sans parler des petites arnaques à la Madoff. Allez dire que des banquiers ou des gérants de fonds sont prêts à compromettre la santé financière du monde pour augmenter leur bonus de fin d’année, vous trouverez facilement des oreilles accueillantes: tout le monde en est convaincu.

Dans un ouvrage publié juste après la crise des subprimes, et enfin traduit en français, l’économiste Raghuram Rajan ne se gêne pas pour décrire avec précision ces turpitudes bancaires. Mais son analyse va plus loin. Car, ainsi qu’il le souligne, les financiers ne font généralement que s’engouffrer dans des brèches ouvertes par les responsables politiques. «Pratiquement toutes les crises financières ont des origines politiques qui, bien sûr, diffèrent pour chaque crise, mais qui n’en restent pas moins politiques.» Et on pourrait ajouter que, à chaque fois, les responsables politiques croyaient bien faire.

Face à la montée des inégalités 

Le cas de la crise de 2007-2008, que Raghuram Rajan décortique avec minutie, est d’autant plus intéressant que ses causes sont toujours d’actualité. Même si l’on admet que les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets –les crises financières ne se reproduisent jamais à l’identique–, il vaut mieux garder en tête une de ses causes majeures, à savoir la forte montée des inégalités aux États-Unis depuis une quarantaine d’années, avec une croissante très forte du revenu du 1% le plus riche de la population, une stagnation du revenu de la classe moyenne et une difficulté croissante de la première économie mondiale à créer des emplois après chaque crise.

Les financiers ne font généralement que s’engouffrer dans des brèches ouvertes par les responsables politiques

Lorsque l’auteur a terminé son ouvrage, le chômage américain tournait autour de 10% de la population active; il est tombé aujourd’hui à 4,9% mais les économistes remarquent que le taux de participation de la population à la vie active a toujours tendance à fléchir et que, surtout parmi les gens sans qualification, certains disparaissent des statistiques parce qu’ils renoncent à chercher un emploi.

Et l’absence de tension sur les salaires alors même que le taux de chômage recule plonge les observateurs dans la plus grande perplexité: les lois classiques de l’offre et de la demande ne semblent plus s’appliquer sur le marché du travail.

Coup de fouet à la propriété

Comment, dans ces conditions, donner satisfaction à la classe moyenne? Bill Clinton, qui avait bien compris en 2012 que le point faible de son adversaire, Bush père, était l’économie, a demandé aux secteurs privé et public de faire preuve de créativité pour donner un coup de fouet à la propriété. Bush fils a continué après lui et la Réserve fédérale a donné aux marchés le droit de commettre tous les excès en faisant savoir qu’elle n’interviendrait jamais pour casser des «bulles» en formation mais qu’elle serait là au cas où les choses tourneraient mal. Et quand on donne aux financiers la possibilité de faire des folies avec un filet de sécurité, ils ne s’en privent pas…

Des solutions différentes auraient-elles été concevables? Raghuram Rajan estime que d’autres pistes mériteraient d’être explorées, telles que l’amélioration de la formation (la demande de qualification dans le système productif est toujours plus grande) et une meilleure assurance chômage: les citoyens américains feraient moins pression sur leurs gouvernants pour qu’ils relancent la croissance s’ils pouvaient traverser dans de meilleures conditions les périodes de faible embauche.

Difficile coexistence État-marché

D’une façon générale, si l’on suit bien le raisonnement de l’auteur, les risques apparaissent de la façon la plus menaçante lorsque «les États veulent pousser les marchés et les prix des marchés dans des directions précises». On pourrait en conclure qu’il est un pur libéral, ce qui ne serait pas étonnant pour un professeur d’économie de l’Université de Chicago. L’auteur se montre effectivement inquiet face aux distorsions du marché et aux interventions de l’État par le biais de la dépense publique. Il se méfie des relances de type keynésien. Le plus souvent, les dépenses (par exemple la construction de routes) arrivent quand la reprise est déjà enclenchée et génèrent des abus: ce sont «de simples retours d’ascenseur à de puissants lobbies ou une manière de tenir des promesses faites pendant les élections et dont on n’a ainsi pas besoin de prouver l’utilité à court terme».

Quand on donne aux financiers la possibilité de faire des folies avec un filet de sécurité, ils ne s’en privent pas

Mais, dans le même temps, Raghuram Rajan, qui a été chef économiste du FMI et est aujourd’hui gouverneur de la banque centrale d’Inde, est bien placé pour observer les jeux de pouvoir entre l’économie et le politique: «Le problème principal du capitalisme, dans les démocraties modernes, a toujours été de savoir comment équilibrer le rôle de l’État et celui du marché.» Vaste débat, qui est loin d’être tranché mais auquel l’auteur apporte une contribution intéressante. Son grand souci, ce sont les inégalités, avec, de crise en crise, le sentiment croissant dans la population que «nous avons affaire à un système capitaliste de copinage dans lequel l’élite, qu’elle soit à la tête des organismes publics ou des grands groupes du secteur privé, ne se préoccupe que d’elle-même». Politiquement, cela risque de mener au pire. Économiquement, le risque est élevé aussi: «Nous savons que le système ne supportera pas une autre crise semblable.»

Des idées pour l’Europe

Donc il faut agir, ce qui justifie des recommandations qui peuvent paraître hétérodoxes pour lutter contre les inégalités aux États-Unis telles que des politiques actives de marché du travail s’inspirant des mesures prises dans les pays scandinaves.

Ce souci de ne pas laisser se creuser à l’intérieur d’un pays ou entre pays des failles qui pourraient donner lieu ensuite à des mouvements sismiques, on pourrait s’en inspirer en Europe, à un moment où le chacun pour soi semble l’emporter face au problème des migrants et à une sortie de crise difficile. Les dirigeants européens pourraient lire avec profit la note de février 2016 du Conseil d’analyse économique, qui s’interroge sur la façon de mieux coordonner les politiques budgétaires dans la Zone euro. Une des mesures proposées consisterait à créer un système européen d’assurance chômage, qui n’interviendrait qu’en cas de crise et jouerait un rôle de stabilisateur automatique. Les auteurs insistent avec raison sur cette idée parce qu’il leur semble qu’elle fait son chemin et qu’elle a des chances non négligeables d’être mise en œuvre. Et pour les idées qui avancent en Europe, il n’y a pas pléthore….

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