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Réfugiés: face au volontarisme de Merkel, le vide français

Dans la jungle des migrants à Calais I DENIS CHARLET / AFP

Dans la jungle des migrants à Calais I DENIS CHARLET / AFP

Critiques de la politique allemande envers les migrants, François Hollande et Manuel Valls peinent à impulser une autre politique en Europe. Au risque de mettre en péril le front ouvert par la chancelière.

En répondant à France Inter depuis le Conseil européen de Bruxelles, le vendredi 19 février, François Hollande a tenté d’atténuer les critiques portées par son Premier ministre à l’encontre de l’attitude d’Angela Merkel dans la crise des réfugiés. «Nous sommes dans deux situations différentes. Mme Merkel a accueilli près d’un million de réfugiés. Nous, quelques milliers, à peine. Il faut que chacun l’ait à l’esprit. Peut-être a-t-il été trop rapidement dit que l’Allemagne pouvait accueillir tous les réfugiés! En tout cas, ils sont allés en Allemagne, ils ne sont pas allés plus loin», a-t-il dit, ajoutant que Manuel Valls a «rappelé la position de la France».

La semaine précédente le chef du gouvernement français était allé à Munich à la conférence sur la sécurité pour parler de la lutte contre le terrorisme. Il en avait profité pour parler des réfugiés et pour critiquer la politique d’Angela Merkel. «Il y a quelques mois les médias français demandaient: où est la Merkel française? Ils voulaient même lui donner le prix Nobel de la paix. Aujourd’hui on constate les résultats», avait-il dit en précisant que l’Europe ne pouvait pas «accueillir plus de réfugiés». Et comme pour enfoncer le clou, il avait réitéré son opposition à un mécanisme permanent de répartition des migrants entre pays européens souhaité par l’Allemagne.

Pour l'heure, 140 réfugiés relocalisés sur 30.000

La France est disposée à prendre 30.000 réfugiés sur deux ans, pas un de plus, avait déclaré le Premier ministre, sur les 160.000 que la Commission de Bruxelles veut répartir. Jusqu’à maintenant la France en a accueilli 140. Rappelant que des tensions communautaires sont apparues en Allemagne dans une allusion aux incidents de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne –où les réfugiés ne sont d’ailleurs pas en cause–, Manuel Valls avait ironisé à propos de l’engagement personnel d’Angela Merkel: «Dire “venez tous” peut finir par détruire les fondements de l’Europe.»

Le Premier ministre a tort sur la forme comme sur le fond.

Dans la forme, les Allemands ont peu goûté une attitude arrogante et discourtoise consistant à critiquer la chancelière dans son propre pays. D’autant plus que Manuel Valls a répété ses propos en visitant une caserne de la Bundeswehr transformé en centre d’accueil, en compagnie de dirigeants locaux de la CSU, le parti frère bavarois de la démocratie chrétienne, qui s’en prend régulièrement à Angela Merkel. Ce n’était certes pas la première fois que le chef du gouvernement français exprimé une opinion opposée à la politique allemande vis-à-vis des réfugiés. 

Il est peut-être possible de réduire le nombre des arrivées mais cela passe par une politique concertée de toute l’Union européenne

Dans un entretien à plusieurs journaux européens, dont le quotidien de centre gauche de Munich, Süddeutsche Zeitung, il avait déclaré en novembre 2015, quelques jours après les attentats de Paris: «Nous ne pouvons pas accueillir encore plus de réfugiés en Europe. C’est impossible.» Cette déclaration avait été faite à la veille d’une visite d’Angela Merkel à l’Élysée. François Hollande voulait en profiter pour demander à l’Allemagne une solidarité concrète dans la lutte contre le djihadisme, en particulier en Afrique. Matignon s’était cru obligé d’adoucir les propos de Manuel Valls et de préciser que la conversation avec les journalistes était off the record.

Le flot de réfugiés ne s'arrêtera pas

Commentant la prestation du Premier ministre français à Munich, la Süddeutsche Zeitung se fait un malin plaisir de rappeler qu’en 1685, le grand électeur Frédéric-Guillaume a signé un édit offrant refuge aux Huguenots pourchassés après la révocation de l’édit de Nantes. La Prusse n’eut pas à le regretter.

Sur le fond, Manuel Valls, qui ne perd pas une occasion d’invoquer «les valeurs de la République» quand il s’agit du maintien de l’ordre a doublement tort. D’abord, parce qu’il n’est pas réaliste de penser pouvoir tarir le flot des réfugiés aussi longtemps que durera la guerre en Syrie. La solution n’est pas, en tous cas pas seulement, dans les pays voisins comme la Turquie, la Jordanie ou le Liban, où la proportion de personnes déplacées par rapport à la population locale est bien supérieure aux chiffres européens.

Il est peut-être possible de réduire le nombre des arrivées mais cela passe par une politique concertée de toute l’Union européenne, et pas par le chacun pour soi, comme le voudraient les pays du groupe de Visegrad (République tchèque, Slovaquie, Pologne et Hongrie). Ceux-ci estiment que le problème des réfugiés en Europe a été créé par l’Allemagne et que c’est donc à l’Allemagne de le régler.

Le plan de Merkel

L’ancien chancelier Gerhard Schröder exagère quand il déclare: Angela Merkel a un cœur mais elle n’a pas de plan. Elle a une politique dont elle essaie de convaincre ses partenaires du bien-fondé, même si les résultats ne sont pas encore au rendez-vous. Cette politique qui vise à réduire le nombre des arrivants sans fermer les frontières tient en quatre points:  

1) Durcir les conditions de l’asile, en limitant les prestations, en allongeant la liste des pays «sûrs» et en refusant les migrants «économiques» grâce à un meilleur contrôle des frontières extérieures de l’UE 
2) Aider les pays limitrophes de la Syrie, en particulier la Turquie, à contrôler leur frontière et à garder chez eux un plus grand nombre de réfugiés 
3) Répartir les demandeurs d’asile dans l’ensemble des pays européens
4) Déployer une diplomatie active afin de trouver une solution négociée au conflit syrien 

Sur ces principes, il semblait que François Hollande et Angela Merkel étaient tombés d’accord lors de leur rencontre à Strasbourg, le dimanche 7 février.

Il ne faudrait pas que le président français contribue à l’isolement de la chancelière allemande

L'Europe au jour le jour

C’était une semaine avant le voyage à Munich de Manuel Valls qui a eu aussi tort de donner un coup de canif dans la solidarité franco-allemande. Surtout à un moment où Jean-Marc Ayrault arrive au Quai d’Orsay, dont les convictions européennes sont plus ancrées de que celles de son prédécesseur Laurent Fabius. La solidarité franco-allemande n’est jamais allée de soi. Elle ne doit pas être automatique. Les divergences ont toujours existé entre Paris et Berlin –et Bonn, au temps de l’Allemagne de l’Ouest. Elles ont été surmontées par le sentiment partagé que rien n’était possible en Europe sans la solidarité entre les deux pays, sans la recherche de positions communes susceptibles d’être adoptées par les partenaires.

Pour des raisons tenant à la fois à la tactique politique et aux convictions profondes, ni Angela Merkel ni François Hollande ne sont prêts à proposer un projet ambitieux pour l’approfondissement de l’intégration européenne. Depuis quatre ans, ils se contentent de chercher des solutions au jour le jour aux problèmes qu’affronte l’Europe. C’est peu mais c’est mieux que rien. Il ne faudrait pas que cette coopération a minima se brise sur l’accueil des réfugiés. Et que le président français contribue à l’isolement de la chancelière allemande, critiquée à l’intérieur de son propre parti et suspectée, à l’extérieur, de fragiliser l’Europe.

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