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Pourquoi photographier en noir et blanc?

À gauche: fermeture du supermarché de South Shore Dominick; la caissière, Ruth, perdra son travail dix jours plus tard; cela fait maintenant deux ans qu'il n'y a plus de supermarché dans le quartier. À droite: de nouveaux résidents de South Side (Chicago) prennent un bain de soleil, en juillet 2014 | (c) JON LOWENSTEIN / NOOR

À gauche: fermeture du supermarché de South Shore Dominick; la caissière, Ruth, perdra son travail dix jours plus tard; cela fait maintenant deux ans qu'il n'y a plus de supermarché dans le quartier. À droite: de nouveaux résidents de South Side (Chicago) prennent un bain de soleil, en juillet 2014 | (c) JON LOWENSTEIN / NOOR

Le prix de «la photo de l’année 2015» du World Press Photo a été décerné en février à Warren Richardson pour une image en noir et blanc. Du noir et blanc figurait aussi dans chaque autre catégorie. Pourquoi ne pas photographier en couleurs?

La dernière fois que le World Press Photo avait donné le prix de la «photo de l’année» à une image en noir et blanc, c’était en 2009 pour un cliché pris aux États-Unis par Anthony Suau. En 2016, Warren Richardson a reçu ce prix prestigieux pour une image également monochrome. Pourquoi de nombreux photographes continuent de produire des images en noir et blanc alors que leurs fichiers Raw sont en couleurs? Quand un photographe décide-t-il de travailler en noir et blanc? 

Le choix entre la couleur et le noir et blanc dépend tout d’abord du sujet et de la façon dont chaque photographe veut le raconter. «En noir et blanc, j’ai l’impression d’aller plus à l’essence de mon histoire, explique Kadir van LohuizenJ’ai photographié pendant longtemps en noir et blanc et je pense que j’étais et je suis peut-être toujours meilleur en noir et blanc, même si aujourd’hui la moitié de mon travail est en couleurs.» Son collègue Jon Lowenstein, représenté par la même agence, Noor, poursuit: «C’est aussi une question de sentiments, je me sens plus libre quand je photographie en noir et blanc.» Les photographes se concentrent ainsi davantage sur les formes, la composition, les lumières et les ombres.

«Je ne photographie pas les Pays-Bas habituellement, mais cette image fait partie d’une série sur les pécheurs du nord de la Hollande, une région connue pour sa beauté naturelle. La lumière change à chaque instant et elle est magnifique pour la photographie en noir et blanc», raconte son auteur, (c) Kadir van Lohuizen / NOOR.

«Unité esthétique»

En juillet 2013, la photographe Viviana Peretti a réalisé un travail intitulé Dancing like a woman sur un concours de beauté transgenre, à Bogota. Chacune porte des habits traditonnels colombiens et danse le bambuco, une danse régionale et folklorique originaire des Andes. Elle explique pourquoi toute la série est en noir et blanc: «Je pense que, lorsqu’ils traitent des sujets comme la beauté ou la communauté transgenre, la plupart des photographes se concentrent sur les couleurs. Elles nous fascinent mais on ne fait attention à ce qui se passe.»

Nataly Angel Miranda, drag queen colombienne et miss Bambuco Gay 2012, quelques minutes avant le début du spectacle du National Bambuco Gay 2013, au Léo, un bar de Bogota, le 19 juillet 2013 | (c) Viviana Peretti

Elle, comme Kadir van Lohuizen, considère la couleur comme une «distraction». «Or, il s’agit du contenu du sujet, de ces gens et non pas de la couleur de leur vêtements», insiste le photographe hollandais. «Le noir et blanc est aussi plus abstrait, moins porté sur la description physique de la scène, sur les détails. Sans le rouge du sang, l’horreur est traitée plus indirectement», constate Fred Ritchin, auteur d’Au delà de la photographie: le nouvel âge.

Les trois photographes sont d’accord sur un point: le choix entre la couleur et le noir et blanc ne peut pas être effectué à l’édition, une fois le travail terminé. «Car travailler en couleurs ou en noir et blanc sont deux façons différentes de regarder et de donner à voir», explique Kadir van Lohuizen.

«J’utilise la couleur uniquement quand je pense que c’est un outil plus fort pour raconter mon sujet ou qu’elle fait partie de l’histoire.» Pour son projet Via PanAm, sur les migrations dans les Amériques, Kadir van Lohuizen a photographié des familles divisées entre les États-Unis et le Salvador. Il avait commencé à travailler sur certaines histoires en noir et blanc et sur d’autres en couleurs. Il a finalement mélangé les deux dans un livre. «Avant, je pensais qu’il ne fallait pas mixer les deux mais je pense maintenant que, si on a une raison valable et si cela aide l’histoire, pourquoi pas». Dans celle-ci, la différence des deux médium aide à distinguer les différents lieux: son travail réalisé au Salvador est en noir et blanc, celui aux États-Unis en couleurs. 

Lorsque l’on regarde les lauréats des différents prix (World Press Photo, Prix Lucas Dolega...), on a l’impression de voir de plus en plus de travaux en noir et blanc chez les photojournalistes indépendants. «De nombreux photographes retournent à des projets magazine à long terme car les grandes agences disposent toutes de correspondants locaux dans chaque pays pour couvrir l’actualité, explique Jérôme Huffer, chef du service photo de Paris-Match. Ils estiment ajouter de l’esthétique et un côté intemporel à leur démarche en faisant du noir et blanc.» Et ce, dautant plus que les grandes agences de presse produisent toutes des images dactualité en couleurs:

«Il est plus facile de donner une unité esthétique à un travail par le noir et blanc. Que ce soit la nuit, le jour, l’été ou l’hiver, le fait de passer les images en noir et blanc apporte immédiatement une cohérence par la chromie de l’image et gomme les imperfections si les conditions de la prise de vue n’étaient pas optimales. La marge de manœuvre pour jouer sur les tons, les contrastes, etc., est plus grande alors qu’en couleurs ces interventions se voient très vite.»

Valeur informative

Travailler en couleurs ou en noir et blanc sont deux façons différentes de regarder et de donner à voir

Kadir van Lohuizen

Le problème, c’est que la majeure partie des magazines publient des photographies en couleurs. «Dans le domaine de la presse illustrée, il semblerait que l’opposition entre image de presse noir et blanc et en couleurs se radicalise dans les années 1960, explique Vincent Lavoie, professeur du département d’histoire de l’art de l’université du Québec de Montréal. La couleur, sous l’impulsion de techniques de reproduction bon marché et, surtout, de la popularité croissante de la télévision en couleurs, séduit les éditeurs de reportages photographiques d’actualité. La guerre du Vietnam, le premier conflit télévisé en couleurs, stimule son usage dans la presse illustrée, ce qui contribue à polariser le débat sur la pertinence éthique du photojournalisme en couleurs.»

Résultat, «le marché de la couleur est plus large que le noir et blanc. Il faut travailler en couleurs et rendre un travail digeste si l’on veut être publié facilement», constate Jon Lowenstein. Pour la photographe italienne qui effectue 90% de ses images en noir et blanc, «peu d’éditeurs photo vont au-delà du dogme, si bien qu’il est plus compliqué de vendre des travaux en noir et blanc à des magazines qui publient habituellement en couleurs». Son travail réalisé en Colombie a gagné la première place dans la catégorie Arts & Culture du Sony World Photography Awards en 2014 mais elle n’a jamais réussi à le vendre à un magazine. 

«Il est effectivement rare que Paris-Match publie les sujets contemporains en noir et blanc, constate Jérôme Huffer. Il n’y a pas de charte qui nous dit de les refuser mais on estime que la couleur a une valeur informative très importante. Et puis sur les cinquante-huit pages de notre cœur chaud, on publie déjà des sujets d’archives en noir et blanc. Pour l’équilibre du magazine, on essaie de ne pas trop multiplier les sujets monochromes.» Paris-Match met aussi en avant le fond sur la forme:

«On publie la plupart du temps un sujet pour ce qu’il raconte, pas pour célébrer l’esthétique d’une photo. Il nous arrive cependant de publier des portfolios, comme le tour du monde en noir et blanc de Sebastião Salgado, photographe dont le mythe est au moins aussi important que son travail en soi.» 

Ainsi, si les photographes utilisent le noir et blanc depuis l’invention de la photographie, ce qui importe aujourd’hui, c’est le langage. Au-delà de la technique, quelle est l’intention? Pour en faire quoi? «Le noir et blanc est une technique utilisée pour essayer de refléter quelque chose que l’on voit, sent et comprend du monde, explique Jon Lowenstein. Si elle n’est pas connectée à un geste, elle perd son sens. L’important, c’est donc comment on raconte notre propre vérité de ce que l’on voit.»

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