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Vous êtes de gauche? Prenez donc un Prozac

Rose fanée | Chez Pitch via Flickr CC License by

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Depuis l'adoption du mariage pour tous, le quinquennat de François Hollande multiplie les mesures qui heurtent une partie de l'électorat de gauche. Dernière en date: le projet de réforme du code du travail. Aïe, ça fait mal.

En ce moment, vous êtes déprimé? Fatigué? Nauséeux? Vous vous sentez mal dans votre peau et quand vous avalez votre salive, elle a un arrière goût de vomi? Attention, ces symptômes peuvent indiquer que vous êtes de gauche. Je ne vais pas vous mentir en vous disant que ce n’est pas grave. La vérité, c’est que vous êtes en train de crever.

Inutile de chercher quelle forme de gauche vous avez exactement. A priori, vous êtes gentiment de gauche. Ça fait plus de dix ans que vous avez arrêté de vous demander si le capitalisme est un horizon indépassable. Vous pensez que oui, bien sûr, dans le contexte actuel, il faut faire des efforts. D’ailleurs, vous en faites –même si vous râlez. Seulement voilà, depuis quelques mois, vous vous sentez souffrant. C’est normal. Être de gauche en France, à l’heure actuelle, c’est être malade.

Il y a eu plein de signes avant-coureurs. Vous vous souvenez du jour où votre nuque s’est bloquée quand Manuel Valls a expliqué que «c’est illusoire de penser qu’on règlera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion. (…) Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation. (…) Les Roms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie». Ça vous a gêné aux entournures mais vous avez avalé un anti-inflammatoire et c’est passé.

Arrêter de réflechir, vraiment?

Et puis, il y a eu les attentats. La loi renseignement, ça avait l’air discutable mais bon, vous n’avez rien à vous reprocher alors pourquoi pas. L’état d’urgence, vous vous êtes dit que c’était un peu inquiétant. Mais en même temps, c’est compliqué, vous n’avez pas fait de droit constitutionnel alors bon. Évidemment, il y a eu le «expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser» de Manuel Valls. Ça, c’est resté coincé dans votre gorge. Brusquement, on vous accusait de vouloir excuser un massacre simplement parce que vous cherchiez à comprendre pourquoi. L’inflammation de l’œsophage qui s’en est suivie est tout à fait normale, je tiens à vous rassurer sur ce point. Un Premier ministre venait de vous dire que l’intelligence, en tant que capacité d’analyse des phénomènes, c’était de la merde. Il vous a dit «arrêtez de réfléchir» et, en un sens, ça collait assez bien avec la notion d’état d’urgence.

Quand ils n'ont pas beaucoup de moyens, il faut que les plus démunis ne se déplacent que dans la mesure où ils en ont besoin et non pas envie

Bernard Rivalta, conseiller municipal PS

Ensuite, il y a eu le jour où vous avez regardé votre bras et vous avez vu un couteau planté dedans. Gravé sur la lame, vous avez lu «déchéance de nationalité».

Comme à ce stade, vous êtes non seulement malade mais totalement isolé, vous traînez sur internet. C’est comme ça, que vous tombez sur ce genre d’articles: «Un élu PS conseille aux plus démunis de moins prendre les transports.» Vous savez que ça va vous faire du mal, mais vous cliquez quand même. Et vous apprenez qu’un certain Bernard Rivalta, conseiller municipal socialiste de Vénissieux à la tête du syndicat des transports lyonnais, a déclaré au sujet du prix trop élevé des transports pour certaines personnes: «Quand ils n'ont pas beaucoup de moyens, il faut qu'ils ne se déplacent que dans la mesure où ils en ont besoin et non pas uniquement parce qu'ils en ont envie.»

Vous vous êtes dit que la fin était proche…

Fais ce que je dis, pas ce que je fais

Même au milieu d’une maladie grave, vous pouvez être gêné par un petit symptôme annexe, comme une irritation qui s’appellerait Emmanuelle Cosse. À titre personnel, jusque-là, je n’avais aucun avis sur l’ancienne secrétaire générale d’Europe-Ecologie Les Verts. Maintenant, j’en ai un: elle nous prend pour des cons. Interrogée sur le fait qu’elle cumule désormais le poste de ministre et son siège au conseil régional d’Ile-de-France, elle explique qu’elle est contre le cumul des mandats et… qu’elle cumulera.

«Je suis opposée au cumul des mandats, dans le temps et en nombre. Je pense notamment qu'il n'est pas possible d'assumer une vraie place dans un exécutif d'une collectivité quand on est parlementaire. Mais là vous parlez de cumul des fonctions, et moi je vais continuer à être élue locale d'opposition, comme le sont beaucoup de personnalités, beaucoup de ministres parce que dans ce cas-là ça veut dire que j’abandonnerais cette région.»

Attendez, ça a l’air rigolo ce jeu. Moi aussi, j’ai envie de dire n’importe quoi en enchaînant des mots de façon aléatoire «je pense que pour être journaliste, il faut que le ciel soit bleu et que les crêpes soient cuites évidemment dans le respect du vivre-ensemble».

Bosse pour pas cher, jeune!

Mais tout cela, c’est du pipi de chat par rapport à la suite de l’évolution de votre maladie. Vous venez d’atteindre un stade critique. Vous avez frôlé la mort cérébrale en découvrant le projet de réforme du code du travail (que vous pouvez consulter ici si vous préférez un résumé, en voici deux : le site loitravail.lol et celui du gouvernement).

Pourtant, rappelons que vous êtes gentiment de gauche. Vous acceptez l’idée qu’il faut plus de flexibilité dans l’emploi, voire de précarité, pour relancer la croissance. Même si, honnêtement, vous trouvez que c’est toujours aux mêmes de faire des efforts et que lutter contre l’évasion fiscale ne serait pas inutile. Sauf que là, c’est trop. Et vous avez raison. Il y a dans ce projet des choses incompréhensibles.

Prenons, par exemple, le temps de travail des apprentis. Jusqu’à présent, ils travaillaient au maximum huit heures par jour, sauf dérogation validée par l’inspection du travail. Désormais, ils pourraient travailler jusqu’à dix heures par jour et quarante heures par semaine «lorsque des raisons objectives le justifient» (salut, c’est les crêpes du ciel qui ne veulent rien dire). Rappelons que l’apprentissage peut commencer dès 15 ans, donc concernent notamment des mineurs et qu’ils sont payés 366 euros par mois la première année. Le texte entérine donc l’idée qu’un mineur puisse bosser 10 heures par jour pour 366 euros mensuels.

Les prud’hommes ne pénalisent pas les employeurs en les étouffant de charges et de contraintes. Ils sanctionnent ceux qui ne respectent pas la loi

Sérieusement? D’autant qu’ici, l’argument de la lutte contre le chômage ne tient pas –en faisant plus travailler les apprentis, on ne va pas embaucher davantage de salariés. L’objectif affiché est de «développer l’apprentissage». C’est sûr que ça va vachement améliorer l’image du servage… heu, excusez-moi, de l’apprentissage. En réalité, le seul impact que je vois c’est d’achever de convaincre les jeunes qu’il est normal de bosser comme des bœufs pour une misère. C’est la preuve que cette réforme est idéologique.

Une révolution, mais laquelle?

Autre mesure dont on voit mal le lien avec le chômage: le plafonnement des indemnités aux prud’hommes. Pourquoi? Les prud’hommes ne pénalisent pas les employeurs en les étouffant de charges et de contraintes. Ils sanctionnent ceux qui ne respectent pas la loi. Ce n’est pas du tout la même chose. Là, non seulement, d’un côté, on allège la loi en facilitant grandement les licenciements mais, de l’autre, on allège aussi les sanctions contre ceux qui ne la respectent pas. Quelle est la logique? Interrogé sur le sujet sur l’antenne de France Inter, François Hollande a expliqué: «Aujourd’hui, il faut deux-trois, ans pour qu’un salarié puisse avoir les indemnités et l’employeur ne sait pas combien ça va lui coûter. Là on donne de la visibilité.» Va falloir m’expliquer en quoi ça accélère le processus. J’espère qu’ils vont trouver un meilleur argument parce que celui-là est calamiteux. Le fait de plafonner ces indemnités envoie quel message aux employeurs?

1°) Je vais respecter le code du travail parce que ça coûte trop cher quand on est condamné

2°) Je vais m’asseoir sur le code du travail, de toute façon les pénalités sont limitées?

Pour une fois, je suis d’accord avec Yves Thréard du Figaro qui qualifie le projet «d’ambitieux, voire révolutionnaire sur certains points». Il ne s’agit pas simplement d’une révolution à l’échelle du PS mais d’une véritable révolution mentale pour l’ensemble de la société française. Elle fragilise tous les travailleurs et profite bien sûr de l’idée selon laquelle ceux qui ont du boulot ne devraient pas se plaindre parce qu’ils ont déjà de la chance. (Il y a très longtemps, on appelait cela le principe de l’armée de réserve.) Le problème, c’est qu’il n’y a aucune contrepartie et que la fameuse flexi-sécurité dont se réclame François Hollande est amputée

Le peuple et les puissants

Or, un nouveau contrat social à sens unique, c’est intenable. Ce projet n’apporte aucune protection aux travailleurs. Par exemple, la soit-disante innovation du droit à la déconnexion est ainsi évoquée: «Les modalités d’exercice par le salarié de son droit à la déconnexion dans l’utilisation des outils numériques en vue d’assurer le respect des temps de repos et de congés. À défaut d’accord, l’employeur définit ces modalités et les communique par tout moyen aux salariés de l’entreprise.» Oh mais quelle belle jambe en bois vous avez!

Que la lutte contre le chômage nécessite des mesures fortes, chacun peut en convenir. On peut même s’entendre sur une plus grande flexibilité quand elle est nécessaire. Mais proposer une réforme aussi gigantesque qui semble aller à sens unique au détriment des travailleurs est le meilleur moyen de fracturer un peu plus la société. L’insécurité et la violence qu’elle engendre pour les travailleurs vont rendre encore plus insupportables tous les écarts, toutes les différences entre les «puissants» et le «peuple» (parachute doré, optimisation fiscale etc).

 

J’ai une seule question: j’aimerais savoir à quel moment le gouvernement s’est dit que le fait d’élargir le mariage à tous lui donnait un crédit suffisant pour nous faire gober n’importe quoi jusqu’en 2017? François Hollande aura réussi un tour de prestidigitateur: donner aux électeurs de gauche l’impression d’être minoritaires alors que la gauche est au pouvoir, et, en sus, la certitude qu’on les a pris pour des cons.  

Poker menteur

À la fin de son entretien sur France Inter, Nicolas Demorand a demandé à François Hollande: «Est-ce que vous pensez parfois au 21 avril 2002?» Le Président a répondu que oui, bien sûr, et qu’une reproduction du scénario n’était pas exclue. Et? Rien. J’imagine que le calcul politique consiste à faire un coup de poker en espérant que le chômage baisse quelques mois. Coup de poker très risqué puisque ces mesures peuvent avoir l’effet exactement inverse et augmenter le nombre de chômeurs comme le pointent des membres du PS. Si le poker réussit à court terme, cela permettra à François Hollande de se représenter. Mais il devra ensuite parier sur les voix de la droite libérale pour affronter un Front national qui aura siphonné une partie des électeurs de gauche.

Faut-il rappeler au chef de l'État et au gouvernement qu’on ne cherche pas à acheter un tapis mais à réformer la société?

Pour revenir à cette réforme du code du travail, voici l’hypothèse la plus «optimiste»: ils sortent la version la plus violente possible pour nous assommer, et au final le texte de loi sera revu à la baisse et passera facilement. (C’est d’ailleurs l’inquiétude d’Yves Thréard.) Vous verrez que dans quelques jours, un ministre nous expliquera qu’on a mal compris, que le temps de travail des apprentis mineurs ne sera pas allongé. C’est d’ailleurs déjà ce qu’essaie de nous faire croire le site du gouvernement, sur l’apprentissage ou sur les congés en cas de décès d’un proche.  

On connaît bien la technique, c’est celle du marchandage, miser haut pour descendre progressivement –Nicolas Sarkozy nous la jouait tous les mois– et c’est insupportable parce qu’elle empêche de débattre vraiment du fond. Faut-il rappeler qu’on ne cherche pas à acheter un tapis mais à réformer la société? Il serait peut-être temps pour les politiques de comprendre que nous méritons un minimum de respect.

Bonus: Vous prendrez bien un fondant de couleuvres pour le dessert?

Bruno Leroux, chef des députés socialistes, à qui on parlait de l’éventualité de passer la loi en force avec le 49.3, a répondu: «Le 49.3 existe, c'est un outil qui peut permettre de favoriser la discussion.» Oui, bien sûr. Et les crêpes volent dans le ciel.

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