Mouad Belghouat, le rappeur marocain qui a choisi l’exil pour éviter le suicide

Mouad Belghouat (DR).

Mouad Belghouat (DR).

Membre actif du Mouvement du 20 février 2011, étendard de la jeunesse marocaine depuis sa première arrestation, «El Haqed» a quitté son pays pour continuer la musique en Belgique. Rencontre.

«On va prendre notre dose de vitamine D?», plaisante-t-il d’emblée en français lorsqu’on se rencontre en plein centre de Bruxelles, indiquant du regard un rond salvateur ensoleillé qui pointe le bout de son nez à la terrasse d’un café. Le sourire et la bonhomie de Mouad Belghouat témoignent d'une faculté salvatrice à relativiser: cinq ans après le début du «Printemps marocain» le 20 février 2011, la vie du jeune homme, devenu étendard du mouvement, est on ne peut plus chaotique, entre interdiction de chanter, intimidations, pratiquement deux années passées en prison et un exil forcé loin de sa famille.

Quand le jeune Marocain commence le rap à dix-huit ans avec ses potes pour s'amuser à côté de ses petits boulots, rien ne le prédestine à devenir ce «martyr». Ses chansons décrivent bien les conditions de vie difficiles de son quartier populaire d'El Oulfa, à Casablanca, mais à l'entendre, ses lyrics ne sont pas encore vraiment politiques. «J'ai commencé à devenir plus engagé un peu plus tard, c'est venu naturellement», assure-t-il en arabe. Un changement de ton dans ses sons qui intervient en 2009. Pour la scène, Mouad devient alors «El Haqed», souvent écrit en langage SMS «L7a9d», que l'on peut traduire par «l'indigné» ou «l'enragé».

Deux ans plus tard, lorsque le Printemps arabe secoue l'Egypte et la Tunisie, obligeant Moubarak et Ben Ali à quitter le pouvoir, la jeunesse marocaine commence à son tour à se rebeller. Le 20 février 2011, des dizaines de milliers de manifestants battent ainsi le pavé pour réclamer des réformes économiques et sociales (santé, éducation...), plus de démocratie et le pluralisme politique.


Membre influent du mouvement, Mouad se retrouve très tôt dans le viseur des autorités. Au départ, il se sait observé mais pas forcément inquiété.

«Quand le mouvement a débuté, ils ne s'attaquaient pas aux manifestants, en tout cas pas dans les grandes villes car les médias internationaux y sont présents, contrairement aux petites villes et aux villages, où il y a même eu des morts. Au sein du mouvement, chaque quartier a son association et le pouvoir me craignait car, selon eux, j'étais le chef de la zone où j’habitais.»

Le Palais royal semble avoir compris la colère d'une partie des Marocains, puisque le roi Mohammed VI annonce, dès le 9 mars 2011, la formation d'une Assemblée constituante et la rédaction d'un projet de Constitution qui fait la part belle, dès son préambule, à «l'égalité des chances», au «respect de la dignité» et à «la justice sociale».

Sur le papier, ce texte restreint certains pouvoirs politiques et religieux de Mohammed VI et donne plus d'influence au Premier ministre. Il est finalement adopté par 98% des votants lors d'un référendum organisé le 1er juillet, malgré l'appel au boycott des militants du Mouvement du 20 février (M20F).

«Ils ont fait des changements dans la Constitution juste pour faire croire que les choses avaient changé, pour rassurer la communauté internationale. Le roi et ses conseillers ont encore énormément de pouvoir. Il y a toujours des arrestations, des tortures, pas de liberté d'expression. Tu ne peux pas critiquer le roi, parler du Sahara occidental ou de la religion.»


Les mois qui suivent, les membres du «M20F» n'arrêtent d'ailleurs pas de manifester. «C'est à partir de ce moment-là que la répression policière a été générale», martèle Mouad Belghouat, arrêté chez lui le 9 septembre 2011 par des policiers.

«Ils ont interdit aux autres détenus de me parler»

Ce jour-là, l'artiste suit les agents jusqu'au poste, où on lui explique qu'une plainte a été déposée contre lui pour avoir agressé et frappé un militant royaliste. L'homme en question serait en fait un baltaji, c'est à dire un civil recruté par les services marocains pour contrer l'influence des opposants. «Ce sont des racailles. Il était passé chez moi pour discuter, les jeunes du quartier l’ont attaqué. Je n’avais rien fait, je l’ai même protégé», assure Mouad Belghouat droit dans les yeux.


Pour lui, pas de doute, la véritable raison de son incarcération sont ses textes inspirés par la révolte marocaine et qui sont de plus en plus influents. Une opinion partagée par la journaliste franco-marocaine de Charlie Hebdo Zineb el Rhazoui, qui critiquait à l'époque un pouvoir marocain «passé maître des faux procès». Un cas similaire à ceux du boxeur Zakaria Moumni, torturé dans les geôles marocaines, ou du poète Younes Benkhdim, emprisonné pour avoir soutenu le jeune rappeur.

A 24 ans, Mouad Belghouat se retrouve donc pour la première fois derrière les barreaux, à la prison d’Oukacha de Casablanca. Des conditions de détention épouvantables, avec parfois quarante détenus dans une cellule prévue à la base pour seize: «C'est de la torture, il n'y pas d'autre mot.»

Il est très vite transféré dans une chambre qu'il partage avec deux prisonniers.

«Les autres détenus m'ont bien traité, ils m'ont respecté, je chantais avec eux, ils me connaissaient. Mais la direction de la prison m'a isolé. Ils leur ont interdit de me parler, ils étaient envoyés au cachot sinon. Je pense qu'ils avaient peur que j'influence les autres. Ils m'ont torturé psychologiquement, ce fut très très dur.»

Après une grève de la faim, la punition est levée. Quelques mois plus tard, le 15 janvier 2012, El Haqed est libéré à l'issue d'un procès où il est condamné à quatre mois de prison –la durée de son séjour en détention provisoire.

Entre temps, celui qui était surnommé «La voix du peuple» avait pu compter sur un soutien sans faille de tous ses proches, et même bien au-delà. Dès son arrestation, un comité de soutien s'organise et des manifestations ont lieu dans son quartier, dans plusieurs villes marocaines et même en Europe.


A Rabat, les jeunes Marocains hurlent «Nous sommes Haqed» au cours d'un sit-in, faisant du jeune homme un véritable emblème de l'oppression du régime marocain, même s'il peste le contraire. «Je ne mérite pas d'être un symbole», balaye-t-il, un brin gêné. 

Corps de policier et tête d'âne

Lors de sa libération, il est également porté en triomphe. «Ce fut un grand jour, j'étais très heureux. Il y avait au moins une centaines voitures remplies d'amis qui sont venues pour faire la fête. C'est ce qui m'a donné la force pour me battre.»


Le caricaturiste Khalid Gueddar, le premier à avoir osé caricaturer le roi Mohammed VI, lui-même condamné à la prison par le régime marocain, va même jusqu'à croquer l'artiste chantant au milieu des policiers, en guise de solidarité.

Porté par tous ces élans de sympathie, Mouad Belghouat reprend vite sa place dans le mouvement et sa plume, et poste sur Youtube plusieurs chansons sur ses conditions de détention. «J'ai rencontré beaucoup de gens enfermés qui m'ont évidemment inspiré. Je pense par exemple à un ex-ministre ou un ex-garde du corps du roi qui m'ont permis de connaître les secrets du Palais royal...»

Des critiques qu'il va payer lors de sa seconde incarcération, deux mois seulement après sa libération... Cette fois-ci, le Casablancais n'est pas inquiété pour une agression mais pour une chanson intitulée «Les chiens de l'Etat», qui critique ouvertement la police, et plus précisément ce montage vidéo dans lequel la tête d'un policier est remplacée par celle d'un âne.


Reconnu coupable d'atteinte aux fonctionnaires de l'Etat dans l'exercice de leur fonction, il écope alors d'un an de prison... «La chanson était sortie en 2010. C’est un montage que je n’avais même pas fait et qui avait été posté par un anonyme», explique-t-il en secouant la tête. Retour à la case départ, à Oukacha, mais pas dans la même quartier pénitentiaire puisqu'il est transféré avec les détenus qui purgent de plus longues peines.

«La plupart considèrent que les chansons n'ont pas leur place dans l'islam»

Parmi ces nouveaux «colocataires», des extrémistes salafistes, qui sont évidemment bien loin de partager ses idéaux.

«La plupart de ces hommes considèrent que les chansons n'ont déjà pas leur place dans l'islam, alors le rap... Le chef m'a insulté, il m'a dit qu'il fallait que je meure. Ils ont essayé de m'influencer pour que je devienne un bon musulman mais moi, je suis athée. Certains d'entre eux sont juste des croyants, ils ne sont pas politisés. D'autres, en revanche, ont été condamnés pour avoir mis en place des cellules terroristes. Ceux qui me menaçaient sont ceux qui sont devenus royalistes et défendent aujourd'hui le roi.»

Mouad prend l'exemple du cheikh Mohamed Fizazi, condamné à trente ans de prison après les attentats de Casablanca en 2003 et qui a bénéficié d'une grâce royale en 2011. Le roi Mohammed VI est même venu prier au sein de la mosquée où il prêchait en 2014. «Avant, Fizazi disait que l'Etat était infidèle, il était pro-Ben Laden, maintenant c'est devenu le symbole salafiste du régime.»

Après une seconde grève de la faim, la direction déplace le rappeur sous la pression d'ONG internationales. Il est finalement libéré en mars 2013 après avoir purgé l'intégralité de sa peine. Pour tenir le coup durant ces 365 jours de privation de liberté, il avait écrit plus d'une vingtaine de chansons, qui serviront notamment à réaliser l'album Walou.


Un mois après sa deuxième peine, le rappeur est une nouvelle fois arrêté et condamné à quatre mois de prison pour violence contre des agents de police et état d'ébriété sur la voie publique, après un procès jugé «injuste» par ses avocats. Il est libéré en septembre 2013, près de trois ans après sa première incarcération.

Quand il se retrouve en liberté, Mouad est également muselé, sa musique à plusieurs reprises censurée. Il est par exemple empêché de présenter son nouvel album aux journalistes lors d'une conférence de presse. Les producteurs et les distributeurs ne sont pas non plus autorisés à commercialiser sa musique.

«Je dois tout recommencer à zéro»

Certains de ses concerts sont sabotés, comme le showcase organisé avec plusieurs artistes en juin 2015 pendant le ramadan, au cours duquel «des policiers ont chassé les jeunes spectateurs de la salle et coupé l’électricité». La goutte d'eau. Après cet épisode, il quitte Casablanca pour la côte où il s'installe, bien décidé à arrêter la musique. Mais pas longtemps puisqu'on lui propose d'organiser deux concerts en Italie et à Bruxelles. Impossible pour lui de refuser:

«Quand je suis arrivé en Belgique, ma famille m'a appelé pour me dire que la police était venue à la maison pour me chercher. Je reçois toujours des menaces par téléphone, il y a aussi une vidéo qui a été postée sur YouTube qui compile des photos de prisonniers, dont la mienne, et qui explique que si les personnes en question n'arrêtent pas leur contestation, elles seront tuées. Désormais, je veux rester en Belgique, j'ai peur d'aller encore en prison. Je préfère me suicider plutôt que de retourner au Maroc.»

Conseillé par des associations de défense des droits de l'homme, Mouad Belghouat a donc déposé un dossier pour réclamer l'asile politique en Belgique. Actuellement hébergé dans un centre à Couvin, en Wallonie, il partage la galère des Syriens, des Irakiens et des autres réfugiés qui ont fui les exactions de l'organisation État islamique, groupe que plusieurs connaissances à lui ont d'ailleurs rejoint. Parmi elles, le rappeur tunisien Emino, qui avait lui aussi été emprisonné pour le contenu de ses textes. «C'est fou quand même, c'est choquant. Je connais plusieurs de ses amis qui sont des rappeurs. Pour moi, si des jeunes s'engagent dans cette voie, c'est à cause des problèmes économiques et sociaux mais aussi la faute à un système qui ne les laisse pas s'exprimer.»


Le lauréat du prix pour la liberté d'expression 2015 décerné par l'ONG Index on Censorship a donc choisi une autre voix qu'il envisage «pleine d'espoir» avec un travail, une nouvelle vie, et bien sûr la musique. «Je dois tout recommencer à zéro, le Maroc me manque mais c'est la vie...»


En attendant la réponse de l'Etat belge, il rencontre déjà des rappeurs locaux et prépare un prochain projet avec un DJ italien pour conter la vie des réfugiés, continuer à s'indigner et inspirer la jeunesse marocaine, à qui il souhaite adresser un message. «Je pense qu'il va y avoir une grande révolution. Lisez, informez-vous, indignez-vous. Il faut changer le système mais vous devez avant tout changer vous-mêmes.»

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