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Pour une économie mondiale en meilleure santé, il faudra payer le pétrole plus cher

Un champ pétrolifère au Texas. SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Un champ pétrolifère au Texas. SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Des cours trop bas du pétrole ne sont pas, à terme, un moteur pour la croissance mondiale. Les enjeux géopolitiques peuvent prendre le pas sur les logiques économiques, mais pendant combien de temps?

Quel est le prix politique d’un baril de pétrole? En théorie, c’est un prix d’équilibre devant permettre à la fois aux pays producteurs d’exporter leur or noir afin de pouvoir investir et de se développer, et aux pays consommateurs de supporter le coût de leurs importations sans qu’elles constituent un frein à leur croissance.

Lorsque le prix du baril est trop bas, les pays producteurs, sans ressources suffisantes, ne peuvent s’équiper et participer à la hausse du commerce mondial, ce qui pénalise les pays industriels qui pourraient leur vendre des produits finis. Et lorsque le prix du baril est trop élevé, les pays importateurs sont contraints de réduire leurs approvisionnements et de trouver des formules alternatives concurrentes du pétrole, susceptibles de freiner les ressources des pays producteurs. À quel niveau se situe l’équilibre?

Plus bas qu’avant la première guerre du Golfe

Avant le premier choc pétrolier de 1973, le prix du baril stagnait en dessous de 4 dollars de l’époque –soit un prix ajusté de l’inflation de 21 dollars actuels. Trop bas. L’Arabie Saoudite ayant alors fermé le robinet des approvisionnements, les cours firent plus que tripler, jusqu’au deuxième choc pétrolier de 1979, qui causa à nouveau un quasi-triplement.

Ainsi, en moins d’une décennie, le prix nominal du baril fut multiplié par dix, et par près de cinq hors inflation. En 1980, les cours frôlèrent les 38 dollars, soit quelque 100 dollars actuels. Trop haut! Les pays importateurs, qui prirent conscience de leur vulnérabilité, développèrent des technologies pour réduire leur dépendance aux importations pétrolières, en valorisant des gisements gaziers hors du Moyen-Orient ou en se tournant, comme en France, vers l’énergie nucléaire.

Parallèlement, des accords furent noués, comme entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, et le marché se détendit. Les cours refluèrent, atteignant un plancher à 15 dollars (28 dollars d’aujourd’hui). Une véritable dégringolade. Trop bas!

À cette époque, Loïk Le Floch-Prigent, alors patron du groupe pétrolier français Elf, considérait que le prix politique du baril se situait à 20 dollars (soit 35 dollars d’aujourd’hui, au-dessus du prix actuel). Les équilibres n’étaient pas réalisés. Compte tenu de la situation, l’Irak envahissait le Koweit en 1990 et le prix du baril se releva.

Pas très longtemps: début 1991 éclatait la première guerre du Golfe. Une courte flambée du baril de quelques heures, le temps de constater que l’issue ne faisait aucun doute. Et le prix du pétrole reflua à nouveau, terminant le siècle autour de 16 dollars (21 dollars d’aujourd’hui). Très bas. Avec un pétrole bon marché, les pays pétroliers finançaient la croissance occidentale...

… Jusqu’au 11 septembre 2001, le terrorisme qui frappe les Etats-Unis… et la deuxième guerre du Golfe en 2003. C’est à partir de 2004 que commença un mouvement ascendant qui devait durer quatre ans. Le cours du pétrole ne cessa de grimper, jusqu’à son pic de l’été 2008 à 140 dollars. Trop haut! Mais ce n’est pas le baril qui déclencha la crise; elle avait en fait déjà commencé dans les banques.

On assista ensuite  à un effondrement des cours jusqu’au tiers de ce pic. Ils rebondirent ensuite et oscillèrent autour des 100 dollars… Jusqu’à l’inversion brutale depuis l’été 2014. De sorte que le prix du baril a touché un plancher de 27 dollars le 11 février dernier. Presque aussi bas, en dollar constants, qu’avant le premier choc pétrolier, et plus bas qu’à la veille de la première Guerre du Golfe. On est loin d’un prix d’équilibre!

Un marché pétrolier en plein bouleversement

Certes, les conditions sur le marché pétrolier ont beaucoup changé en quelques décennies et le prix politique du baril s’en trouve directement impacté. D’abord, l’irruption du pétrole de schiste d’Amérique du nord est une donnée nouvelle depuis 2010. Ses effets sont amplifiés par l’ouverture des vannes de l’exportation cette année aux Etats-Unis  après quarante ans d’interdiction.  

Ensuite, les pays producteurs n’ont pas profité de la rente pétrolière pour moderniser leur économie et devenir moins dépendants de leurs ventes d’hydrocarbures pour boucler leur budget. Quand les cours plongent, les relais n’existent pas. C’est le cas de pays pour lesquels l’or noir représente 90% ou plus des exportations, comme le Venezuela en récession, l’Algérie, l’Irak ou le Nigeria….  Même la Russie est dans cette situation, avec 70% d’hydrocarbures dans ses ventes à l’étranger. On est loin d’un certain équilibre.

Ajoutons à cela une conjonction d’événements nouveaux, comme la baisse de la demande chinoise et le retour aujourd’hui effectif de l’Iran sur le marché, alors que l’Arabie saoudite refuse d’adapter sa production à la baisse pour ne pas avantager son ennemi historique.

Un effet d’aubaine à double tranchant

Aussi, si un baril à 30 dollars peut sembler être une bonne affaire pour les pays importateurs, l’effet d’aubaine peut se révéler à double tranchant. Si la situation devait perdurer, elle pourrait déstabiliser de nombreux pays producteurs et être à l’origine de troubles sociaux. Et pour les pays industriels qui leur vendent des produits finis, le tarissement des recettes pétrolières se traduit mécaniquement par la fermeture de marchés pour cause d’insolvabilité, avec une perte d’activité pour les entreprises exportatrices.

Il existe d’autres inconnues dans l’équation pétrolière. Quelle sera l’attitude des Etats-Unis face aux faillites qui guettent les exploitants confrontés à des coûts de production plus élevés que les cours actuels? Un tiers des exploitations seraient aujourd’hui menacées. Quel rôle vont jouer les banques trop exposées au risque pétrolier et qui doivent déprécier certains de leurs actifs du fait de l’effondrement des cours? Toutes n’ont pas encore digéré la crise des subprimes que, déjà, elles doivent faire face à une nouvelle dépression.

Comment vont aussi réagir les puissantes compagnies pétrolières qui, voyant fondre leurs recettes, ont différé leurs investissements, obligeant leurs sous-traitants à réduire la voilure? Car si les compagnies aériennes profitent de l’allègement de leur facture de kérosène, les entreprises pétrolières et parapétrolières diminuent leurs effectifs pour comprimer leurs coûts de fonctionnement. Même pour les pays importateurs, un pétrole trop bon marché ne présente pas que des avantages. D’autant que les efforts pour se désintoxiquer de l’or noir risquent d’être reportés afin de profiter d’un baril bon marché, ce qui serait à terme dangereux.

Ainsi, même si l’on peut estimer que la baisse du prix du pétrole est de nature à soutenir la croissance dans les pays de l’OCDE (0,5 point pour la France par exemple), il existe bien un prix d’équilibre du baril à un niveau plus élevé qu’aujourd’hui.

Un accord fragile face aux enjeux géopolitiques

Toutefois les enjeux géopolitiques ne prédisposent à pas à y parvenir. Entre la nouvelle stratégie américaine, les volontés de l’Irak et de l’Iran de développer leurs productions, celle de l’Arabie saoudite de ne pas perdre de parts de marché et l’attitude de la Russie, qui compense les pertes de recettes unitaires par des volumes plus importants, les conditions ne sont pas réunies pour enrayer la surproduction actuelle.

L’accord conclu à la mi-février entre l’Arabie saoudite, la Russie, le Qatar et le Venezuela pour geler leurs productions au niveau de janvier ne saurait régler le problème: il est encore fragile, même si l’Iran a déclaré qu’il le soutiendrait. Il constitue certes un premier pas mais, à 31 dollars le baril pour le WTI et 35 dollars pour le Brent le 18 février, les marchés demeurent attentistes et ont seulement timidement répercuté à la hausse cet accord sur les cours du pétrole.

Car avec le relâchement des liens entre Washington et Ryad, qui ne ménage plus son allié américain, le resserrement de ceux tissés par Moscou et Téhéran au Moyen-Orient et le bras de fer entre l’Arabie saoudite et l’Iran pour asseoir leur influence respective dans la région comme au Yémen, les cartes sont en train d’être rebattues, ce qui offre peu de visibilité.

Sans parler de la belle, mais aussi fragile, mobilisation obtenue à la COP21 pour limiter le réchauffement climatique, et qui risque elle aussi de s’effriter si les cours du pétrole n’incitent pas à tenir les objectifs d’une transition énergétique. C’est un autre aspect du prix politique du baril, qui se pose notamment pour la France.

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