L'affaire du supporter corse éborgné nous raconte une histoire très française

À Bastia, le 20 février 2016. Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP.

À Bastia, le 20 février 2016. Pascal POCHARD-CASABIANCA / AFP.

Son enjeu régional est souvent souligné, mais son enjeu sécuritaire est tout aussi important.

C’est une histoire trompeuse: on croit que ça parle de la Corse, parce que cette île sait mettre en musique et rage ce qui arrive à ses fils, mais en réalité, ça parle de l’Etat français, qui éborgne parfois ses sujets. On a manifesté à Bastia samedi, et en Corse depuis une semaine, parce qu’un jeune homme de 22 ans a perdu un oeil, ayant croisé la route des policiers rémois le 13 février après le match Stade de Reims-SC Bastia.

C’était un après-match agité, tissé (version de la police) de violence et d’insultes contre les forces de l’ordre, marqué (version des supporters) par une agression délibérée desdites forces de l’ordre contre les ultras bastiais. Maxime Beux, 22 ans, étudiant à Corte, a pris un projectile de flash-ball et des menaces policières, dit-il. Il a un oeil en moins. Pour les autorités, c’est en tombant qu’il s’est éborgné. On en est là, avec enquête en cours et procès à suivre, puisque d’autres ultras bastiais seront jugés en mars. La Corse s’en indigne. Son président nationaliste Gilles Simeoni est solidaire et prudent. il y a des cagnottes de solidarité, des pages Facebook, du bruit et des slogans, une odeur de poudre et un parfum natio. On connaît.

Les Corses croient qu’ils sont corses alors qu’ils sont français, c’est à-dire dépendants d’un État qui ne fait pas tout à fait dans le détail quand il réprime, tout à sa détestation du désordre et son peu d’appétance pour la marge. Et Maxime Beux est supporter avant d’être corse, et à ce titre réellement marginal.

Zones grises

Qu’on en juge. Septembre 2012: Florent Castineira, dit «Casti», s’arsouille sans déranger personne avant un match de Montpellier, loin du stade de la Mosson, quand il est ratrappé par des échauffourées. Une balle de flash-ball vient faire exploser son globe oculaire. «Casti» est borgne depuis, et la justice n’a pas trouvé grand-chose à y redire.

Octobre 2014: Alexandre dit «Lex», supporter lyonnais, s’interpose pour protéger des familles dans des bagarres d’avant-match. Tir de flash-ball et perte d’un oeil, ce qui rend le garçon pratiquement aveugle? La justice, jusqu’ici, n’a pas trouvé grand-chose…

Avec le jeune Maxime, ça fait donc trois. La justice, on parie? Et un, et deux, et trois… Et tout ceci arrive quand les supporters de football, les motivés, enragés, passionnés, dévoués, exagérés ont la sensation d’être de trop avec leurs banderoles, passion, pétards, fumigènes, folklore alcoolisé et radicalités afférante. Comme le hooliganisme a déjà tué, les ultras sont jetés avec l’eau du bain, tantôt fliqués, tantôt bousculés, interdits de déplacements, dépossédés de leur culture et de leurs slogans. Ils se rebiffent à l’occasion, tels ces ex-fans du Parc des Princes qui attaquent le PSG sur les droits du mythique «Ici c’est Paris», rarement défendus… Ils communient dans une culture d’exclus solidaires dont le pays officiel n’a que faire. Parfois, on les éborgne –si peu, enfin, ce sont les risques du métier...

Ceci posé, les supporters de football sont presque aussi drôle que les Corses: ils croient que ça ne leur arrive qu’à eux d’être un peu moins protégés par la loi et l’ordre que la moyenne, alors que cela arrive à beaucoup de gens dès lors qu’ils déparent. Il est des zones grises où l’on prend ses risques dans ce pays, et ne parlons même pas de délinquance. On sait depuis l’automne 2014 qu’il est déconseillé pour un jeune botaniste de manifester contre un barrage dans le Tarn, si les gendarmes ont la grenade facile. La famille de Rémi Fraisse a lancé un appel aux dons pour soutenir sa quête de justice, tant les enquêtes officielles ont pu l’inquiéter.

Tous les déviants (puisque la norme est l’acceptation des choses) ne meurent pas, et les grenades ne sont pas la norme, enfin! Mais, tels des supporters de football mal placés, les mécontents du pays prennent leur chance et exposent leur corps, les yeux notamment... Ici intervient le flash-ball, terme générique pour des engins lanceurs de balles de caoutchouc, cet objet alternatif aux armes à feu qui semble un jouet dangereux confié aux forces de l’ordre, et cela commence à se remarquer. La chronique des manifestations et de leurs répressions est ainsi épicée de globes oculaires explosés, de lycéens énucléés, de passants éborgnés, de visages massacrés et de dégâts collatéraux… En 2014 à Nantes, lors de protestations contre Notre-Dame des Landes. En 2007 dans la même ville, dans des manifestations contre l’autonomie des universités. En 2009 à Montreuil, dans une manifestation pour une clinique. L’année suivante, dans la même ville, dans un mouvement lycéen. En 2015, dans des échauffourées à Argenteuil. Et encore et encore, et ça continue, un mort, des blessés par dizaines, et ça fait un moment...

Toubon contre Cazeneuve

Ca ne veut pas dire que les manifestants sont toujours gentils, ni les supporters de football absolument aimables, ni les policiers singulièrement cruels. Mais comme l’Etat de droit et l’Etat protecteur ne sont ni un concept moral, ni une considération esthétique, on devrait revenir aux choses simples, s’interroger sur les moyens et la mesure et écouter les voix apaisantes. Il est un monsieur qui fut jadis un politique, et désormais un sage de la République. Jacques Toubon, défenseur des droits, demandait l’été dernier que l’Etat renonce au flash-ball: un lycéen venait de se prendre un projectile dans les testicules. Bernard Cazeneuve avait retoqué le droit-de-l’hommiste: «Nous ne pouvons pas désarmer nos forces de l’ordre», avait dit le ministre, et il avait tout dit.

Pourtant, Toubon n’est pas seul. La peu gauchiste Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) dénombre les victimes du flash-ball et pétitionne contre l’arme. Cela ne passionne pas grand-monde, tant qu’on n’y perd pas un oeil. Les honnêtes gens n’imaginent pas que l’injustice peut les atteindre. Les policiers, eux, devraient y réfléchir à deux fois et entendre leurs grands frères les «boeufs-carotte»: l’IGPN, la sérieuse Inspection générale de la Police nationale, a le flash-ball dans le viseur… Bonne idée. Le flash-ball met les policiers en risque: on peut tirer, chef, se demande ou demande à son chef le bleu moyen en état de maintien de l’ordre? S’il tire et que ça rate, il peut, au hasard, devenir bourreau, et s’y perdre, se retrouver condamné, pour avoir travaillé, pour avoir obéi. Parfois oui. Parfois non. En 2007, un lycéen de Nantes perdait un oeil? Pas de condamnation. En 2010, un lycéen de Montreuil perdait presque un oeil? Condamnation. L’incertitude est la mère de l’insécurité.

Faisons simple. Le flash-ball était employé par la police depuis 1995 et s’est vraiment répandu après 2002. On est devant une de ces inventions géniales du sarkozysme, que la gauche a repris sans droit d’inventaire, puisque l’alternance est un leurre quand l’ordre est en jeu. Cette arme absolue et supposée inoffensive n’est que l’instrument d’un Etat borgne quand il se heurte aux déviants, et l’Etat peut-il lâcher son jouet? En attendant, les flash-balls tonnent.

Face à un lycéen, ça passe parfois, parfois non. Face aux supporters, ça passe, tout le monde se fout d’eux. Si le supporter est corse, ça flambe, parce que ces gens, les Corses, posent d’autres problèmes et ont décidé de ne pas se laisser faire. Ils ont les défauts de leurs qualités, en somme. On peut parler à l’infini de la culture corse et de la violence et du nationalisme –on n’aura pas absolument tort? Mais ce sera une lecture un peu borgne de ce qui nous arrive.

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