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Comment «Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur» est devenu une religion américaine

Extrait du film «To Kill A Mocking Bird» avec Gregory Peck.

Extrait du film «To Kill A Mocking Bird» avec Gregory Peck.

Le roman d'Harper Lee, décédée ce 19 février, est considéré comme un des plus influents dans la vie des Américains. Au côté de la Bible.

Aiguillonné par une récente et féroce diatribe publiée par le magnifique critique Thomas Mallon dans The New Yorker, j’ai décidé de parachever mon éducation littéraire et de lire Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Comment j’avais réussi à l’éviter jusque-là, le mystère reste entier: le roman d’Harper Lee, cette histoire autobiographique d’une fillette de l’Alabama affligé par la Dépression, est devenu un élément incontournable de la religion civique américaine. En plus d’être enseigné, selon une estimation fiable, dans les trois quarts des écoles publiques d’Amérique, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur se vend à environ un million d’exemplaires par an pour un total de 30 millions à ce jour. Et il est invariablement considéré dans les commentaires de lecteurs comme le livre le plus influent dans la vie des Américains –après la Bible, bien entendu. 

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est le genre de littérature que les Américains tolèrent le plus facilement parce qu’elle leur permet de se sentir à l’aise avec leur conscience, point qui, aux yeux de Mallon, est fatal aux ambitions artistiques de l’œuvre –pour peu qu’elle en ait. Le roman, estime Mallon, est de la «ritaline morale», et son héros, Atticus Finch, l’avocat campagnard à l’honnêteté improbable, un «saint de façade». Le problème permanent qu’a présenté Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur aux yeux de ses critiques sérieux –outre celle, obligatoire, de l’édition Chelsea House introduite par Harold Bloom, il n’en a quasiment pas suscité– est à l’inverse de son succès auprès du consommateur moyen. Comme l’a un jour amèrement souligné Flannery O'Connor: «Il est intéressant de noter que tous ceux qui en font l’acquisition ignorent qu’ils achètent un livre pour enfants.»

Confort moral

D’autres basiques de la littérature évoquant de petits sauvageons, comme L’Attrape-cœurs ou Les Aventures de Huckleberry Finn, ont inspiré des rayonnages entiers de laudateurs de haute volée intellectuelle. Pourquoi pas Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur? Pour commencer, les voix de Huck et de Holden portent en elles comme une annonce des profondeurs du malaise adulte, perceptible même pour le plus jeune des lecteurs; par conséquent, ces livres mûrissent en même temps que nous et nous accompagnent tout au long de notre vie. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur a l’effet inverse: à chaque relecture, il réaffirme de manière réconfortante la priorité du point de vue de l’enfant. 

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur s’étend sur environ trois ans de la vie de la narratrice, une fillette de 6 à 9 ans appelée Jean Louise Finch, surnommée «Scout». Quiconque ne s’attache pas à elle ne peut supporter de lire ce livre très longtemps. C’est un personnage notoirement fabriqué à l’image de son auteur mais, et c’est plus important, à l’image morale que se font d’eux-mêmes les Américains moyens: elle est la gamine futée dont l’intelligence n’interfère pourtant jamais avec son innocence, et dont l’innocence est au final un arbitre quasi-infaillible du bien et du mal.

S’agit d’un livre pour adultes ou pour enfants, Scout est-elle une gamine ou une femme?

Même confrontés à son extraordinaire succès –Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur a squatté, à la Da Vinci Code, le haut de la pile des best-sellers et remporté le prix Pulitzer 1961–, certains critiques littéraires sont restés franchement sceptiques vis-à-vis du talent de Lee. Son histoire est, comme le souligna Phoebe Adams dans The Atlantic à l’époque, «complètement impossible, racontée à la première personne par une fillette de 6 ans dans le style d’un adulte diplômé». Lee avait commencé à écrire Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur à la fin des années 1950 sous la forme d’une série de nouvelles, puis avait travaillé pendant des années, avec l’aide d’un éditeur de Lippincott, à en faire un roman homogène; mais pour le meilleur ou pour le pire, il n’a jamais vraiment surmonté ses tendances épisodiques. La narration de Lee reste un patchwork qui mélange une perspective adulte et enfantine selon la seule logique des exigences immédiates de l’intrigue.

Bain de nostalgie

S’agit d’un livre pour adultes ou pour enfants, Scout est-elle une gamine ou une femme? À cela nous pouvons ajouter une troisième source de confusion, sur la décennie à laquelle appartient vraiment Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Dans sa biographie de la notoirement solitaire Lee, première tentative sérieuse du genre, l’auteur Charles J. Shields avance que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur a sa place parmi les livres qui en sont venus à définir la contre-culture: «Catch-22Vol au-dessus d’un nid de coucouPortnoy et son complexeSur la route, La Cloche de détresseUn noir à l’ombre et La Femme mystifiée –des livres qui ont frappé l’imagination de la génération post-Seconde Guerre mondiale.»

Mais Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est tellement saturé de nostalgie des années 1930, de l’époque où un avocat pouvait se faire payer en bétail, qu’il est facile d’oublier qu’il s’agit d’un livre des années 1960 et qu’entre sa publication et la diffusion de son adaptation cinématographique récompensée aux Oscar deux ans après, la descente des premiers Freedom Riders dans le sud profond avait déclenché des bombes incendiaires et des violences de masse. Dans ce contexte, que faire d’un livre qui fait l’éloge solennel de «l’ombre d’un changement» dans les mœurs raciales? La plus sévère critique que Mallon aurait pu porter, ce qu’il n’a pas fait, c’est que la politesse ridiculement imperturbable d’Atticus servait à prôner un réformisme progressif et une précision procédurale, alors même que le mouvement des droits civiques avait commencé à exiger plus que cela.

Et l'humour?

Qu’est-ce qui peut plus sûrement arracher un livre à l’esprit des années 1960 qu’un parent hyper-idéalisé? Atticus Finch n’a rien à voir avec Alexander Portnoy ou Randle McMurphy: il n’y a pas un gramme de sexe ou d’anti-héroïsme post-conflit en lui. Au contraire, Atticus, avocat amené à défendre un noir accusé à tort d’avoir violé une blanche, est une incarnation de la sagesse stoïque digne d’un dessin animé (comme le dit merveilleusement Mallon, Atticus «arrive à rendre même la patience insupportable.») Il est le Sermon sur la montagne, la morale kantienne et la Règle d’or, le tout enveloppé dans un aphorisme desséché: «Tu ne comprendras jamais une personne tant que tu n’envisageras pas la situation de son point de vue.» Même si personnellement je trouve qu’il y a plus d’humour chez Atticus que Mallon ne lui en reconnaît, même moi j’ai levé les yeux au ciel quand Atticus dit à son fils de l’archi-méchant du livre:

«Mais tâche de te mettre cinq minutes à la place de Bob Ewell. Durant ce procès, j’ai détruit ce qui lui restait de crédibilité, si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fallait qu’il réplique d’une façon ou d’une autre. Ce genre d’homme ne peut pas en rester là. Alors, si le fait de m’avoir craché à la figure et menacé a pu épargner quelques coups supplémentaires à Mayella, j’en suis heureux. S’il devait se défouler sur quelqu’un, autant que ce soit sur moi plutôt que sur ses enfants. Tu comprends?»

En bref, ce que les critiques sévères reprochent à Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est ce que ses lecteurs non-initiés trouvent le plus soporifique: sa nostalgie de l’enfance, ou la simplicité d’une vie empoisonnée ni par la puberté, ni par les années 1960. Toutes les préoccupations littéraires de base d’une époque de plus en plus divisée par ses névroses ont été entièrement bannies de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Le bon discours au mauvais moment

Quoi qu’il en soit, il est important de souligner que contrairement à d’autres chouchous populistes comme Autant en emporte le vent ou La source viveNe tirez pas sur l’oiseau moqueur possède de vraies vertus littéraires; et comparer Scout à, par exemple, les nietzschéens rigides d’Ayn Rand serait presque criminel. La voix de la fillette est peut-être inégale, mais elle est presque toujours charmante, souvent vive, et les manières provinciales qu’elle rend sont parfaitement observées. «Une odeur suffocante nous saisit dès le seuil», raconte Scout lorsqu’elle entre dans la maison d’un voisin âgé, «une odeur que j’avais souvent rencontrée dans de vieilles maisons grises rongées par la pluie, où se trouvaient des lampes à kérosène, de grosses louches à eau et des draps écrus».

Lee a produit une œuvre d’un génie américain sublime, une fresque criarde parcourue de subtilités qui, quand on y regarde de près, paraissent totalement spontanées

Si je voulais défendre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, que j’avouerai ici avoir profondément aimé, je commencerais par le comparer non pas à La Case de l’oncle Tom, le livre que l’on prend le plus souvent, à tort, pour son plus proche cousin, mais au film Do the Right Thing de Spike Lee. 


Chacun est affligé par sa propre version, une blanche et une noire, de l’absurdité larmoyante qui se saisit des artistes américains lorsqu’ils s’attellent au problème de la couleur de peau. Les deux Lee: chacun a dit à son public exactement ce qu’il ne fallait pas, au mauvais moment. Harper conseillait aux blancs d’être patients et tolérants lorsqu’ils auraient mieux fait d’exploser; Spike encourageait les noirs à exploser, pile au moment où les gains qu’ils avaient acquis au sein des classes moyennes se consolidaient. Quoi qu’il en soit, les deux ont produit, presque malgré eux, des œuvres d’un génie américain sublime, des fresques criardes parcourues de subtilités qui, quand on y regarde de près, paraissent totalement spontanées. 

Noblesse par procuration

Quand les Air Jordans toutes neuves de Buggin' Out sont salies par Clifton, un jeune cadre dynamique pas à sa place qui a acheté une maison dans le quartier de Bed-Stuy, Buggin' Out pète un câble. «Qui t’a permis de marcher sur mes baskets? Qui t’a permis de marcher sur mon trottoir? Qui t’a permis de venir dans mon quartier?» À quoi Clifton répond: «J’ai acheté une maison dans cette rue.» Quand Scout et Jem accompagnent leur cuisinière Calpurnia à son église noire pour la première fois, une femme imposante du nom de Lulu les interpelle:

«-J’veux savoi’ pou’quoi tu t’imballes des gosses blancs dans une église nèg’.

-Y sont mes invités, dit Calpurnia.

Sa voix me parut à nouveau bizarre: elle parlait comme eux.

-Ouais, et j’pa’ie qu’t’es invitée chez les Finch pendant la semaine.»

Le moment qui a marqué la plupart des lecteurs blancs dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est celui qui les a probablement emplis de la plus incontrôlable bouffée de noblesse par procuration. Après avoir échoué à faire acquitter Tom Robinson, Atticus sort du tribunal. «Je regardai autour de moi, nous dit Scout. Ils étaient debout. Tout autour de nous et dans la tribune d’en face, les Noirs se levaient. La voix du révérend Sykes me parut aussi lointaine que celle du juge Taylor: “Miss Jean Louise, levez-vous. Votre père passe.”» Moi aussi, quand je lis ce passage je me sens étouffé par l’émotion et je me promets sans aucun réalisme de faire des efforts pour être meilleur. 

Une injustice critique

Mais la portée morale de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, vient, je pense, d’un moment bien plus complexe. Vers la fin du livre, la tante Alexandra, la sœur d’Atticus, explique à Scout pourquoi elle ne doit pas jouer avec un garçon appelé Walter Cunningham. «Le fait est», lui dit sa tante, «que tu peux récurer Walter Cunningham jusqu’à ce qu’il brille comme un sou neuf, tu peux lui mettre des chaussures et un costume neuf, il ne sera jamais comme Jem. De plus, il y a une propension à la boisson dans cette famille. Les femmes Finch ne s’intéressent pas à ce genre de personnes.» Quand Scout refuse de lâcher le morceau, sa tante finit par cracher: «Parce-qu’il-fait-partie-de-la-racaille, voilà! Je ne veux pas que tu le fréquentes.»

Lorsqu’un Blanc se comporte ainsi avec un Noir, quels que soient son nom, ses origines et sa fortune, ce Blanc est une ordure

Qui se rappelle qu’Atticus lui même est capable de proférer non seulement une injure mais précisément celle-ci? Dans son unique moment de quasi-passion, Atticus se tourne vers ses enfants et leur dit: 

«En grandissant, tu verras des Blancs tromper des Noirs tous les jours, alors n’oublie pas ce que je vais te dire: lorsqu’un Blanc se comporte ainsi avec un Noir, quels que soient son nom, ses origines et sa fortune, ce Blanc est une ordure [trash dans la VO, traduit «racaille» dans la citation précédente, ndt]

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est une évocation nostalgique des manières sudistes qui, par le personnage d’Atticus Finch, nous apprend justement à les rejeter. Ces manières portent en elles une fidélité à un principe de similarité familiale que Lee, au final, à en juger par la considérable différence entre la définition de tante Alexandra et d’Atticus du mot «trash», aimerait que nous trouvions répugnante. Qualifier cela de rustre, de quiétiste ou de sentimental est à mes yeux une injustice.

Les passages de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur sont extraits de la traduction d’Isabelle Stoïanov, Grasset, 2005

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