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Umberto Eco m'a appris à lire

Umberto Eco, le 30 septembre 1983 à Rome. AFP.

Umberto Eco, le 30 septembre 1983 à Rome. AFP.

C'est l'histoire d'un ouvrage qui m'a enfin ouverte à la lecture, et d'un mail dont je n'aurais jamais imaginé qu'il connaîtrait une réponse.

Dans ma vie, il y a eu un avant et un après Umberto Eco.

Je me souviens très bien de l’avant, tant ma mère et ma grand-mère, lectrices boulimiques, s’attristaient que leur fille et petite-fille ne suive pas le chemin familial de l’obsession pour la lecture et l’achat compulsif de bouquins, qui remplissaient alors 90% des armoires et étagères de la maison.

Car si j’adorais déjà écrire gamine, je détestais par contre lire –un sacré paradoxe, je sais. Ce n’était pas un simple dégoût d’ailleurs, mais carrément une aversion qui me faisait cauchemarder quand, à l’école, on tentait de me forcer à avaler un de ces livres obligatoires du programme scolaire, ou que j’entendais mes aînés se désoler de me voir regarder un livre avec la même envie qu’une flaque de vomi.

La lecture était synonyme d’ennui, de temps qui passe lentement, de descriptions interminables (sérieusement, Zola, stop), d’enfermement, de tristesse, et, très paradoxalement encore, de limitation de mon imagination à l’époque débordante: m’obliger à lire un livre revenait à mettre un parpaing de trois tonnes sur le plafond de mes rêveries permanentes, à leurs donner des frontières qui me faisaient me sentir coincée dans un monde irréel que je n’avais pas créé moi-même et dont je ne maîtrisais pas l’évolution. Chaque tentative de me forcer à lire ne faisait qu’augmenter le traumatisme, et m’entêter encore plus à voir les romans et autres essais que ma famille chérissait comme des ennemis de ma créativité enfantine.

Des années ont passé sans que je ne touche un bouquin et j’ai presque fini par revendiquer le fait de ne pas lire comme un trait fort de ma personnalité, c’est dire. 

Un monde de possibilités

Puis est venu le jour où j’ai entendu mes deux voisins de classe préparatoire faire des blagues sur un livre qu’ils avaient adoré et, comble de surprise pour moi, qu’on ne les avait pas obligés à lire. C’était Comment voyager avec un saumon d’Umberto Eco, et sans que je ne demande quoi que ce soit, bien sûr, l’un d’eux me l’a apporté le lendemain. 

Il me l’a tendu sans rien dire, sans me forcer la main, sans jugement et sans «Mais si, tu vas voir, tu vas trouver ça génial.» Je pense qu’il se foutait totalement que je le laisse traîner chez moi pendant des semaines sans y toucher, ou que je m’en serve pour caler une table bancale. Mais étrangement, ce n’est pas ce que j’ai fait. 

Peut-être par volonté d’être incluse dans leurs plaisanteries, j’ai ouvert le livre. Et j’ai ri. Pas souri: ri aux éclats. Jusqu’à relire à haute voix certaines phrases et à descendre dans le salon pour partager des passages entiers de ses modes d’emploi avec ma mère, à peine capable de prononcer les mots correctement tellement j’étais secouée de spasmes d’hilarité.

Comment voyager avec un saumon transformait n’importe quel détail insensé de la vie quotidienne en une farce critique à pleurer de rire

Ça peut paraître anecdotique et un peu crétin, mais je n’avais jamais ri en lisant un livre. Jamais. Mais il y avait dans Comment voyager avec un saumon quelque chose d’inattendu: une absurdité joueuse qu’Eco employait à la perfection pour naviguer parmi des concepts scientifiques abstraits, inventés, voire totalement loufoques; un sens de l’ironie et une maîtrise des mots absolue qui lui permettait à lui, l’universitaire, le philosophe, le sémiologue, de transformer n’importe quel détail insensé de la vie quotidienne en une farce critique à pleurer de rire. «Comment se servir de ces foutus pots à café», «Comment manger en avion» ou «Comment remplacer un permis volé» sont encore parmi mes textes-anxiolytiques préférés. Et je n’ose même pas évoquer «Comment retrouver l’idiot du village à la télé», un texte écrit en 1992 qui préfigure déjà, avec une drôlerie incisive, l’avènement de la télé-réalité, ni «Comment parler des animaux» et cette phrase que je ressors invariablement à chaque fois qu’on me lance sur le sujet de la protection de la faune: «Il ne faut pas sauver les baleines parce qu’elles sont sympas, il le faut parce qu’elles font partie de l’environnement naturel et contribuent à l’équilibre écologique.»

Avec ce roman qui n’en est pas un, c’est tout un monde de possibilités qui s’est alors ouvert à moi: un monde où la lecture pouvait me faire ressentir des émotions aussi fortes que celles de la vraie vie ou de mon monde imaginaire; un univers au cadre prédéfini, certes, où je pouvais en réalité laisser mon cerveau voir les choses comme il le voulait pour faire de ce livre mon livre.

Ouvrir de nouvelles portes à première vue inatteignables

Peu de temps après, je me suis installée en Italie, où j’ai lu tout Umberto Eco dans sa langue –sauf Le Pendule de Foucault, faut pas déconner. J’ai avalé ses essais (conseil d’amie pour ceux qui seraient rebutés par les mots «sémiotique» et «linguistique»: commencez par le génial Confessions d’un jeune romancier), ses essais d’essais et ses romans, bien sûr: Baudolino, L’Île du jour d’avant, Le Nom de la rose, qui m’a réconciliée avec le Moyen-Âge, et plus tard Le Cimetière de Prague, que je relis régulièrement.

Je l’explique encore difficilement aujourd’hui, mais je crois que c’est la précision renversante des descriptions d’Eco dans ses livres, la manière brillante, mais pas écrasante, avec laquelle il ouvre en permanence de nouvelles portes de savoir à première vue inatteignables pour qui n’a pas fait quinze ans d’étude et un doctorat en histoire médiévale, la foule de détails appuyée par des années de recherches, qui m’ont donné une liberté dans la lecture que je n’avais trouvée dans aucun autre roman: celle de créer des châteaux de cartes dans ma tête sur de solides fondations déjà existantes, de les modifier sans cesse et de les reconstruire à l’infini. Et donc celle d’accepter que l’imaginaire d’un autre pouvait être compatible avec le mien.

Umberto Eco, le 30 septembre 2009, au musée du Louvre, à Paris | LOIC VENANCE / AFP

Par la suite, je me suis mise à lire d’autres auteurs, italiens d’abord, puis américains, français, anglais, russes, argentins. J’ai dévoré tout Italo Calvino, tout Boris Vian que je n’aurais pas lu sous la menace d’une arme cinq ans auparavant, tout Jonathan Coe, qui est devenu un de mes (si ce n’est mon) auteurs préférés. Je suis partie en vacances, seule, avec pour uniques bagages des tonnes de romans, et je ne me suis pas ennuyée une seconde. Je me suis enfermée des heures durant pour lire comme une droguée des kilomètres de livres, rire, pleurer, être bouleversée par des histoires qui n’étaient pas les miennes, parfois insensées et impossibles, mais qui le devenaient et me guidaient comme aucun autre art, à part la musique peut-être, ne l’avait fait auparavant. 

Je suis devenue une lectrice assidue, si ce n’est boulimique. Je dois admettre que ma deuxième personne préférée du monde est aujourd’hui mon libraire et j’ai désormais un mal fou à ne pas avoir en permanence un livre sur ma table de chevet, à ne pas disposer d’un moyen concret de m’échapper de la réalité quand je veux, où je veux, dans un monde dont un auteur me donne les clés pour que j’y construise ce que je veux. Et ça, je le dois entièrement à Umberto Eco.

«La lecture est une immortalité en sens inverse»

Il y a une dizaine d’années, dans un délire de «liste de choses à faire avant de mourir», je me suis décidée à lui écrire. J’ai trouvé son adresse mail à l’université de Bologne, où il donnait encore des cours, et je lui ai envoyé un message en italien pour lui dire que sans lui, je serais probablement passée à côté d’un des plus grands plaisirs de ma vie, que je l’en remerciais profondément et que j’étais contente que nous soyons liés par un même fléau de la vie: les jeux de mots affligeants sur nos patronymes respectifs (je suis prête à étrangler de mes propres mains la prochaine personne qui me demande «On dîne à quelle heure?» et celle qui titrera la nécro d’Umberto «Eco ne répondra plus»).

Mon mail n’attendait pas de réponse. Et c’est bouche bée, les yeux écarquillés, que quelques jours plus tard, j’ai découvert un message d’Umberto Eco dans ma boîte mail de l’époque –croyez-le ou non, mais son adresse mail est la plus ridicule qu’il m’ait été donné de voir, devant celle que j’avais au lycée. Sa réponse était courte, drôle («Mais quels gens fréquentes-tu?») et humble, et elle est encore aujourd’hui imprimée sur papier, rangée bien précieusement dans ma boîte à souvenirs, avec des photos de mon chien qui, je vous le donne en mille, s’appelle Ecco (avec deux C, oui). 

Je ne l’avais pas relu depuis des siècles avant ce matin. Mais je n’avais pas non plus envisagé la possibilité qu’Umberto Eco mourrait un jour, a priori avant moi. Je suis triste de me dire que je ne me demanderai plus jamais quand son prochain livre sortira. Heureusement, il reste cette phrase qui n’a jamais eu autant de sens qu’aujourd’hui pour moi: «Celui qui ne lit pas aura vécu une seule vie. Celui qui lit aura vécu cinq mille ans. La lecture est une immortalité en sens inverse.»

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