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Les nouvelles technologies selon Umberto Eco, ce faux troll

Umberto Eco, le 30 septembre 2009, au musée du Louvre, à Paris | LOIC VENANCE / AFP

Umberto Eco, le 30 septembre 2009, au musée du Louvre, à Paris | LOIC VENANCE / AFP

En examinant les propos, parfois polémiques, qu’il a tenus sur les nouvelles technologies, on s’aperçoit qu’Umberto Eco incarnait la figure de l’anti-troll.

Umberto Eco est mort d’un cancer le 19 février, à l’âge de 84 ans. S’il était surtout connu du grand public pour son roman paru en 1980 Le Nom de la rose, il n’était pas seulement un écrivain de fiction. Philosophe et essayiste, il s’est exprimé à plusieurs reprises sur les mutations technologiques de notre société, entre autres dans une chronique qu’il tenait sur le site de l’hebdomadaire italien L’Espresso. Et s’il a tenu des propos critiques à propos des nouvelles technologies, parfois à la limite de ce qu’un troll (ou un vieillard aigri) aurait pu affirmer d’un ton condescendant et réactionnaire, il s’est souvent révélé être un analyse censé et plein d’humour du monde qui l’entourait. Parce que, comme il l’a dit dans une interview à L’Obs en 1991 (en trois parties), même s’il pouvait se «sentir mal à l’aise dans [son] temps. Essayer de comprendre ce qui se passe [était] la seule façon pour [lui] de sortir de ce malaise».

Umberto Eco ne manquait donc pas d’exprimer son malaise. Et à coup de formules choc. C’est bien lui qui, en 2015, a parlé d’«invasion des imbéciles» pour qualifier les réseaux sociaux:

«Ils ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel.»

Il ne cachait pas non plus son aversion pour les téléphones portables et l’exhibitionnisme de masse que leur utilisation permettait. Dans son livre À reculons comme une écrevisse, recueil de textes écrits entre 2000 et 2005, il s’exprimait en des termes crus et tranchants: «L’imbécile qui, à côté de nous dans le train, règle ses transactions financières à haute voix, en fait se pavane avec une couronne de plumes et un anneau multicolore au pénis.»

«Je ne suis pas passéiste»

Et pourtant, derrière ces propos fort critiques des nouvelles tendances, Umberto Eco écrivait dans Libération en 2009: «Je ne suis pas passéiste.» Dans un article de 1965 intitulé «La musique et la machine», il critiquait même le «moraliste de la culture», qu’il définissait comme «cet homme qui, doué d’une intelligence certaine, repère l’apparition des phénomènes éthiques, sociologiques et esthétiques, mais qui […] préfère consacrer l’acuité de son intelligence à les […] reléguer parmi les éléments négatifs d’une société en proie à la massification et à la science-fiction». C’est que ses propos polémiques cachaient souvent des réflexions plus subtiles, loin de tout manichéisme.

Par exemple, quand Le Midi Libre lui demande en mai 2015 si, selon lui, «internet déforme les esprits», il répond qu’«il faut juste être armé pour s’en servir. C’est comme un super bolide qu’il faut savoir conduire. Sinon, on va droit dans le mur». Tout compte fait, cette société des réflexions de comptoir n’est pas seulement constituée d’imbéciles: «Il y a les idiots de l’ordinateur comme il y a les idiots du Walkman qu’on voit se trémousser et hurler dans les concerts rock, disait-il à L’Obs en 1991. […] Dans la société du babillage qui est la nôtre, il y a l’imbécile, mais il y a aussi le mutant. Celui qui est capable de vivre de façon intéressante cette pluralité des langages contemporains. Je n’ai pas à porter de jugement là-dessus, je me contente d’observer.» Mais pas toujours en silence et avec des propos parfois truculents et enlevés, a-t-on envie d’ajouter.

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