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Rire de notre bêtise avec Umberto Eco

Umberto Eco en 2011 | GIUSEPPE CACACE/AFP

Umberto Eco en 2011 | GIUSEPPE CACACE/AFP

Sa stature de grand intellectuel et les succès de ses fresques historiques ne doivent pas faire oublier qu'Umberto Eco était aussi brillant et érudit que doté d’un humour subtil, fruit d’un grand sens de l'observation et d’un goût prononcé pour l'absurde

Mort le 19 février à l’âge de 84 ans, Umberto Eco, «l’homme qui savait tout», considérait l’écriture de roman comme un amusement en marge de ses activités universitaires de sémiologue. Une distraction dont sont issus des succès éditoriaux phénoménaux, comme Le Nom de la rose ou Le pendule de Foucault, qui mêlent histoire, ésotérisme et suspense –Da Vinci Code et ses successeurs lui doivent tout.

Le linguiste s’amusait également à écrire des parodies tout aussi érudites que drôles dans la presse italienne, qui ont été traduites et publiées en français en 1997, dans le recueil Comment voyager avec un saumon. Des petits «modes d’emploi» pour la vie moderne, à lire comme «une contribution à l’analyse de la bêtise qui nous submerge, dans la culture et la vie quotidienne», avertissait-il.

Umberto Eco s’est lancé dans l’art de la parodie et du pastiche avec un grand esprit de sérieux: «Je défends le droit au divertissement, surtout s’il sert à exercer le langage.» Selon lui, une bonne parodie se reconnaît à ce qu’elle finit par être dépassée par la réalité: «Si elle vise juste, [la parodie] ne fait que préfigurer ce que d’autres réaliseront sans rougir, avec une impassible et virile gravité.»

Comme son contemporain français, Roland Barthes, qui a su populariser dans les années 1950 la science des signes, la sémiologie, avec ses textes consacrés aux mythes populaires (le Tour de France, la Citroën DS, l’Abbé pierre), Eco a tiré de ses nombreux voyages des observations très fines sur le monde familier de l’Occidental moyen de la fin du XXe siècle, et l’absurdité de sa dépendance croissante aux technologies de la communication. Peu de figures ou de thèmes de la culture populaire et des industries culturelles auront échappé à sa sémiologie du quotidien, de James Bond à la Cicciolina en passant par Conan le Barbare mais aussi Derrick, Colombo et Superman.

1.Pourquoi il faut des scènes dans les transports pour faire un bon porno

Il n’est pas évident de décider si un film est pornographique ou pas. Selon Eco, ce qui nous permet de reconnaître un film porno, c’est que, alors que les producteurs nous vendent des scènes de gens qui s’accouplent, le film lui-même sera entrecoupé de longues scènes non pornographiques de temps morts, en  particulier dans les transports. Imaginant un film porno dont les protagonistes s’appellent Gilberto et Gilberta, il théorise:

«Bref, pour parler en mots simples et crus, avant d’assister à une bonne baise, il faut se farcir une longue pub du ministère des Transports». Pourquoi? Parce que, «afin que la transgression ait lieu, il faut qu’elle se dessine sur un fond de normalité.»

 

«Aussi, le porno doit-il représenter la normalité –essentielle à la transgression– en accord avec la façon dont le spectateur moyen la conçoit. C’est pourquoi, si Gilberto doit prendre l’autobus et aller de A à B, on verra Gilberto prendre l’autobus et l’autobus aller de A à B.»

Évidemment, c’était avant le découpage en courtes séquences qui s’est généralisé sur internet.

2.Comment avoir l’air con avec un smartphone

En l’an 10 avant l’avènement du web 2.0, les révolutions technologiques majeures étaient l’arrivée du micro-ordinateur dans les foyers et du téléphone mobile dans l’espace public. En 1991, l’usage est encore peu répandu, et Umberto Eco remarque à quel point les utilisateurs précoces de ce petit engin de distinction sociale se noient dans un désir de passer pour des «Rockefeller», des êtres importants et sollicités, qui ne trompe personne:

Celui qui exhibe son portable comme symbole de pouvoir déclare au contraire à la face du monde sa désespérante condition de sous-fifre

Umberto Eco, dans Comment voyager avec un saumon

«Ces gens-là ignorent que Rockefeller n’a aucunement besoin d’un portable, car il possède un immense secrétariat, si efficace que c’est à peine si son chauffeur vient lui susurrer deux mots à l’oreille lorsque son grand-père est subclaquant. L’homme de pouvoir n’est pas obligé de répondre à chaque coup de fil. Voire. Il n’est là pour personne. Même au plus bas de l’échelle directoriale, les deux symboles de la réussite sont la clé des toilettes privées et une secrétaire qui répond “Monsieur le directeur est en réunion”.

Ainsi celui qui exhibe son portable comme symbole de pouvoir déclare au contraire à la face du monde sa désespérante condition de sous-fifre.»

Plus de vingt ans après, l’activisme sur les réseaux sociaux et l’addiction au smartphone tombent plutôt bien sous le coup de cette critique.

3.Comment survivre à la société du spectacle

Entre scénario digne de la série de critique des technologies Black Mirror et plongée prémonitoire dans le cauchemar des «fanzouzes» de l’émission de Cyril Hanouna, Umberto Eco narre son voyage d’étude au sein d’une civilisation fictive qui ressemble étrangement à la nôtre, les Bonga. «Les Bonga font peu ou prou les mêmes choses que nous, à ceci près qu’ils affichent une étrange propension à l’exhaustivité de l’information.» Par exemple, quand un Bonga s’apprête à parler à un autre, il commence par dire: «Attention, je vais parler et je vais employer des mots.» Les Bonga écrivent «maison» sur chaque maison qu’ils construisent, et placent des pancartes sur chaque brique pour indiquer qu’il s’agit de brique, etc.

Dans les émissions de télévision Bonga, le public applaudit systématiquement toute séquence et le présentateur télé se sent obligé de mentionner tout ce qui se déroule dans l’émission: «Et maintenant, la publicité!» Les Bonga finissent par applaudir tous les moments de la vie, même en dehors de la télé, et jusqu’aux enterrements. «Les Bonga vivent dans le culte du spectacle, aussi transforment-ils tout en spectacle, jusqu’à l’implicite.» Un peu comme nous…

4.Le Mac, le PC et le lobby juif

En 1994, Umberto Eco qui était féru d’informatique, remarque que «le monde est aujourd’hui divisé en deux: d’un côté les partisans du Macintosh, de l’autre ceux du PC sous MS-Dos». Dans ce texte célèbre, il affirme que les utilisateurs du Mac sont des catholiques alors que les amateurs de PC sont proches du protestantisme. À l’époque, les utilisateurs de PC devaient se débrouiller par eux-mêmes avec l’interface et écrire leurs propres lignes de commande: «faire marcher le système nécessite un ensemble d’actes personnels interprétatifs du logiciel», tout comme le croyant protestant est seul face à Dieu, sans médiation de l’Église. À l’inverse, tout a été fait chez Apple pour expliquer au bon catholique son chemin sur ordinateur: le Mac indique «pas à pas au fidèle la marche à suivre pour atteindre, sinon le royaume des cieux, du moins l’instant final de l’impression du document».

Même avec l’arrivée de Windows, qui rapproche les deux systèmes d’exploitation, le PC garde ses racines protestantes: il est toujours possible de revenir au DOS pour réinterpréter les Écritures. Quant au langage machine, «qui décide de notre destin en sous-main et pour n’importe quel environnement», il est l’équivalent «de l’Ancien Testament, du Talmud et de la Cabale. Ah, encore et toujours le lobby juif».

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