Umberto Eco et l’histoire du surhomme de masse, de Mussolini à Columbo

Umberto Eco parlant de son roman «Le cimetière de Prague» lors de la 63e édition de la Foire du livre de Francfort, le 14 octobre 2011 | JOHN MACDOUGALL/AFP

Umberto Eco parlant de son roman «Le cimetière de Prague» lors de la 63e édition de la Foire du livre de Francfort, le 14 octobre 2011 | JOHN MACDOUGALL/AFP

«Il Superuomo di massa» («De Superman au Surhomme»): en 1978, Umberto Eco s’était amusé avec ce titre à disserter savamment à partir de l’affirmation de Gramsci selon laquelle la «surhumanité nietzschéenne a comme origine et modèle doctrinal non pas Zarathoustra mais le comte de Monte-Cristo». Des «Mystères de Paris» à Derrick, en passant par Mussolini, l’ouvrage brosse un portait des «super-héros» comme reflet des attentes sociétales. Drôle et brillant, évidemment.

En introduction, l’érudit rappelle qu’en 1910 Benito Mussolini a pondu un roman populaire (Claudia Particella, l’amante del Cardinale), puisant dans Michel Zévaco, le roman gothique et l’anticléricalisme (comme Zévaco, d’ailleurs). Eco met en parallèle le culte du surhomme, nationaliste et fasciste, comme issu du «complexe de frustration petit-bourgeois», et l’évolution du roman populaire, qui «commence par être démocratique (Sue et Dumas) pour finir nationaliste (Arsène Lupin)». Voici Mussolini, qui «débute socialiste et finit nationaliste réactionnaire», comparé aux héros des lectures de notre enfance!

Les problèmes de Balzac et la consolation de Dumas

Eco s’attache à des romanciers oubliés (Emilio Salgari, le Jules Verne italien) ou effacés par leurs personnages (Ian Fleming et James Bond, Burroughs et Tarzan), capables de produire des intrigues «bien ficelées», produisant «joie, terreur, pitié, rire ou pleurs»[1]. Il souligne la distinction, peu étudiée alors, entre «narrativité problématique et roman dit populaire». Dans les deux cas, l’auteur connaît les attentes de son public, mais il peut choisir de «les provoquer ou de les flatter». Parfois, comme chez Balzac, la différence est peu perceptible. Mais le roman populaire est «consolatoire», précise Eco, et c’est là que Balzac se distingue de Dumas:

«Non seulement le suicide de Lucien de Rubempré mais même la victoire de Rastignac à la fin du Père Goriot ne paraîtront pas consolatoires. Rastignac triomphant nous laissera beaucoup plus amers que d’Artagnan, mort sereinement au terme du Vicomte de Bragelonne

Le roman problématique se distingue par des «solutions ambiguës» et «place le lecteur en guerre contre lui-même». Il ne faut pas aller bien loin pour opposer la démocratie «problématique» et le roman populaire des totalitarismes. Car, si Eco parle de fascisme, le communisme et, aujourd’hui, l’islamisme proposent également et avec une incroyable force de conviction des visons «consolatoires» de l’histoire. Il Professore n’explore pas avantage cette piste mais le talent consiste aussi à ouvrir la réflexion par de géniales intuitions.

Le roman populaire conforte l’ordre établi

D’autant plus qu’il souligne à juste titre l’ambivalence des romans populaires nés au XIXe siècle, dans le cadre de révolutions bourgeoises, «avec leur réformisme populiste et prémarxiste». Ni Sue ni Dumas ne sont fascistes et Anne-Marie Thiesse estime que les romans à l’eau de rose de la fin du XIXe siècle ont largement contribué à l’appréhension du statut dramatique des filles-mères.

Le petit-bourgeois actuel ne rêve plus d’impossibles vengeances contre un monde ennemi […], il rêve d’une victoire aux jeux télévisés

Umberto Eco dans «De Superman au Surhomme»

Néanmoins, le caractère consolatoire se double bientôt d’une réaffirmation constante de l’ordre établi, avec l’avènement du roman sentimental. L’on ne s’étonnera guère que l’archétype de la lectrice «populaire» soit la femme au foyer de la bourgeoisie citadine, prisonnière d’un ordre social conforté par ses lectures. Le plus souvent, la structure des romans populaires est en soi éminemment conservatrice, l’intrigue reposant sur une «réparation», qui n’est autre que le retour à la situation initiale.

Arsène Lupin, ce «Nietzsche mal digéré»

Umberto Eco s’intéresse à la «dégradation» qui s’opère avec l’avènement de la démocratie et l’émergence du nationalisme non émancipateur. Avec Sue, le «surhomme» commence par réparer les injustices sociales (Les Mystères de Paris, 1842). Avec Maurice Leblanc, il finit par faire la guerre à l’Allemagne pour effacer l’injustice de 1870 et bien d’autres (avec l’avènement du roman revanchard).

Mais qui est cet Arsène Lupin qu’Eco décrit comme «Lucky Luciano, Andreotti, Liggio, Kissinger, Brejnev, Nixon, Al Capone réunis»? Eco en fait le «pendant grand-bourgeois» de Fantômas, apparu au même moment, mais, et surtout, «l’incarnation du héros français», qui mêle énergie créatrice (Sorel), sens mystique de la tradition française (Maurras), élan vital (Bergson). L’extraordinaire «énergie» d’Arsène Lupin, son goût pour l’action témoignent d’un «Nietzsche mal digéré, au temps du grand orgueil impérialiste d’une France déchirée entre Jaurès et l’Action française». Et Eco d’imaginer que le Duce, qui, non seulement «lisait les romans populaires mais les écrivait», y aurait puisé sa formule: «Dieu seul pourra plier notre volonté, les hommes et les choses jamais.»

Superman est devenu l’Everyman

Ce modèle disparaît peu à peu, malgré quelques récurrences notables. Bien que très lié à la Guerre froide et écrit dans la deuxième moitié du XXe siècle, James Bond incarne encore ce surhomme, ancré dans une époque révolue, «avec son idéologie militariste et nationaliste, son colonialisme raciste, son isolationnisme victorien», jusqu’à son goût des grands hôtels et des trains de luxe, «très Belle-Époque».

Il aurait été plaisant qu’Eco se penche sur le retour en force des super-héros dans les salles de cinéma (et le caractère vengeur post-Shoah des personnages de Marvel), lui qui diagnostiquait il y a vingt ans l’épuisement du surhomme, avec l’irruption de la télévision. «En guise de Superman, elle a élu l’Everyman, c’est-à-dire qu’elle a offert comme modèle d’homme exceptionnel l’homme de tous les jours […]. Le petit-bourgeois actuel ne rêve plus d’impossibles vengeances contre un monde ennemi […], il rêve d’une victoire aux jeux télévisés.»

Pour Eco, les héros les plus représentatifs de ce changement étaient alors Columbo et Derrick: «aucun d’entre eux n’est beau, athlétique ou héroïque», ils s’habillent mal, l’un a une femme qu’on «devine prodigieusement inintéressante» et l’autre «a le regard mouillé et résigné du veuf de naissance». Pour identifier les coupables, ils ne déploient pas des prodiges d’inventivité et ne les arrêtent qu’à contrecœur.

L’idiot du village est devenu notre surhomme

Ce sont des «modèles humains positifs», écrit-il, et «je me sens semblable à eux». Avant de poser cette question fascinante, nimbée d’une perfidie que l’homme de lettres assène à la télévision:

«En fait, je me demande si leur célébrité vient de ce qu’ils ressemblent vraiment aux téléspectateurs, ou bien de ce qu’ils sont réellement des surhommes eux aussi, puisque les spectateurs ont dérapé désormais au-dessous de leur niveau.»

Écrits à l’heure où émergeait la télé de Berlusconi, ces mots n’ont rien perdu de leur acuité. D’autant plus qu’Eco poursuit son analyse et, en 1993, nous parle d’aujourd’hui. Le nouveau héros télévisé est «l’idiot du village» parce qu’il se situe «au-dessus de la moyenne», celui que l’on fait boire pour qu’il fasse des choses inconvenantes. Inventeur méconnu, provocateur, imbécile en quête de notoriété… Tous trouvent désormais un plateau où s’exprimer. Jusqu’à «l’intellectuel qui a compris que, au lieu de se fatiguer à écrire un chef-d’œuvre, il était possible d’avoir du succès en baissant son pantalon à la télé et en montrant son postérieur». Le surhomme d’aujourd’hui, c’est vous ou moi. «Ce sont les idiots du village, vengeurs de notre médiocrité puisqu’ils ont le courage solaire de montrer, d’exalter, de transformer en or leurs propres tares.»

1 — Soulignons le caractère provocateur de textes consacrés à ce que le monde universitaire méprisa longtemps avec le terme «paralittérature» pour désigner la littérature dite populaire. L’ouvrage est parsemé de termes savants: topique, agnition, catharsis, philosophèmes… Au début des années 1960, dans un séminaire, Eco se frotte à «des philosophes comme Paul Ricoeur, des mythologues comme Karl Kérényi, des iconologues comme Robert Klein et Eugenio Battisti». Iconoclaste, ou plutôt econoclaste, il s’en amusait des années après: «On comprendra donc l’intention provocatrice avec laquelle, jeune universitaire de 30 ans, j’avais présenté une communication sur les BD de Superman.» Déception du collectionneur mais satisfaction de l’intellectuel: ses auditeurs, «de sévères pères dominicains», lui piquent ses BD en les dissimulant dans leurs manches. Retourner à l'article

 

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