70 millions de dollars dans l'ombre d'un mauvais faussaire

«Untitled» de Pollock, une des oeuvres contrefaites

«Untitled» de Pollock, une des oeuvres contrefaites

La prestigieuse galerie new yorkaise Knoedler a vendu entre 1994 et 2008 et pour 70 millions de dollars au moins 43 faux tableaux de maîtres expressionnistes abstraits réalisés par le faussaire chinois Pei-Shen Qian. Le procès a tourné court…

Le procès knoedler était particulièrement attendu. L’affaire met en cause un des noms les plus respectés de l’art américain, celui d’une galerie historique. Elle devait secouer ce monde très feutré et révéler ces errements. On allait enfin montrer comment de considérables sommes d'argent changent de mains sur la foi d’expertises orales, de provenances douteuses, de confiance aveugle et de prix largement en dessous de marché.

On attendait un grand déballage sur les pratiques de cette «industrie» où les fortunes se font et se défont, où le profit est parfois quasi immédiat et où des acheteurs naïfs et ignorants cherchent avant tout à flatter leur ego. Car à côté des ventes aux enchères publiques à grand spectacle, il existe un pan plus discret et plus secret du marché de l’art. Dans ce second marché, les œuvres sont vendues entre soi au terme de négociations menées à l’abri des regards.

La loi du silence

Mais le procès a tourné court. Commencé fin janvier à New York, il vient de se terminer à peine deux semaines et demi plus tard par un accord privé entre le principal plaignant Domenico De Sole, ancien dirigeant de Gucci désormais à la tête du  conseil d’administration de la maison d’enchères Sotheby’s et son épouse Eléonore, et l’ancienne dirigeante de la galerie Knoedler, Ann Freedman ainsi que l’entreprise propriétaire de la galerie, 8-31 Holdings. Le couple De Sole réclamaient 25 millions de dollars pour avoir acheté en 2004, un faux Rothko payé 8,3 millions de dollars à la galerie. Ils accusaient son ancienne dirigeante et la galerie d’avoir vendu cette toile contrefaite en toute connaissance de cause. La teneur de l’accord n’a évidemment pas été dévoilée.

L’issue de ce procès, dont le préambule avait été la fermeture inopinée de la plus ancienne galerie des Etats-Unis, après 165 années d’existence, dont Slate avait déjà parlé ici démontre une fois encore que le marché de l’art n’aime guère étaler ses turpitudes sur la place publique. L’affaire de la galerie Knoedler aurait dû mener à plusieurs autres procès, notamment pour la vente d’un faux Pollock de 17 millions de dollars ou d’un faux de Kooning de 4 millions de dollars

Mais sur les 10 poursuites engagées contre la galerie Knoedler, six ont été réglées par un accord entre les parties évitant une procédure et trois se sont enlisées. La revendication de Domenico De Sole était la seule à se conclure par un vrai procès.

Plus de 40 faux, 32 millions de dollars de bénéfices et aucune suspicion

Reste à savoir comment une quarantaine de fausses peintures de maitres Expressionistes Abstrait ont pu être vendues entre 1994 et 2008 par la galerie Knoedler pour un montant avoisinant 70 millions de dollars, sans que jamais la moindre suspicion ne vienne tourmenter sa directrice, ou le propriétaire de la galerie, une holding familiale dirigée par un homme d’affaire californien, Michael Hammer. Une somme qui selon une déposition faite lors du procès, a permis à la galerie d’engranger un bénéfice net de 32,7 millions de dollars tandis que dans le même temps sa directrice Ann Freedman gagnait plus de 10 millions en bonus.

Le procès écourté n’apporte aucune explication publique. L'accord est intervenu au bon moment, juste avant les dépositions de Michael Hammer et d’Ann Freedman. Les deux semaines et demi d’audiences auront tout de même permis de reconstituer une partie de cette histoire rocambolesque ou dupes et dupés se côtoient.

La galerie Knoedler était la plus ancienne galerie de Etats Unis, occupant une maison entière dans l’un des quartiers les plus cossus de New York, au coeur de cet l’Upper East Side, qui regroupe la plupart de musées de Manhattan. Elle avait été crée au milieu du 19e siècle, alors qu’aucun musée n’existait dans la ville. La seule évocation de son nom était une garantie. Une respectabilité construite sur la durée.

La fermeture de la galerie en novembre 2011, par une simple affichette, suivie de révélations sur la vente d'au moins 43 faux tableaux signés de maîtres du 20e siècle a causé un choc. L’ancienne directrice Ann Freedman, remerciée dès 2009, avait fait toute sa carrière dans la galerie, de réceptionniste à directrice. A partir de 1994, devenue directrice elle a vendu de multiples faux. La question était de savoir si elle savait ce qu’elle faisait ou pas.

Pei-Shen Qian, faussaire maladroit

L’enquête a révélé que toutes les toiles vendues par la galerie Knoedler avaient été réalisées par un seul faussaire, Pei-Shen Qian. Un peintre chinois âgé aujourd'hui de 76 ans, qui vivait dans le Queens, un quartier de New York, depuis 40 ans, et qui est depuis 2013 retourné vivre en Chine. Le peintre arrivé aux Etats-Unis  pour tenter sa chance en tant qu’artiste n’a jamais connu le succès. Il travaillait dans la rue. Au début des années 1990, il est abordé par un espagnol Jose Carlos Bergantiños Diaz. Celui-ci, lui demande de reproduire des œuvres de maitres d’après-guerre qu’il aime mais que ses moyens l’empêche d’acheter. Pei-Shen Qian reproduit Motherwell, Pollock, Rothko, de Kooning, Diebenkorn... Les reproductions qui sont faites sur des toiles anciennes étaient ensuite «vieillies» avec du thé selon l’un des avocats…

Mais ces toiles étaient très loin d’être «parfaites». Elles n’auraient pas passé un examen minutieux d’experts: erreur orthographique du nom de Pollock, utilisation de pigments pas encore inventés …. Des examens minutieux auraient dû alerter la galerie. Plusieurs experts ont confirmé à la barre qu’ils l’avaient d’ailleurs fait…

Pei-Shen Qian n’aura pas fait fortune pour autant. Il vendait ses toiles pour quelques centaines, puis quelques milliers de dollars à Glafira Rosales, la petite amie de Jose Carlos Bergantiños Diaz, une obscure galeriste de Long Island. Elle revendait ensuite les toiles pour quelques centaines de milliers de dollars à la galerie Knoedler. Pour expliquer d’où venaient ces toiles, elle répétait une histoire  simple,  prétendant être l’intermédiaire de l’héritier d’un collectionneur qui vivait entre la Suisse et le Mexique, et avait amassé des toiles de maitres d’après guerre. Ces œuvres étaient répertoriées dans aucun catalogue et aucune exposition car «achetées» directement aux artistes ou à un ancien galeriste espagnol depuis longtemps décédé. Ce mystérieux amateur n’avait pas de nom. Au sein de la galerie, il était connu sous le nom de M.X ou encore Secret Santa.  

Glaria Rosales a plaidé coupable en 2013. Elle est depuis dans l’attente d’un procès. Jose Carlos Bergantiños Diaz incarcéré en Espagne attend une extradition vers les Etats Unis, la justice espagnole vient de l'autoriser.

Lignes de défense successives et jeu trouble

La ligne de défense d’Ann Freedman l’ancienne directrice, a d’abord consisté à affirmer que toutes les peintures étaient vraies, puis devant l’évidence et les aveux de Rosales, elle a affirmé ne pas savoir que les peintures étaient fausses.

Les audiences ont permis de découvrir une réalité... plus complexe. Si jamais personne n’a employé les termes de complicité à l’encontre d’Ann Freedman beaucoup de témoignages ont mis en évidence le jeu trouble de l’ancienne directrice. Elle semblait avoir décidé une fois pour toutes que les œuvres étaient vraies, ignorant systématiquement les avis contraires des experts qu’elle avait elle-même sollicités pour authentifier les œuvres. L’absence de toute provenance vérifiable et de tout historique des œuvres ne semblait pas la troubler non plus. Plus surprenant encore, les noms des experts en question qui mettaient en doute l’authenticité des toiles se sont pourtant retrouvés ensuite dans les listes citées à l’éventuel acheteur comme «ayant vu les toiles».

La galerie Knoedler n’a jamais non plus fait pratiquer de test simple par des laboratoires d’expertises sur la qualité par exemple des pigments ou des toiles. Plus grave encore, quand un acheteur potentiel a demandé ces expertises, par exemple en 2001 sur un Pollock auprès d’un organisme indépendant IFAR l'International Foundation for Art Research, ce dernier a refusé d’authentifier la toile. L’acheteur a alors retourné l’oeuvre à la galerie Knoedler obtenant son remboursement.

Prix trop faibles

L’autre élément qui aurait du éveiller les soupçons était le prix particulièrement faible des œuvres que Rosales demandait à la galerie Knoedler. Un Rothko à 950.000 dollars! Et puis l’anonymat du mystérieux collectionneur et le refus d’authentifier par écrit étaient tellement contraires aux règles même basiques de ce marché que la galerie n’aurait jamais dû les vendre. Mais l’appât du gain facile était sans doute trop grand.

Anne Freedman croyait envers et contre tout à l’authenticité de toutes les toiles et sa justification ultime est qu’elle en avait acheté trois elle-même.      

Un élément irrationnel peut aussi éventuellement expliquer cet aveuglement. La tentation existe d’être les premiers à découvrir des chefs-d ‘œuvres inconnus, de trouver un trésor caché… Surtout dans un marché sans règle qui permet à des acheteurs de dépenser 17 millions de dollars sur la base de la réputation d'une entreprise ou d’une simple assurance verbale.              

Après avoir quitté Knoedler en 2009, Ann Freedman a continué à vendre des oeuvres... Elle a ouvert une nouvelle galerie, Freedman Art, à quelques rues de l’ancienne Knoedler. Elle a notamment vendu des sculptures de Frank Stella, dont elle a organisé une exposition en 2012. Comme si l'affaire des faux n'avait jamais existé...

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