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Bruit Noir et Michel Cloup, le rock indigné d’une France à bout de nerfs

«Low cost», de Bruit Noir | Capture d’écran YouTube

«Low cost», de Bruit Noir | Capture d’écran YouTube

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui, Michel Cloup Duo, Bruit Noir, Emma Pollock, The Jazzbutcher et Vinyle (la série, pas l’objet).

1.Le buzzBruit Noir et Michel Cloup: époque médiocre et grand rock

C’est un monde obscène, où plus rien n’a de sens. Où tout le monde juge tout le monde. Où on perd sa vie à la gagner. Où le chacun-pour-soi est un art de survivre. Où tout est moche. Où les génies sont poussés au suicide par les médiocres. Où l’administration est un boulet étouffant. Où le low-cost crée d’inhumanité. Où la malbouffe crée de l’inhumanité. Où l’inhumanité est devenue notre animalité. C’est un espace sans issue où votre prochain est un cauchemar; où détester son prochain est moins un choix qu’une fatalité. Où chaque lieu de vie pseudo-sociale est détestable. Où vieillir est un naufrage qui commence avec la vie d’adulte, surtout au travail, mais pas que. Où il faut rationnellement envisager d’en finir. Où composer le requiem de sa disparition programmée est bien le meilleur moment de créativité et d’accomplissement qu’on puisse concevoir.

Ce monde, c’est le vôtre, c’est le nôtre. C’est le portrait qu’en dressent, en musique, avec une radicalité digne du punk britannique primitif de l’automne 1976, deux groupes français qui auront marqué l’hiver 2015-2016 de leur noirceur et leur acidité, Bruit Noir et Michel Cloup Duo. Deux groupes, c’est beaucoup dire: ce sont deux duos portés par un parolier-chanteur enragé, où le ping-pong entre la tension rythmique du batteur et la colère débordante de la voix lead marque le début de la réaction en chaîne.

Pascal Bouaziz a enfanté Bruit Noir avec le batteur Jean-Michel Pirès. C’est l’histoire d’un rock industriel, sec, slamé, où chaque phrase bouffe le cerveau par sa crudité et sa noirceur. I/III, l’album, paru fin 2015, s’ouvre par un requiem où Bouaziz prononce, sur une batterie obsédante comme un marteau piqueur, le récit de sa propre disparition volontaire et de ce que les autres en diront. Bruit Noir est peut-être le groupe qui porte le mieux son nom au monde. Écouter Bruit Noir est une expérience physique plus que musicale. Elle est troublante, car, même s’il est psychologiquement recommandable, pour soi, de surjouer la distance avec la substance du texte, chaque offensive portée par Bouaziz contre le temps présent possède un fondement factuel incontestable. C’est une expérience glaçante.

Même si c’est un son auquel on ne peut s’exposer sans accepter un inconfort notoire, Bruit Noir suscite peut-être davantage de curiosité que Mendelson, l’autre groupe de Pascal Bouaziz, qui existe pourtant depuis plus de vingt ans. Telerama, par exemple, s’intéresse à Bruit Noir, où Bouaziz put froidement constater la pertinence de ses scansions dans la vie réelle: «Le texte avec le crash dans “Low cost” est arrivé avant le vrai crash de l’avion dans les Alpes, le texte de “L’Usine” avant le scandale des abattoirs d’Alès. Le texte de “Sécurité sociale” avant le récent scandale de la note administrative intimant l’ordre de “décourager les gens” à venir se présenter en personne. La référence à l’attentat de l’hyper casher dans la chanson “Joy Division” trouve forcément sa résonance avec le Bataclan.»

 

Michel Cloup agit lui aussi avec un partenaire rythmique sans lequel rien ne serait pareil, ici Julien Rufié. Le groupe s’appelle justement Michel Cloup Duo: il faut bien s’y mettre à deux pour atteindre un son si purement rock, à la fois sale et carré. Guitare saturée, voix, batterie puissante: la formule a fait la gloire des White Stripes, des Black Keys, des Blood Red Shoes. Elle réveille aussi le son fondamental du groupe Diabologum, réentendu l’an passé avec la réédition de l’album #3, avec lequel Michel Cloup débuta dans le rock dubitatif à la fin des années 1990.

Écouter Bruit Noir et Michel Cloup, c’est entendre l’état d’urgence, l’instinct de survie, la fragmentation sociale qui fait la une des hebdos

Ici et là-bas, album à paraître le 1er avril, oscille entre le questionnement intime de l’artiste (ses origines italiennes, le décès de sa mère) et des positionnements ouvertement politiques. Un morceau comme «Nous, qui n’arrivons plus à dire nous» a deux lectures possibles. Il peut y être question de la classe ouvrière (qui «s’est enfuie», dit le deuxième morceau du disque), ou de la France post-attentats («Nous qui vivons en pleine contradiction et qui le savons, nous qui avons banni le mot patrie et qui aimons notre pays, nous qui constatons que le cynisme est devenu une nouvelle forme d’idéalisme»).

Le 16 février, Bruit Noir et Michel Cloup partageaient une scène à Paris, le soir où The Eagles Of Death Metal remplissaient l’Olympia. Il faut écouter leur musique en live. La scène rend justice, dans leur cas, à toute l’amplitude de leur démarche. Elle confère à leur répertoire l’énergie vitale qui a transformé ces grands désenchantés en artistes sans concession mais qu’on ne retrouve pas toujours dans la version studio. C’est tout bête, mais Pascal Bouaziz parsème son set de digressions drôlissimes et chaleureuses. Michel Cloup commence le sien par cette promesse bientôt suivie d’effets: «Recycler notre colère qui reste le meilleur carburant.»

 

Évidemment, la contestation sociale, politique et générationnelle est aussi vieille que le rock. Fauve, dans un passé très récent, a incarné dans l’Hexagone ce rejet brutal d’une société lâche et aliénante, avec un succès public phénoménal. Bruit Noir et Michel Cloup proposent une offre délestée de la fièvre adolescente qui fit la vague Fauve (et ses caricatures). Ce sont des groupes de l’hiver 2015-2016, de la France de 2015-2016.

Les écouter, c’est entendre l’état d’urgence, l’instinct de survie, la fragmentation sociale qui fait la une des hebdos, le tout à l’échelle individuelle et avec l’ampleur que peut donner une démarche artistique. C’est –par néologisme avec le mouvement social qui secoué l’Espagne au début de la décennie– la musique des indignés. Que ces Indignés soient nombreux, sinon majoritaires, voire unanimes («Nous qui, si nous tracions une ligne, serions tous du même côté», chante Michel Cloup) ne constitue cependant pas une issue. Voter est inutile. Défiler ou hurler est vulgaire. «Il n’y a rien qui fasse plus flipper qu’une manifestation, je ne supporte plus les sauvages et leurs cris, hurle Bruit Noir. C’est la connerie incarnée. Il faut les voir chanter. Mon Dieu, que c’est laid. […] Tous les rassemblements sont débiles. Il n’y a qu’un seul cerveau pour tout le monde et c’est le cerveau d’un imbécile.» Si Brassens et Desproges avaient formé un duo basse-batterie en 2016, ils auraient partagé la scène avec Bruit Noir et Michel Cloup.

 

2.Un coup de pouceEmma Pollock

Grace à Michel Cloup, on réentend un peu de Diabologum. Grâce à Emma Pollock, on peut reprendre un bout des Delgados. C’est un des multiples privilèges de ce beau début d’année porté par des voix féminines. La chanteuse écossaise s’ajoute à la liste affectueusement dressée il y a deux semaines. Emma Pollock était la chanteuse du groupe fondateur du label Chemikal Undergroud, The Delgados. Un groupe aussi brillant que sous-estimé, séparé en 2005, onze ans après ses premiers pas, un an après la parution de son cinquième album, Universal audio, dernière pierre d’une des discographies pop-rock les plus parfaites du genre.

La chanteuse écossaise conserve l’inventivité mélodique et la solidité rythmique de The Delgados

Seule, Emma Pollock n’a pas de difficulté à porter une œuvre complète, là où le son des Delgados reposait sur son association avec le chanteur Allune Woodward. Seule, elle désature les guitares, adoucit le grain. Elle conserve l’inventivité mélodique et la solidité rythmique du groupe qui l’a vue grandir. Elle amplifie la liquidité des cordes et de l’instrumentation («Intermission» est à la fois un chef-d’œuvre classique et pop). In Search of Harperfield, qui vient de paraître est la troisième œuvre solo de l’artiste après Watch the Fireworks (2007) et The Law of Large Numbers (2010). Un grand disque. Un de plus.

3.VinylPour la deuxième fois, The Jazz Butcher a 30 ans

Le groupe britannique The Jazz Butcher fait sa deuxième apparition dans cette rubrique, mais l’histoire n’a rien à voir avec la première fois. Nous vous avions alléché, cet automne, avec un disque rare et culte, In Bath of Bacon, paru en 1983 et seulement trouvable chez les excellents disquaires. Il s’agit ici d’une réédition soignée, Last of the Gentlemen adventurers, sorti ce vendredi 19 février par Fire Records.

Last of the Gentlemen aventures avait été enregistré en 2012 pour célébrer le trentième anniversaire du groupe, désormais uni sous le nom The Jazz Butcher Conspiracy. Il avait été tiré à seulement 1.000 exemplaires. Le duo mythique Pat Fis (chant)-Max Eider (guitare) lui permet de marcher sur ses deux jambes et de délivrer un disque de blues rock assagi par les ans, mais qui conserve un pouvoir de séduction notoire. Devenu fameux pour son morceau potache en français «La Mer», plus tard repris par les Little Rabbits, The Jazz Butcher Conspiracy confirme une francophilie notoire avec un amusant «Je suis tombé dans les pommes». Bien sûr, il fait prononcer «peumes».

4.Un lienVinyl, on en sait plus

Un groupe de glam déchaîné dans un vieux club sauvage et squatté. Des centaines de jeunes New-Yorkais grimés et hystériques qui se déchaînent sur ce son brut. De vieux murs qui se fendillent sous la pression des décibels. Un immeuble de cinq étages qui s’effondre sur des esprits trop chimiquement perturbés pour l’avoir vu venir. La dernière scène de Vinyle (épisode 1, saison 1) était l’événement télé de la semaine, peut-être la plus forte image ciné de l’année.

La série de Martin Scorsese (réalisateur) et Mick Jagger (coproducteur), diffusée dimanche 14 sur HBO puis lundi 15 sur OCS, raconte à sa manière –sexe, drogue, sang et rock n’roll– ce que fut le New-York musical des années 1970.

Toutes ressemblances avec des personnes et des événements réels n’est évidemment pas fortuite mais les personnages, marques, événements, et groupes ici dépeints restent des objets inventés pour une fiction. Il n’est pas question de biopic. Pitchfork raconte quand même dans cet article que la chanson-star du premier épisode, «Bored Stiff», par le groupe imaginaire les Nasty Bits, est une vraie pièce d’époque portée par Jack Ruby, un groupe sans album des années 1970 new-yorkaises, dont les démos et enregistrements épars ont fait l’objet d’une réédition en 2011. «Hit and Run», son vrai nom, peut être considéré comme une des racines du punk. La très longue liste des services rendus par le cinéaste Scorsese à la musique populaire vient juste de s’enrichir d’une ligne.

5.Un cop-colLester Bangs: le rock et le punk

«L’important est que le rock, tel que je le vois, est la forme d’art populaire ultime, la démocratie en acte, parce que c’est vrai: tout le monde peut en faire. Pour jouer du rock, du punk rock ou tout ce que vous voudrez, on a besoin que d’une chose: du culot. Le rock est une attitude, et une fois que vous avez l’attitude, vous pouvez y aller, quoique puisse dire tout le monde.»

DeRogatis Jim, 2006, Lester Bangs. Mégatonnique Rock Critic, trad. J.‑P. Mourlon, Auch, Tristram, page 179.

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