Comment j'ai survécu à des vacances avec ma fille, Tchoupi et Oui-Oui

Tchoupi, Oui-Oui, Didou, la vie...

Tchoupi, Oui-Oui, Didou, la vie...

Quand la nounou de ma fille est tombée malade, j'ai eu la chance de connaître par cœur de nombreux dessins animés. En voici une compilation et un décryptage à l'usage des jeunes parents (et des autres) qui décideraient de se lancer dans l'aventure.

Ce sont régulièrement les deux minutes les plus longues de ma vie. Elles débutent toujours par le même refrain: «Oui vas-y Oui-Oui. Avec ton beau taxi. Pouët pouët pouët... En avant Oui-Oui.»


Cependant, la suite ne laisse aucune ambiguïté. De mon côté, je vais soupirer jusqu'à ce que ce générique se termine, car je n'ai jamais vu un dessin animé aussi idiot et plat. Déjà petit, je détestais Oui-Oui et son bonnet rouge, toujours prompt à réconcilier les uns et autres dans le pays des jouets. De l'autre côté, ma fille âgée de 1 an éclatera de rire du début jusqu'à la fin, en exigeant de façon autoritaire qu'on remette la chanson depuis le début –car évidemment, elle n'écoute que le générique. Ceci dit, ça m'évite la torture d'un épisode entier.

«En avant Oui-Oui/C'est toi qui conduis/Tu as mille amis/Une merveilleuse journée, oui, commence aujourd'hui...»

Reconnaissons que le message véhiculé par cette chanson est plutôt optimiste: «vaillant» et «gentil», Oui-Oui «sourit à la vie». Ses amis, Potiron et Mirou, «font la ronde». Et surtout, pour ne pas oublier de différencier le Bien du Mal, le gendarme arrête «les vilains lutins» car celui-ci les «connaît bien» (ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de se tirer à chaque fois que ce balourd dépositaire de l'ordre public a le dos tourné). 

De quoi se plaint-on dans «tout ce petit monde», car «Oui-Oui chasse les ennuis» et, d'un coup, «le soleil luit»? Justement, ce postulat général que tout va bien dans le meilleur des mondes est pour moi l'assurance d'une déprime aigüe. Alors je fais un effort, car la semaine dernière, la nounou de ma fille est tombée malade. Et j'ai compris que Oui-Oui était, dans l'imaginaire des enfants, celui qui «arrange tout» (c'est la chanson qui le dit). Enfin il arrange tout, au moins dans ce dessin animé. Et des dessins animés, j'en ai vu beaucoup pendant une semaine...

Nostalgie de l'ancien temps

Les dessins animés n'échappent pas à cette rengaine du «C'était mieux avant». Sauf que parfois, c'est totalement vrai si l'on observe attentivement quelques spécimens d'aujourd'hui. Tant dans le message véhiculé par ses personnages que dans le souci des dessins en eux-mêmes, la nostalgie m'a souvent pris durant cette semaine passée cloîtré chez moi à regarder l'écran de télévision ou l'iPad.

Jusqu'ici, avec ma fille, j'avais surtout soupé d'un autre âne qui aujourd'hui me débecte au plus haut point: l'âne Trotro

J'avais la nostalgie de l'humour so British des personnages en pâte à modeler Wallace et Gromit, celle des longues histoires du «Père Castor» (ce bon vieux «Père Castor» a même des amis qui lui consacrent un site entier), d'Il était une fois la vie (qui nous en apprenaient plus sur la vie que 3.000 vidéos de Cyprien ou de Norman) ou encore de Minus et Cortex («Dis Cortex, tu veux faire quoi cette nuit? –La même chose que chaque nuit Minus, tenter de conquérir le monde!») et du Batman de ma jeunesse, immense et au visage ciselé... Pourtant, dans les années 1990, autant dire que je n'étais pas gâté, coincé au milieu des vulgaires Razmokets et de «Hé Arnold»!


Jusqu'ici, avec ma fille, j'avais surtout soupé d'un autre âne qui aujourd'hui me débecte au plus haut point: l'âne Trotro. Cet étrange personnage, beaucoup de parents le connaissent également, surtout pour son générique absurde qui se répète à l'infini (lui aussi!): «L’âne Trotro, l’âne Trotro, trop trop rigolo... L'âne Trotro...» Sur les images qui défilent, on observe Trotro sauter volontairement dans des flaques d'eau et courir d'un bout à l'autre de l'écran jusqu'à l'overdose.


Il y a quelques semaines, Libération s'est posé LA question cruciale, celle à laquelle ses créateurs n'ont jamais voulu répondre: 

«Qui est l’âne Trotro? Quels sont ses réseaux? Éternellement âgé de 3 ans, il est la créature de l'illustratrice Bénédicte Guettier, qui développe un certain goût pour la paronomase, puisqu’on lui doit aussi les albums Chouchou le Chou ou Pat la Patate.»

Trotro est avant tout un loser magnifique. Selon moi, son message est à la fois salutaire et dangereux. Dangereux parce qu'il est la caricature de ce gosse impossible qui se perd dans les magasins, laisse sa chambre en bordel et se salit les chaussures en sautant dans la boue. Vous imaginez si tous les enfants avaient l'idée de l'imiter, cet anarchiste libertaire qui ne respecte aucune règle? Mais il est salutaire car, à chaque fois, les choses se terminent bien, et c'est comme si Trotro apprenait toujours une leçon de façon super marrante. Cette semaine, cet optimisme béat m'a fait chavirer lorsque, morte de rire, ma fille gloussait dans mes bras. Puis imitait Trotro en s'allongeant dans le sable mouillé...

Masha est mi-gauchiste, mi-punk à chien

Dans un autre genre, la petite fille russe du dessin animé Masha et Michka est du même acabit. Elle me fait beaucoup penser à ma fille: même dégaine, mêmes cheveux blonds, mêmes grands yeux et surtout, même capacité à semer des tornades partout où elle passe. Michka est un gros ours un peu lourd qui vit en pleine forêt et se fait régulièrement déranger par cette petite fille, dont on ne sait pas vraiment où elle réside, à ceci près qu'elle squatte régulièrement chez son ami Michka, qui l'accueille de bon cœur. Pour résumer, Masha est donc un mélange de jeune pousse gauchiste et de punk à chien, qui vit de peu et loge chez ses amis, notamment Michka, le bon ami qui ne pose jamais de questions (mais peut-être y'en a-t-il d'autres?), et lui accorde l'hospitalité sans broncher.


Grand mal lui fasse, puisqu'il n'est jamais récompensé de cette générosité. Un jour, Masha renverse l'énorme casserole de confiture que Michka était en train de cuisiner, un autre elle le réveille en pleine hibernation, un autre enfin elle refuse de faire ses gammes alors qu'elle le bassine pour qu'il lui apprenne à jouer du piano. Au milieu de cette nature russe un peu sauvage, Masha finit toujours par obtenir ce qu'elle veut. Elle obéit rarement, ce qui me pousse à croire que le créateur du dessin animé pourrait être un opposant farouche à Vladimir Poutine, une sorte de Garry Kasparov, considéré comme un ennemi du régime.

Didou, le lapin peinard

Heureusement, une fois qu'elle a la tête bien pleine de ces idéaux révolutionnaires et qu'elle imagine déjà fomenter un putsch contre l'autorité paternelle, ma fille s'endort tranquillement devant Didou. Voici comment les Zouzous (la série est diffusée sur la chaîne France 5) le présente, lui et ses petits amis: 

«Didou, le petit lapin, et Yoko, son amie la coccinelle, enseignent aux enfants de 2 à 6 ans que le dessin, c'est à la portée de tous. Peu importe la difficulté, ils pourront y arriver! Dans chaque épisode, Didou et Yoko créent et dessinent tous les animaux et les objets avec lesquels les enfants souhaitent jouer, et leur apprennent à les dessiner. Puis, lorsque le dessin est colorié, comme par magie, il prend vie. Les deux amis peuvent ainsi entrer dans la maison qu’ils viennent de terminer, monter dans une fusée ou sur un cheval…»

Bon, c'est légèrement barré; et j'imagine la difficulté d'expliquer à ma fille que, mis à part l'usage de drogues, rien ne permet de faire vivre des personnes qui sortent d'un dessin au crayon de couleur. Encore une fois, c'est le générique qui stimule tous les sens des enfants. Celui de Didou est d'une douceur envoûtante. On s'y sent bien, on ne veut plus le quitter, on le remet pour le plaisir. C'est dans ces moments-là qu'on s'estime heureux d'avoir, en France, un service public qui diffuse de tels programmes.

L’ami des Tout-Petits qui aime à se balader avec son compagnon en peluche gémissant n’est autre qu’un… pingouin

TerraFemina

Le meilleur moyen d'endormir ma fille reste cet épisode où le Père Noël choisit un gentil bougre pour l'aider à distribuer les cadeaux. Évidemment, cette décision arbitraire –pourquoi a-t-il choisi celui-ci et pas un autre? Y'a-t-il eu un vote? Le choix est-il vraiment équitable et tout le monde aura-t-il le droit, un jour, d'être choisi? Toutes ces questions restent en suspens– provoque quelques remous dans le groupe, puisque les autres sont forcément jaloux.

 

Tchoupi, cet animal qui fait cauchemarder les parents

Impossible de terminer cette compilation sans aborder LE véritable tabou des dessins animés pour enfants. Certains brocardent régulièrement les séries japonaises, mangas et autres vulgarités du type Olive et Tom ou Dragon Ball Z, mais personne n'évoque le véritable scandale qui pourrit le cerveau de nos plus jeunes: l'existence de Tchoupi. Qui est Tchoupi? Personne n'a jamais vraiment su. Avec sa salopette bleu et son T-shirt rouge, mais surtout sa tête toute ronde et sa coiffure ultra-dérangeante, Tchoupi est une créature génétiquement modifiée.


Les blogs de mamans discutent à l'infini de cette créature qui les traumatise et leur cause des sueurs froides. Et pour cause: il n'y a pas que les mères qui s'inquiètent. Chaque parent devrait être inquiet! Chaque parent devrait veiller à ce que son môme ne tombe jamais sur Tchoupi, ce schizophrène bizarre que le site Terrafemina décrivait ainsi (le titre de l'article était: «Tchoupi: koala, singe, taupe… quel animal est-il vraiment?»):

Tchoupi est un personnage dessiné pour les enfants qui n’assume pas totalement ce qu’il est en se camouflant et en jouant sur l'ambiguïté

Maman bavarde 

«Regardez-le dans les yeux. J’ai dit les yeux. Que voyez-vous? Un petit museau blanc sur fond gris foncé, de petites pattes effet moufle et un petit nez orange. Eh oui, pour une raison qui pourra vous sembler obscure, l’ami des Tout-Petits qui aime à se balader avec son compagnon en peluchegémissant n’est autre qu’un… pingouin!»

Tchoupi serait le verlan de «Pitchoun», selon son créateur Thierry Courtin, qui l'a créé en 1992, pour le plus grand malheur des parents névrosés. La raison pour laquelle il a choisi le pingouin est d'un pur opportunisme qui devrait faire fuir chaque parent responsable et désireux d'adopter en société un comportement éthique: tous les autres animaux étant pris (cochons, ours, chat, souris...), Thierry Courtin se serait tourné vers le pingouin, oubliant au passage que le fabuleux Pingu était né bien avant. 

«Le mur de l'échec scolaire»

Celle qui a développé l'analyse la plus fine du personnage reste, à mon sens, la tenancière du blog «Maman bavarde»:

«Tchoupi est un personnage dessiné pour les enfants qui n’assume pas totalement ce qu’il est en se camouflant et en jouant sur l’ambiguïté ce qui, avouons-le, ne fait pas de lui quelqu’un de très recommandable. Il est donc schizo, car il ne peut pas lui-même s’identifier. Apparemment, sa mère aurait fait un allaitement mixte, et du cododo dans son berceau. Ce qui, bien sûr, ruine une enfance et les fondements de son caractère. Il vit sur une décharge nucléaire, ou au moins un cimetière indien. Il a une élocution plutôt compliquée et semble archi nul en motricité fine. Il court tout droit dans le mur de l’échec scolaire.»

Une telle description devrait alerter chaque parent sur les conséquences que Tchoupi –ou d'autres– auraient sur leurs enfants.

Ceci dit, chacun a sa bête noire, comme j'ai pu le constater sur Twitter:

Alors surtout, n'hésitez pas à sortir le magnétoscope et les vieilles VHS pour revisionner dès maintenant les bons vieux La Linéa. Ça ne vous évitera pas les coups de blues, mais au moins votre gosse sera entre de bonnes mains.

Partager cet article