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La nature ne sert à rien (c’est pourquoi elle est essentielle)

Extrait du blog d'Alessandro Pignocchi  Puntish

Extrait du blog d'Alessandro Pignocchi Puntish

Et si la psychologie cognitive sauvait l’écologie?

On entend répéter à longueur d’émissions de radio et d’articles de presse qu’il faut protéger la nature car elle nous rend de nombreux services: les forêts et les océans captent le carbone et limitent le réchauffement climatique, la biodiversité permet de découvrir de nouvelles molécules, les abeilles pollinisent nos cultures, etc. En pratique, pour construire un discours écologiste, les arguments utilitaristes (qui insistent sur les services rendus) doivent être manipulés avec précaution, car lorsqu’on attribue à un objet une valeur utilitaire, on sous-entend par la même que cet objet est remplaçable, que sa substitution par un autre objet qui remplirait au moins aussi efficacement la même fonction serait sans conséquence. Quant à prêter à la nature une valeur intrinsèque (indépendante des services rendus aux humains), le risque est de ne toucher que ceux qui sont déjà convaincus. 

Imaginons qu’on découvre un nouveau matériau, dont on pourrait recouvrir les routes et qui capterait le carbone bien plus efficacement que les forêts, qu’on fabrique de petites abeilles électroniques qui polliniseraient à toute allure et, plus généralement, que tous les services rendus aujourd’hui par la nature soient remplis demain par la technologie, plus efficacement et sans générer d’effets secondaires –on peut douter que cela soit possible en pratique, mais imaginons. Serait-ce suffisant pour que, en toute bonne conscience et presque joyeusement, on rase les forêts et extermine les dernières abeilles?

Réalités virtuelles

Pour répondre par la négative, on pense à des services plus abstraits: la nature est un objet de contemplation, d’émerveillement et d’exaltation, un lieu de récréation et de détente, etc. Mais, là encore, il y a d’autres objets de contemplation et d’émerveillement (les œuvres d’art, par exemple), et puis nous serons sans doute bientôt capables de fabriquer des forêts artificielles plus belles encore que les originales, peuplées de répliques parfaites d’espèces disparues, tandis qu’un dispositif de réalité augmentée nous permettra d’y vivre des expériences d’une intensité sans pareil. On sent bien que quelque chose cloche dans ce grand changement, mais quoi?

Pour comprendre, il faut remonter à nos origines. Notre cerveau, comme le reste de notre anatomie, est profondément façonné par notre histoire évolutive commune. Celle de chasseurs-cueilleurs qui évoluaient dans un environnement faiblement marqué par les activités humaines, et où il était très utile de repérer et d’interpréter les traces de ces activités (un signe laissé sur un sentier qui indique l’hostilité ou la bienveillance d’une tribu que l’on s’apprête à croiser, les restes discrets d’un repas au bord d’une rivière, un objet manufacturé dont on tente de comprendre la fonction, etc.). 

Dans un environnement faiblement marqué par les intentions humaines, tous ces processus d’attribution d’état mentaux sont au repos

Il était si essentiel pour nos ancêtres de ne pas manquer les traces d’une intentionnalité humaine que nous avons gardé une tendance à sur-attribuer des intentions –un mouvement anodin des oreilles de notre chat est interprété comme un acte communicatif complexe tandis qu’un bug de notre ordinateur nous semble déceler une intention de nuire (1). La tendance à voir des intentions derrière des événements purement naturels est même considérée comme un moteur de la genèse de certaines croyances religieuses (2).

Sur les traces de l'homme

L’environnement a bien changé: les traces des actions humaines sont infiniment plus nombreuses aujourd’hui; en ville, elles saturent à peu près l’espace. L’attention est sollicitée en permanence. Ces dernières décennies, les sciences ont montré à quel point cet outillage cognitif est sophistiqué et à quel point nous sous-estimons son importance dans nos activités quotidiennes. Les processus conscients et non-conscients grâce auxquels nous prêtons des états mentaux aux autres fondent non seulement la perception et l’interprétation des comportements d’autrui, mais aussi toutes les formes de communication (verbale et non verbale), la perception des artefacts ou encore l’appréciation des œuvres d’art (3)

Ainsi, derrière chaque comportement, trace ou signe produits par des activités humaines (et d’autant plus intensément que ces signes dénotent une intention de communiquer, dans une publicité par exemple), nous reconstruisons automatiquement, irrépressiblement et, la plupart du temps, sans nous en rendre compte, des intentions, croyances, traits de caractères, émotions, etc. Au contraire, dans un environnement faiblement marqué par les intentions humaines, tous ces processus d’attribution d’état mentaux –qui se taillent la part du lion dans l’esprit humain– sont au repos ou, plutôt, laissés plus libres de générer leur activité de l’intérieur, sans détermination permanente par les propriétés perceptives du milieu. L’imagination peut alors se déployer en se nourrissant de façon active, et non plus subie, de l’environnement perceptif. 

Calme et repos

C’est pourquoi même le citadin le plus convaincu, même celui qui dit être allergique aux arbres et aux petits oiseaux, reconnaît qu’un week-end à la campagne a quelque chose de reposant ou, du moins, qu’il permet de se mettre dans un état psychologique distinct. De nombreuses expériences de psychologie cognitive confirment cette intuition. Par exemple, suite à un effort intellectuel, une courte marche dans un environnement naturel permet de récupérer plus efficacement ses facultés de concentration qu’une marche dans un milieu urbain. Des différences de bénéfices tant cognitifs qu’émotionnels peuvent être mesurées en comparant l’effet de l’observation d’un paysage plus ou moins naturel par une fenêtre ou même celle d’images représentant des milieux plus ou moins naturels, ce qui montre que ces effets bénéfiques ne sont pas uniquement dus au calme relatif des environnements moins anthropisés (4).

Il est probable que, sans nature, la Terre soit simplement invivable

On comprend alors le problème de la forêt virtuelle: puisqu’elle est le fruit d’un travail humain, s’y promener génère une activité psychologique beaucoup plus proche de celle produite par une marche en ville que par une flânerie dans une forêt réelle. S’il faut préserver une part de nature sur terre, au sens d’espace faiblement marqué par les activités humaines –et la tâche n’est pas simple, car un projet de préservation injecte déjà de l’intentionnalité–, c’est simplement parce qu’elle offre un contrepoint aussi nécessaire qu’irremplaçable aux activités humaines. 

Elle offre «autre chose», pour reprendre une expression chère aux personnages de Romain Gary. Même l’amoureux de la ville qui dit ne jamais la quitter sait que cette «autre chose» existe, qu’il pourra, si le besoin s’en fait sentir, aller vérifier que c’est sans intérêt, ce qui confère une réalité et un sens à son goût pour le milieu urbain. Difficile de dire à quoi ressemblerait un monde sans cette autre chose, mais il est probable qu’il serait simplement invivable. Nous avons besoin qu’une part de l’environnement soit façonnée par des forces qui échappent à l’intentionnalité humaine.

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1 — Lire Barrett et Johnson (2003)  Retourner à l'article

2 — Voir Guthrie (1993) Retourner à l'article

3 — Lire respectivement Sperber et Wilson (1989), Boyer et Barrett (2005) et Pignocchi (2012) Retourner à l'article

4 — Pour une revue de ces effets voir par exemple Bratman, Hamilton et Daily (2012) Retourner à l'article

 

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