Cécile Duflot: «En fait, j'ai un peu la philosophie de Baloo: "Il en faut peu pour être heureux..."»

Cécile Duflot, le 8 octobre 2014 à l'Assemblée nationale. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP.

Cécile Duflot, le 8 octobre 2014 à l'Assemblée nationale. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP.

Nouvelle invitée de notre série sur le bonheur en politique, la députée écolo et ancienne ministre du Logement se présente comme une femme qui «choisit tout».

Cet article fait partie d'une série de rencontres sur le thème du bonheur en politique. Dans les épisodes précédents, nous avions rencontré Jean-Luc Mélenchon, Michèle Delaunay, Henri Guaino, François de Rugy, Rama Yade, Esther Benbassa, Samia Ghali, François Bayrou, Bruno Le Maire et Roselyne Bachelot.

Qu'il est dur de parler de bonheur quand la réalité vole en éclats, quand le monde bascule et que des terroristes s'en prennent à des innocents à des terrasses de cafés, dans une salle de concert, dans des magasins casher ou dans des salles de rédaction. «Si vous me demandez si je suis heureuse, là, ces jours-ci, non, clairement non», lâche Cécile Duflot. En cet après-midi d'entre-deux-tours des élections régionales, le 11 janvier est déjà loin. Les anti-Charlie ont réclamé le droit à la parole, parfois pour dire n'importe quoi. Le spectacle de la politique a recommencé. La terreur aussi, le 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis.

Quelques semaines après des attentats qui ont frappé de plein fouet sa circonscription électorale, dans le XIe arrondissement de Paris, Cécile Duflot prend tout de même le temps de me répondre sur sa vision du bonheur pour notre série, juste après les questions au gouvernement et avant un vote à l'Assemblée nationale. Le ton est enjoué, comme s'il fallait que la vie reprenne. Les mots sont graves, comme s'il fallait marquer l'évidence. Il y a peu de temps, elle a signé un livre frappé d'un bandeau qui annonçait la couleur: «Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux ?»

Si quelqu'un a la recette, qu'il se manifeste tout de suite ou se taise à jamais. «J'ai coutume de dire qu'il y a plein de choses difficiles dans la vie», souligne la députée écologiste, devenue coprésidente de son groupe à l'Assemblée après le départ de François de Rugy, mécontent des alliances de son parti avec le Front de gauche aux régionales de décembre 2015.

«J'ai une philosophie héritée de mon papa, un cheminot qui travaillait la nuit et disait toujours “Je fais ça parce que ça me fait plaisir”. Je pense que si on fait les choses par contrainte, il faut essayer de choisir une autre voie. Oui, la politique est très dure. Pour notre ego d'abord: je connais peu de gens qui ont autant de responsabilités et qui se sont autant injurier. Moi, par exemple, je me fais insulter vingt fois par jour au minimum, via les listes mails qui circulent beaucoup chez les écolos ou encore sur Twitter. Mais vous savez, c'est aussi très dur d'être caissière avec des horaires décalés, de ne pas trouver de solutions pour faire garder ses enfants ou de faire la traite à 7h du matin quand on est agriculteur.»

À la seule différence qu'une caissière, une secrétaire de direction ou un patron de PME n'a pas à justifier sa vie privée, et n'est pas soumis à la transparence qui tyrannise parfois les politiques.

«J'ai des enfants, un amoureux, et certains sacrifices n'ont pas été sans douleur», se rappelle Duflot. «Mais j'ai fait un choix: ma vie privée, je n'en ai jamais parlé. Pour moi, ça n'est pas un argument électoral. Vous ne verrez jamais une demi-photo de mes enfants qui traîne. Je ne les ai jamais mis en scène car c'est plus qu'un jardin secret autour duquel je suis capable de mettre des herses. Mes enfants n'ont pas choisi leur mère. Quant aux amoureux, je travaille pour les générations suivantes. Les femmes ont été dressées pour accompagner des hommes sans qu'on s'intéresse à elles. Avec moi, c'est l'inverse.»

Pour moi, la vie privée n'est pas un argument électoral

Cécile Duflot n'est pas la première femme à brandir comme un étendard ce respect de sa vie privée, et les barbelés qu'elle a mis autour pour la protéger. Roselyne Bachelot est du même camp. Certains hommes, eux, semblent plus tolérants, ou plus ambitieux –je n'ai pas tranché la question.

Seulement voilà, s'il est facile de se passer d'une mise en scène de son intimité quand on est députée, voire ministre, l'élection présidentielle, à laquelle Cécile Duflot pense sans trop l'avouer, exige une transparence qui contredit sa pratique. Ceux qui ne voulaient pas apparaître sont parfois obligés d'être en première ligne, au moins un temps. «On m'a toujours dit que c'était le prix à payer», reconnaît Duflot. «Et j'ai toujours répondu que je ne paierai pas ce prix. Pour moi, le meilleur moyen d'être normal, c'est de ne pas ouvrir la porte de sa cuisine. Car ma cuisine, elle est en bordel.» Normale, Duflot? «Je suis une femme normale et pas normale en même temps, oui. Les deux à la fois! Je prends le RER, je sais ce que c'est d'avoir froid et de ronchonner, je sais s'il faut monter en tête ou en queue pour faire la correspondance au métro Concorde, je sais faire mes courses. Je sais essayer d'avoir un rendez-vous chez l'ophtalmo. Et j'ai aussi une vie à part. Mais pour autant, je n'ai pas les moyens d'avoir quelqu'un qui travaille pour moi ou fait mon ménage.»

«Certains ont la main verte et d'autres l'oreille musicale. Moi, j'ai la politique»

Un jour, dans le métro, un type l'apostrophe, jure qu'elle touche une retraite de ministre à vie et profite d'un chauffeur particulier. Elle lui répond, pas décontenancée: «Mais oui, j'ai un chauffeur. Et c'est le même que le vôtre, il conduit le métro!» Malgré le ton enjoué, Cécile Duflot encaissera les coups, notamment lorsqu'un député UMP lui reproche le comportement de son compagnon, Xavier Cantat, qui refusait d'apparaître en tribune officielle lors du défilé 14 juillet. On la voit pleurer sur les bancs de l'Assemblée, visiblement atteinte. Mais est-on responsable du comportement de son entourage? Dans son livre De l'intérieur, voyage au pays de la désillusion, elle écrit

«Je n'ai pas découvert le sexisme en politique, mais je l'ai subi dans mon poste de ministre […] On a assigné les femmes qui font de la politique à deux rôles: la jolie potiche souriante ou celle qui adopte les codes masculins, cheveux courts, tailleur gris et visage fermé! Je suis une mère de famille nombreuse, pas mince et en plus écolo.»

Cécile Duflot aime se présenter sous les traits d'une femme normale, donc, qui prend le RER, passe la serpillère et pousse son chariot dans les rayons du Monoprix. Au ministère du Logement, elle détonnait au milieu des ors de la République.

«Mon combat, ça a toujours été de dire “Je veux tout”. Je veux être une mère de famille nombreuse, j'ai quatre ados, je suis une mère tendre, et c'est structurant dans mes convictions, mais je veux aussi une vie politique, une vie professionnelle...»

De Manuel Valls à François Hollande, en passant par Nicolas Sarkozy, Harlem Désir, Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon ou Jean-Vincent Placé, beaucoup d'hommes politiques en ont fait leur métier. «Je me suis plus “réalisé” de mes 17 ans, où j'ai commencé à bosser, jusqu'à il y a cinq ans, où j'ai arrêté ma vie professionnelle pour me consacrer à la politique, que dans l'exercice des mes fonctions politiques», jure de son côté Cécile Duflot. «J'ai eu différents métiers et j'ai beaucoup aimé ça.» Elle a d'abord enchaîné les petits boulots: baby-sitteuse et standardiste avant de devenir urbaniste à plein temps, puis à temps partiel lorsqu'elle rentre à la direction des Verts en 2003.

La politique n'est pas forcément une vocation mais elle est toujours un destin, comme une maladie qui vous emporte, parfois vous gangrène, sans jamais vous lâcher: «Disons que j'ai reçu une éducation très idéologique: j'ai toujours eu le sentiment d'être née dans un continent privilégié», retrace Duflot. «Certains ont la main verte et d'autres l'oreille musicale. Moi, j'ai la politique. Que j'ai commencé assez tard d'ailleurs, vers l'âge de 25 ans, tout en continuant à travailler à côté. Je n'ai pas un parcours classique.» C'est là que, pour elle, l'écologie prend tout son sens: «Mon engagement, c'est que tout le monde vive mieux et plus tard. Pour moi il est impossible de vivre dans une logique où on laisse une planète pourrie pour nos enfants.» Encadrer les loyers, juge-t-elle, c'est déjà participer au bonheur. Quant à la crise écologique qui frappe toutes les générations, elle touche en particulier les populations pauvres. Contrairement aux diseurs de bonne aventure, qui s'évertuent à caricaturer l'écologie comme une idéologie anti-progressiste, celle-ci est au contraire un pari sur l'avenir. Un changement de paradigme, une transformation de notre vision du monde.

«Le droit au bonheur est une force politique»

«Le droit au bonheur est une force politique», tentait de convaincre Duflot dans Libération, en septembre 2015. «Rien n’est joué. Un nouveau modèle peut naître pour faire face à la crise écologique et à la montée des inégalités. La France a des atouts considérables, à commencer par son peuple, éduqué, inventif, généreux. Après le 11 janvier, je me suis sentie blessée. La violence antisémite, les mots et les regards à l’encontre des gens de confession ou de culture musulmanes étaient insupportables. Je me suis demandé pourquoi. Ma réponse est celle-ci: nous ne connaissons plus les richesses de notre histoire et nous n’avons plus de projet commun. L’urgence est de refaire nation ensemble.»

Quand le Front national ramasse sept millions de voix aux élections régionales, le pessimisme est plutôt de mise. Qui veut «refaire nation ensemble»? Les électeurs sont en quête de radicalité, de têtes nouvelles, d'idées neuves, également. Le pacte social semble partir en fumée sous l'effet conjugué de la crise économique, écologiste et terroriste. «Oui, parfois, on se dit qu'on aurait pas du faire naître des enfants dans ce monde-là», souligne Duflot. «Mais quand j'ai un coup de blues, je repense à ces mails de gens qui me disent, “Franchement, notre loyer a baissé 200 euros, on va pouvoir aller au ski cette année!”. Ça leur change la vie.»

Je dis aux femmes d'aujourd'hui qu'on peut, comme moi,
ne pas avoir
un physique de rêve, avoir des enfants, travailler et être heureuse!

Une autre fois, alors qu'elle arrive Gare de Lyon, trois femmes de ménage, dont une ne parle pas français, l'interpellent: «Vous, vous aimez les gens comme nous.» Comme nous? «Un de mes grands combats, c'est ce combat féministe, par reconnaissance pour les générations précédentes. Je dis aux femmes d'aujourd'hui qu'on peut, comme moi, ne pas avoir un physique de rêve, avoir des enfants, travailler et être heureuse!» Ce qu'elle est aujourd'hui, finalement.

«La présidence du groupe écolo à l'Assemblée, ça ne me rend pas heureuse, car j'ai trop géré le collectif, mais le sens du devoir qui m'anime dans ce cas-là, ça s'approche du bonheur... En fait, j'ai un peu la philosophie de Baloo: “Il en faut peu pour être heureux...“, vous savez, comme dans Le Livre de la jungle...», conclut Duflot, en éclatant de rire. «Cette chanson, je l'ai faite chanter à tout mon cabinet quand j'étais ministre. Ils ont dit que j'étais un peu folle. Mais je pense qu'on a de la chance d'être vivants. Ce qui me rend heureuse, c'est d'être une femme du XXIe siècle. Avec mon caractère ça aurait été quoi ma vie il y a deux siècles: j'aurais été internée car hystérique ? Ou forcée de rentrer dans les ordres?» Et si le bonheur, finalement, n'était que dans le quotidien? «La perspective de retrouver ma fille et de manger des saucisses-lentilles cuisinées par ma mère, alors là, ça me remplit de joie!» Baloo, donc, jusqu'au bout.

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