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Les espions doivent arrêter de croire qu’ils trouveront des infos parfaites dans du caca

Ramassez les crottes | Scott Akerman via Flickr CC License by

Ramassez les crottes | Scott Akerman via Flickr CC License by

Surveiller le caca des dirigeants mondiaux est tout aussi inutile –mais beaucoup plus commun– que vous ne l’imaginez.

Oubliez les emmerdes américaines. La meilleure histoire internationale de ce début d’année 2016 concerne le dirigeant soviétique Joseph Staline et la façon dont celui-ci a mis en place un laboratoire pour analyser le caca de Mao Tsé-Toung. S’il y a deux choses que les gens aiment, ce sont les histoires d’espionnage et les histoires de caca.

L’ancien agent de renseignements Igor Atamanenko a raconté à la Komsomolskaya Pravda que, sous le règne de Staline, les agents soviétiques avaient remédié à leur pénurie de gadgets d’espionnage en récoltant des échantillons de selles de dirigeants mondiaux. Notamment de Mao Tsé-Toung. L’histoire a fait le buzz après que la BBC a repris les croustillants détails de l’installation par le KGB de toilettes spéciales qui envoyaient les précieux liquides corporels de Mao directement dans des boîtes secrètes pour les analyser. «Pendant dix jours, Mao a été copieusement rassasié et abreuvé tandis que ses fluides corporels étaient embarqués pour être analysés. Une fois que les selles de Mao ont eu été examinées et étudiées, écrit Steven Rosenberg avec le jeu de mots scatologique de circonstance, Staline a conchié l’idée de signer un accord avec lui.»

Mais soyons clairs: Atamanenko est un habitué des révélations sensationnelles d’espionnage dans la Komsomolskaya Pravda et la plupart de ses scoops sont assez ridicules. Vous savez, par exemple la «véritable histoire» de la décision de Harry Truman de lâcher la bombe atomique sur le Japon (pour empêcher une invasion soviétique de la Turquie); les détails de l’implication de la CIA dans le fameux atterrissage de Mathias Rust sur la place Rouge; et mon préféré — la tentative soviétique d’assassinat de Hitler étouffée par Staline parce qu’il était inquiet à l’idée qu’une Allemagne sans Hitler réussisse à conclure la paix de son côté. (Le dernier est en fait le scénario d’une suite télévisée au Douze salopards.)

Lecteur, te voilà prévenu.

Échantillon d’urine de Brejnev

Les histoires d’agences de renseignements qui récoltent pipi et caca sont un grand classique de la tradition d’espionnage. En 1987, une source a raconté au chroniqueur Jack Anderson qu’une série de tentatives infructueuses de la part du CIA et du MI6 britannique avaient visé à récolter un échantillon des selles de Mikhail Gorbachev avant la visite du dirigeant soviétique à Washington. Le Daily Record à Ellensburg, Washington, a publié le sujet avec ce qui est probablement mon titre préféré de tous les temps: «Tire la chasse une deuxième fois, Mikhail»

Vous n’êtes tout simplement pas connu s’il n’existe pas un récit apocryphe relatant la tentative de subtilisation de vos excréments par un service de renseignements

Les Français ont peut-être eu plus de succès –ou alors ils sont juste de meilleurs menteurs. Un chef des services de renseignements français à la retraite a raconté à un journaliste du Time comment un échantillon d’urine de Léonid Brejnev avait pu être prélevé. «Il logeait à l’Hôtel d’Angleterre à Copenhague pour une visite d’Etat, se remémore Alexandres de Marenches. Nos agents ont réservé la suite en dessous de la sienne et ils ont démantelé toute la plomberie. Ils ont intercepté la chasse d’eau et ont envoyé les échantillons à Paris pour qu’ils soient analysés.» Je ne sais pas si c’est vrai mais je ne veux pas savoir si c’est faux.

Récolte de caca par la CIA

Il y a encore bien d’autres histoires comme celle-ci, dont le degré de fiabilité varie, à propos d’à peu près la moitié des dirigeants mondiaux connus. Vous n’êtes tout simplement pas connu s’il n’existe pas un récit apocryphe relatant la tentative de subtilisation de vos excréments par un service de renseignements. Il est vrai que la CIA a un centre d’analyses médicales et psychologiques. Quelqu’un qui a étudié le centre de près a dit à Voice of America n’avoir pas été en mesure de «trouver une quelconque information fiable qui ne soit pas classée» et qui prouverait que la CIA récolte du caca, mais il a rapporté avoir entendu les mêmes histoires de la part de «sources bien placées et bien informées».

Et quelles histoires! J’imagine qu’elles comportent une part de vérité. Les espions ne sont pas à l’abri de devoir barboter dans les égouts. Durant la Guerre froide, les officiers de liaison occidentaux postés en Allemagne de l’Est ont découvert que les latrines soviétiques étaient une source foisonnante de documents secrets. Tandis que nous rigolions à l’idée que les soviétiques doivent faire la queue pour obtenir du papier de toilettes, les officiers militaires soviétiques, eux, ne faisaient pas la queue. Ils se servaient simplement des documents qu’ils avaient sous la main, que les agents secrets étaient ravis de récupérer, d’essuyer et d’embarquer pour qu’ils puissent être analysés. 

Œil rivé sur la santé

À un niveau plus prosaïque, nous savons que les agences de renseignements des différents pays surveillent la santé des dirigeants étrangers. Ça fait partie de leur travail. Le podcast Witness de la BBC a fait un excellent sujet sur la figure de l’opposition nigériane M.K.O. Abiola, qui est littéralement tombé raide lors d’une réunion avec Tom Pickering et Susan Rice. On aurait probablement préféré voir venir la chose. 

Mais, ma foi, la vie est incertaine. Certains dirigeants du monde sont tombés raides sans prévenir. Et de nombreux autres ont vécu bien au-delà de leur date d’expiration. Pourquoi diable Fidel Castro est-il encore en vie? et Robert Mugabe? Compte tenu du potentiel d’instabilité politique en jeu, ce n’est probablement pas une mauvaise idée de garder un œil sur l’état de santé des dirigeants mondiaux mais on devrait avoir des attentes réalistes à propos de ce qu’on est en mesure d’apprendre.

Informations classées imparfaites

Ce qui m’amène à évoquer de façon plus large la façon dont les responsables politiques, de Staline à Barack Obama, parlent d’espionnage. Ils ont souvent l’air d’attendre que les informations classées soient parfaites, ou du moins suffisamment bonnes pour que le plan d’action à suivre saute aux yeux. Mais le monde est bien trop complexe pour cela. Je me plais à répéter que les décideurs politiques n’ont pas de droit inné à des informations classées parfaites. Leurs analystes peuvent leur donner des informations mais établir des jugements à propos de l’exactitude de ces informations et se prémunir contre la possibilité que celles-ci soient erronées est la raison pour laquelle le président et les autres responsables politiques haut placés sont aussi bien payés. 

Ce n’est pas que les analystes ne sont pas des gens malins, c’est qu’ils se trompent à propos de comment être plus malins

Cette tendance –à penser qu’une plus grande quantité d’information peut produire une solution claire à des problèmes complexes– est inoffensive quand on examine le caca de Vladimir Poutine pour voir s’il est en bonne santé mais elle peut travestir la politique. Rien ne m’agace plus que quand les membres les plus haut placés du gouvernement mettent sur le compte des services secrets le bordel monstrueux qu’était l’invasion de l’Irak. Vraiment? Ça ne leur est jamais venu à l’esprit que les informations sont quelquefois fausses? Qu’est-ce que ce sera après ça? Ils vont nous dire qu’on ne peut pas croire tout ce qu’on lit dans les journaux?

Dégâts relationnels

L’exigence de renseignements parfaits peut inciter la communauté des services secrets à se plier en quatre pour trouver des informations qui sont probablement disponibles ailleurs. C’est amusant quand on parle de ramasser du caca, mais que penser de la mise sur écoute du portable de la chancelière allemande Angela Merkel par la NSA? Les analystes voulaient soi-disant comprendre comment elle prenait ses décisions. Pourquoi pas, mais qu’est-ce qu’on peut apprendre sur sa façon de prendre des décisions qu’on ne peut pas comprendre en convoquant une conférence d’académiciens et d’anciens membres du gouvernement allemands qui la connaissent? Ou, disons, en demandant à Obama de parler avec elle? Est-ce que l’information valait les dégâts relationnels occasionnés?

Je pense que non. L’un de mes textes préférés sur l’espionnage est un chapitre d’un livre écrit par Richards Heuer en 1999, qui a longtemps été analyste auprès de la CIA. L’article, initialement publié en 1979, est intitulé «Avez-vous vraiment besoin de plus d’information?». Heuer cite des études en sciences sociales qui constatent que les gens qui parient sur les courses de chevaux ne deviennent pas meilleurs avec plus d’information –par contre, ils deviennent plus sûrs d’eux. C’est vrai pour beaucoup de domaines, argumente Heuer, y compris pour les diagnostiques médicaux. L’argument de Heuer est que les analystes peuvent faire mieux en améliorant leur méthodologie plutôt qu’en essayant de récolter encore plus d’informations.

Prédictions améliorées

Au cours des dernières décennies, la recherche en sciences sociales a eu tendance à appuyer les arguments de Heuer. Les experts ne sont pas particulièrement doués pour faire des prédictions, ce qui en dit long sur leur expertise. Les travaux récents de spécialistes tels que Philip Tetlock démontrent qu’il y a des choses que les gens peuvent faire pour améliorer leurs prédictions, mais ces choses consistent à améliorer leurs méthodes plutôt que de simplement alimenter un système qui ne fonctionne pas bien en lui donnant plus d’informations. Pour illustrer au mieux l’argument de Heuer, ceux qu’on nomme les «super-prédicteurs» et qui participent au Projet du bon jugement de Tetlock –des profanes qui sont doués pour transformer les informations en prédictions et en évaluations de confiance– ont battu les analystes des services secrets qui avaient accès à des informations classées.

Ce n’est pas que les analystes ne sont pas des gens malins, c’est qu’ils se trompent à propos de comment être plus malins. Tetlock a «dix commandements» pour faire de meilleures prédictions, mais ceux-ci se résument à mettre l’accent sur la méthodologie et en particulier sur la recherche de tendances. Je dirais que les super-prédicteurs sont le genre d’analystes qui préfèrent avoir tort pour les bonnes raisons plutôt que de juste avoir de la chance. Ils ne font pas de prédictions parfaites mais ils ont tendance à être meilleurs quand il s’agit de savoir quelles sont les prédictions qui ont un indice de confiance plus élevé que les autres. Pour le dire simplement, leur avantage réside dans une meilleure méthodologie, pas dans plus de sacs de caca.

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