Pourquoi le bouc est éternel

Autoportrait au tournesol, d'Antoine van Dyck,   via Wikipedia License CC

Autoportrait au tournesol, d'Antoine van Dyck, via Wikipedia License CC

Que vous la trouviez affreuse ou sexy, la barbichette à l'histoire curieuse et floue a des attributs que la barbe ne remplacera jamais.

Cette année, l’extraordinaire équipe de basket des Golden State Warriors bat tous les records partout où elle passe. Or, ses joueurs ont quelque chose de particulièrement curieux.

La majorité d’entre eux a soit porté récemment, soit arbore en ce moment même la même pilosité faciale que, au choix, Guy Fieri, votre tonton pas très sympathique ou Edward Norton pendant presque toutes les années 1990.

Stephen Curry, Klay Thompson, Draymond Green, Harrison Barnes, Andre Iguodala, Brandon Rush, Shaun Livingston et de nombreux autres membres de l’équipe de championnat de la NBA portent ou ont souvent porté un bouc, mais contrairement à M. Fieri, on peut sans peine les qualifier de jeunes hommes élégants et à la mode.

Pour beaucoup, le bouc est un symbole de rébellion des années 1990, rétrogradé en look classique de papa du Midwest, en style de barbe tranquillement ringard. Mais si les styles de pilosité faciale ont fluctué au fil des ans, des décennies et des siècles, les experts s’accordent à dire que le visage des hommes est en train de vivre une drôle d’époque en termes de poils. Un phénomène encore jamais vu dans l’histoire de l’humanité.

Qu'est-ce qu'un bouc?

Avant de nous pencher sur son histoire, il convient avant tout de décider de ce qu’est réellement un bouc. «Eh bien, il n’existe pas d’arbitre officiel de toutes les connaissances en la matière» s’amuse Christopher Oldstone-Moore, chercheur de la Wright State University qui étudie la masculinité, et plus spécialement les barbes. (Il est également l’auteur de Of Beards and Men: The Revealing History of Facial Hair.) Pour Oldstone-Moore, le bouc est une barbe partielle: certaines parties du visage sont rasées de près et d’autres pas, et le menton doit toujours avoir des poils. À partir de là les variations sont légion; lorsque le cercle de poils bien taillé fait le tour de la bouche sans interruption, il est souvent appelé un «bouc complet» ou juste un «bouc», bien qu’Allan Peterkin, chercheur à l’Université de Toronto et auteur de One Thousand Beards: A Cultural History of Facial Hair, préfère parler de «barbe circulaire ».

Si la moustache et la barbichette ne sont pas reliées, cette dernière peut parfois être qualifiée de bouc mais le plus souvent, elle est définie en fonction de sa longueur et de sa forme. Parfois c’est une «Van Dyke», mais quand on la laisse pousser plus longue et plus pointue c’est une «impériale».

De Pan à la barbichette de Satan

L’histoire du bouc est curieuse et souvent floue. Son nom vient certainement de la longue et étrange fourrure qui pousse sous le menton de l’animal du même nom. Pan, demi-dieu grec à moitié humain, est donc souvent dépeint avec un bouc. Pan était le dieu des bergers mais aussi un symbole de la vie sauvage. À mesure que l’imagerie des Grecs (et des autres) se faisait absorber par le christianisme, on vit apparaître des descriptions de Satan chargé de traits rappelant soit Pan, soit un bouc: le dieu primitif, sauvage et païen des Grecs, était forcément l’ennemi du christianisme. 

Mais pour Oldstone-Moore, il s’agissait en grande partie d’une coïncidence. «On ne voit quasiment jamais les gens de l’Antiquité porter ce que nous considérons comme des boucs» rappelle-t-il. «Pour moi le bouc est une barbe moderne. Je ne crois pas du tout qu’il ait une histoire très ancienne.» Les Égyptiens de l’Antiquité portaient parfois une fausse barbe, souvent métallique, appelée postiche, mais dans ce cas la frontière entre barbe et bijou est plutôt floue; les Égyptiens ne se laissaient généralement pas pousser une barbe en forme de postiche.

La révolution Van Dyck

Le bouc est vraiment devenu populaire au XVIIsiècle grâce au peintre flamand Antoine van Dyck. Van Dyck était un portraitiste très couru qui réalisa les portraits de divers ducs, reines et princesses, et notamment de Charles I d’Angleterre. Il peignit aussi beaucoup d’autoportraits. Or, van Dyck portait une barbe bien entretenue: un petit bouc pointu assorti d’une moustache délicatement incurvée. Charles I portait lui aussi ce genre de barbe, et des tableaux représentant van Dyck et Charles circulaient dans toute l’Europe. Le style de barbe de ces deux hommes devint immensément populaire et finit par écoper du nom du peintre, avec une petite modification orthographique: Van Dyke.

Triple portrait de Charles Ier, par Antoine van Dyck, 1635 , Via Wikipedia, License CC.

«Bien qu’ils aient été populaires dans l’Europe du XVIIe siècle, sous forme de la Van Dyke, les boucs et les autres poils faciaux ont pratiquement disparu dans les cercles comme il faut au XVIIIe et au début du XIXe siècle», rapporte Sean Trainor, qui a écrit sur l’histoire de la pilosité faciale pour the Atlantic


Napoléon III par Franz Xaver Winterhalter

La barbe ne tarda pas à faire son apparition dans des cercles moins comme il faut, et le style fut ensuite associé à l’image des soldats. Les poils poussèrent aux mentons des Trois mousquetaires, de Napoléon III, et jusqu’au Far West américain où on la vit arborée par le général Custer et Buffalo Bill. «Le bouc a comme un lien avec les personnalités très énergiques, très affirmées», estime Oldstone-Moore.

Mais les tendances pileuses déferlent par vagues et ces vagues ne firent que se raboter à mesure que la mondialisation accélérait les communications au XXe siècle. Du début au milieu du XXsiècle, les styles de barbes se renouvelaient quasiment tous les dix ans: les années 1920 et 1930 aux États-Unis furent essentiellement glabres, mais les barbichettes, notamment de celles que nous qualifierions de boucs, étaient à la mode chez les musiciens de Beats et de jazz dans les années 1940. Dans les années 1950, la peau de bébé était de rigueur, mais dans les années 1960 les barbes intégrales devinrent à la mode—signe de rébellion contre la décennie ringarde qui avait précédé. Elles reculèrent dans les années 1970, époque où la pilosité faciale tendance était plutôt la moustache, pour revenir dans les années 1980, où la barbe de trois jours au maximum devint branchée.

Une évolution des poils par petites vagues

C’est dans les années 1990 que les choses ont commencé à se compliquer. Question mode, cette décennie déclinait les excès sous toutes leurs formes: cristaux Swarovski, vêtements baggy géants, gigantesques chaînes de magasins, toujours plus, plus, plus. Et pourtant, le port de barbe resta relativement modeste, réduit au bouc ou à la mouche. Oldstone-Moore l’explique par une évolution des poils du visage par petites vagues, de barbe complète à pas de barbe du tout en passant par une barbe à mi-longueur, et la même chose dans l’autre sens—il estime peu probable qu’une mode passe de rasé de près à une barbe complète. Peterkin est du même avis; d’après lui, les styles de pilosité faciale n’ont pas forcément toujours la même signification. Dans les années 1940 par exemple, porter un bouc était en soi une façon de s’affirmer simplement parce qu’arborer le moindre poil inscrivait son propriétaire en faux vis-à-vis de la décennie parfaitement glabre qui venait de s’écouler.

Aujourd’hui, pour être rebelle la barbe doit être ce que Peterkin qualifie de barbe «de montagnard», étant donné que l’époque d’avant, celle des années 1990, n’était pas rasée de près. «Ni rasé de près dans le style conservateur, ni radicalement hirsute, le bouc se rapproche de l’ère du consensus des années 90, pas de ce qu’il y a d’extrême en nous», explique Trainor. Si vous voulez vous démarquer de la tendance générale, il vous faut aller plus loin, arborer une barbe géante ou plus brute (rester glabre n’est généralement pas un bon moyen de protester; il y a toujours assez de types rasés de près pour que la peau lisse ne soit jamais vraiment une affirmation de quoi que ce soit.) «Quand j’entends le mot bouc, les premières personnes qui me viennent à l’esprit ce sont des lanceurs de base-ball bedonnants de la MLB, des chanteurs de country vieillissants, des stars de seconde zone comme Larry the Cable Guy et Guy Fieri, et des flics de banlieue» s’amuse Trainor.

La signification culturelle de la pilosité

La ligne raciale est tout à fait frappante à tous les niveaux en termes de pilosité faciale

Christopher Oldstone-Moore

Mais il y a d’autres façons d’appréhender la signification culturelle de la pilosité faciale. «La ligne raciale est tout à fait frappante à tous les niveaux en termes de pilosité faciale» explique Oldstone-Moore. Les styles de barbes chez les hommes noirs ne suivent absolument pas ceux des blancs. La moustache, par exemple, est un style de pilosité particulièrement chargé de sens chez les hommes blancs; elle a été à la mode à quelques rares périodes et le reste du temps elle reparaît sous forme de parodie ou de plaisanterie. Ce qui n’est pas le cas chez les hommes noirs: «Les Afro-américains ont toujours porté la moustache, et cela n’a jamais été une mode», affirme Peterkin.

Selon ces experts ès-barbichette, la mode du bouc chez les noirs n’a rien à voir avec celle des blancs. Malgré les boucs omniprésents des Golden State Warriors, Trainor estime que le bouc y est aussi sur le déclin—juste pas autant que chez les blancs. «Chez les hommes noirs aussi, je pense que bouc est une tendance en perte de vitesse—et les barbes de Drake, Common et Lebron James en passant par Willard Scott et Rick Ross, remplissent l’espace culturel autrefois occupé par le bouc», estime-t-il. Je ne suis pas convaincu que le bouc soit exactement sur le déclin, mais il est certainement vrai qu’à la NBA il est à peine considéré comme une barbe. Sur les listes des meilleurs barbes de la NBA, il est rare de trouver plus d’un ou deux boucs, même d’aussi spectaculaires que celui de DeAndre Jordan.

La difficulté de se laisser pousser une barbe

Un autre élément contribue à donner au bouc une popularité qui ne se dément pas: il est très facile à laisser pousser. Chez les jeunes adultes d’une vingtaine d’années dont les barbes ne sont pas encore tout à fait au maximum de leur potentialité, le bouc est plus populaire car les poils de la lèvre supérieure et du menton poussent bien plus denses que n’importe où ailleurs sur le visage. 

Et la difficulté de se laisser pousser la barbe n’est pas seulement une question d’âge: «Les différents groupes ethniques n’ont pas tous le même potentiel en termes de pilosité faciale» analyse Peterkin. «Comme les Indiens d’Amérique par exemple, qui souvent ne peuvent pas se laisser pousser une barbe complète. Et les hommes noirs ont souvent des problèmes de poils incarnés, entre autres, lorsqu’ils essaient de se laisser pousser la barbe.»

Les poils des Afro-américains sont généralement un peu plus frisés que ceux des hommes d’ascendance principalement européenne, ce qui a souvent pour conséquence une barbe plus clairsemée ou difficile à faire pousser; les poils frisés peuvent irriter la peau délicate du visage. Un bouc est parfois la seule option possible—ce qui ne veut pas dire que les hommes de toutes origines ne vont pas essayer toutes sortes de barbes.

Tout cela s’inscrit dans une tendance qui relie tous les poils de barbe de tous les hommes. «Autrefois, quand vous aviez la barbe, vous la gardiez toute votre vie, c’était un élément à part entière de votre personnalité», raconte Peterkin. «Maintenant les gens alternent.» Steph Curry, par exemple, a été glabre, puis totalement barbu, il a porté un bouc complet, puis juste une barbe, puis un bouc et une moustache séparés, le tout au cours de ces quelques dernières années. À quelques rares exceptions près, comme James Harden, la barbe n’est pas nécessairement un élément fondamental de l’identité d’un homme; c’est un gadget amusant, que l’on peut changer en fonction des saisons ou juste quand on en a envie. Et parfois, on a juste envie d’un postiche.

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