Culture

Le sang est has-been pour les vampyres

Alice Papin, mis à jour le 19.04.2016 à 8 h 42

Depuis une décennie, les vampyres –avec un «y» pour se différencier des vampires des légendes– arpentent les rues françaises. Si Dracula se délecte du sang de ses victimes, eux préfèrent les soirées déguisées.

Photos: Alexandre Rémond.

Photos: Alexandre Rémond.

Les temps ont changé. Les vampires ne sont plus immortels et naissent aux abords du centre commercial parisien des Halles et de ses éternels travaux. Dans une boutique goth, nommée Darkland, qui ne paye pas de mine. C'est là que le fondateur new-yorkais du clan des vampyres Sabretooth, au petit nom de Father Sebastiaan, fabrique des crocs taillés à la main pour ses membres français et européens, au tarif minimum de 100 euros la paire.

Le «y» n'est pas une faute d'orthographe: cette lettre sert à ce groupe à se différencier des vampires des légendes. Eux sont bien réels, occupent des vies de communicant, de chômeur ou d'instituteur de maternelle et se revendiquent comme des vampires vivants, le temps d'une soirée ou d'une vie... Boire du sang constitue pour ces derniers une pratique inconnue: de Berlin à San Francisco en passant par Dubaï, ces vampires des temps modernes se nourrissent d'énergie vitale humaine.

Une journaliste enquête sur les vampires et disparaît

La naissance de Sabretooth, un des principaux clans de vampires mondiaux, a pour origine une histoire familiale, celle de son fondateur américain, Father Sebastiaan. De passage à Paris, cet imposant bonhomme, à l'apparence d'un forgeron sorti tout droit du Moyen Âge, qui dénote avec de petits yeux bleus, raconte: «Il y a une vingtaine d'années, pour fêter la fin de mes études secondaires, mon grand-père dentiste m'a fait des crocs et m'a appris à en fabriquer.» Son commerce lancé dans une boutique de tatouages, l'entrepreneur profite d'un coup de pub, dirons-nous, plutôt mystérieux: «En 1996, une journaliste, Susan Walsh, qui enquêtait sur les communautés de vampires à New York, a disparu. Tous les médias qui enquêtaient sur ce sujet sont venus à ma rencontre.»

Par la magie du bouche à oreilles, le clan se développe aux États-Unis, à travers notamment le milieu des jeux de rôles. En plus des crocs prennent forme des bals des vampyres, des costumes, un lexique, une philosophie, une hiérarchie, des symboles et même des règles… «Il est interdit de poser des crocs à des enfants, de boire du sang et d'enfreindre les lois de la société. Il est aussi nécessaire de rester discret: ce qui se passe entre les vampyres ne doit pas s'ébruiter en dehors de la communauté», témoigne le fondateur.

Depuis la venue de Father Sebastiaan à Paris, il y a près d'une dizaine d'années, les vampyres déambulent aussi dans l'Hexagone et progressent par cooptation au sein du mouvement. Si par hasard, vous croisez dans le métro un homme qui porte des crocs et, en pendentif, un Ankh égyptien customisé, pas de doute, il s'agit bien d'un vampyre. Mais ne prenez pas peur!

Des sentiments de prédation assumés

Aujourd'hui, difficile d'estimer le nombre de personnes aux canines aiguisées: le fondateur du clan reste discret et ne dévoile aucune estimation à la centaine près. Pour donner un ordre d'idée du nombre de sympathisants, au 17 avril 2016, la page Facebook de Father Sebastiaan compte plus de 66.000 «j'aime». De plus, le turnover entre les membres est important et leur implication au sein du vampyrisme diffère: les uns ne portent que des crocs, les autres ne se rendent qu'aux soirées… Des nuits plutôt fantaisistes, généralement à thème, durant lesquelles les membres revêtent des costumes élégants et sophistiqués. «À l'anniversaire des 40 ans de Father Sebastiaan, les filles étaient déguisées en minettes et les mecs en gentlemans. Ainsi, les hommes devaient nourrir les femmes qui ne pouvaient que miauler ou chuchoter», témoigne Marie*, vampyre parisienne âgée d'une trentaine d'années.

A cela s'ajoute un groupe, plus minoritaire, aux rites et aux croyances ésotériques qui adoptent des éléments de puissance de la mythologie vampire. «Parmi cette communauté, deux traits reviennent, note Raffael Robert, anthropologue à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), en lien avec la communauté française depuis bientôt deux ans. Le premier, la référence à la nature animale, vise à conscientiser, et donc à assumer, sa nature instinctive primale comme ses sentiments de prédation. Le second ne concerne que les membres possédant une perception spirituelle. Pour eux, l'énergie est cruciale. Ils sont vampyres pour ne pas se faire "vampyriser" eux-mêmes en partant du constat que des personnes ou des situations fatigantes puisent leur énergie.»

Animal mais aussi humain, le vampyre adhère à une philosophie qui s'apparente au comportement d'un gentleman anglais: le respect des autres avant tout. «Nous possédons aussi une facette diurne et une autre nocturne, qui prend vie lors des soirées», complète Marie.

«Un club où la culture de l'entre-soi est importante»

Pour se sentir entière, Marie ne quitte pas ses crocs au boulot. Travaillant dans le secteur pharmaceutique, elle raconte sa conversion au vampyrisme : «J'ai connu le mouvement par un ami qui m'a informée qu'un homme fabriquait des crocs. Au fond de moi, je me sentais déjà vampyre depuis des années, préférant la vie nocturne à celle diurne. Ce n'est pas un choix, c'est comme être hétérosexuel ou homosexuel.»


 

En recherche d'un emploi dans la communication, Eric, plus réservé, ne sort avec ses secondes dents que dans les milieux underground. Comme Marie, son entrée dans le clan constitue le fruit d'un cheminement: «Je fréquentais le milieu goth et j'appréciais déjà les vampires pour leur dualité, entre personnage bestial et raffiné. Et un jour, j'ai vu passer l'organisation d'un bal des vampyres… J'ai fait mes crocs un mois avant la soirée!» De Marie à Eric, d'un vampyre à un autre, les profils sociologiques des membres et les raisons qui les poussent à rejoindre ce mouvement sont diverses, même si bien souvent, la scène gothique française n'est pas très loin.

Le succès de la saga pour ados Twilight et de ses vampires sexy explique-t-il le retour de ces vampyres du XXIe siècle? Sûrement pas. Pour Raffael Robert, plusieurs pistes sont envisageables: «Ancré dans le développement personnel, ce mouvement aide ses membres à s'affranchir des conventions et à assumer leur part sombre. De plus, il propose un ensemble de sens cohérent qui permet à chacun d'ordonnancer ses expériences et recherches spirituelles ou philosophiques. L'aspect communautaire joue aussi un rôle fort. C'est une sorte de club où la culture de l’entre-soi est importante et permet à ses membres de se construire une identité et un réseau social.»

Preuve en est avec Alex, 23 ans, habitant en région parisienne, en jean-baskets. Près d'une heure est passée depuis que ses crocs sont prêtes. Pourtant, le jeune homme, en poste dans une boutique de jeux vidéo, traîne toujours aux abords de la boutique goth des Halles, à l’affût de discussions et de rencontres. Dans le froid, Alex plaisante avec d'autres jeunes: «Si les crocs ne sont pas droits, c'est que Father Sebastiaan a bu trop de bières!» Cette après-midi, il est né vampyre, mais il a surtout rejoint une communauté conviviale qui ne mord pas.

* — Les prénoms ont été changés Retourner à l'article

Alice Papin
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