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Qui se cache derrière les personnages de «Ave César» des Coen?

George Clooney dans «Avé, César» (Universal Pictures).

George Clooney dans «Avé, César» (Universal Pictures).

La culture cinématographique des frères transparaît derrière les personnages de leur fantaisie sur le Hollywood des années 1950.

Lors d’une récente interview accordée à Variety au sujet de leur dernier film Avé, César! sorti le 17 février sur les écrans français, Joel et Ethan Coen se sont vu demander tout de go si les personnages de leur fantaisie sur le Hollywood des années 1950 s’inspiraient de personnes ayant réellement existé. Ethan a répondu, de façon quelque peu évasive: «Est-ce que Scarlett Johansson est Esther Williams? Pas vraiment. Nous ne savons rien d’Esther Williams.» «Les recherches, ce n’est pas notre truc» a ajouté Joel, avant de poursuivre: «On peut très rapidement se retrouver en terrain précaire.»

Avec tout le respect que nous devons au duo, risquons nous-y! Les frères Coen n’ont peut-être pas approfondi leurs recherches en amont du film, mais leur culture cinématographique n’en transparaît pas moins très clairement. Voici toutes les sources d’inspiration derrière les principaux personnages et les moments-clés du film que nous avons pu trouver (attention, spoilers à la fois de Ave, César! et de l’histoire d’Hollywood).

Eddie Mannix (Josh Brolin)
 

Universal Studios et Central Press

Celui-là est plutôt facile: le vrai Eddie Mannix s’appelait aussi Eddie Mannix. Pendant des années, il géra d'une main de fer la vie et l'image des stars de la MGM. Tout comme le Mannix d’Ave, César!, l’original était catholique au moins en façade, mais tandis que la version jouée par Brolin est un père de famille dévoué flanqué d’une femme et de deux enfants, le vrai Mannix était un coureur de jupon sans enfants que sa maîtresse Mary Nolan poursuivit en justice après qu’il l’eut battue. La liste des infâmes scandales hollywoodiens que Mannix aurait escamotés ou réglés est sans fin: The Fixers, le livre d’E.J. Fleming sur Mannix et Howard Strickling, directeur de la publicité à la MGM, en regorge, des peccadilles aux meurtres —bien que beaucoup aient des sources pour le moins douteuses.

L’Eddie Mannix des Coen remplit également les fonctions d’Howard Strickling, en livrant à la presse des versions extrêmement retouchées de la vie des stars du studio. Ce qui explique pourquoi il n’a pas le temps de commettre plus grave méfait que d’aller s’en griller une en douce.

Baird Whitlock (George Clooney)
 


Robert Taylor dans Quo Vadis et George Clooney in Ave, César! (Metro-Goldwyn-Mayer et Universal Studios)

La plus grande star du studio de Mannix c’est le sympathique crétin Baird Whitlock, interprété par George Clooney, premier rôle du film Ave César: une histoire du Christ. Aucun personnage réel ne correspond exactement à Whitlock bien que le film dans lequel il joue rappelle énormément le Ben-Hur de 1959, jusqu’au sous-titre (le même que celui du roman et de l'adaptation cinématographique originale de 1925) et à la course de char. Si Charlton Heston y tenait le premier rôle, les rumeurs qui collent à Whitlock sur son rôle dans L'Envol des grands aigles ressemblent davantage à celles qui avaient couru sur Robert Taylor, star de Quo Vadis, produit en 1951, autre péplum sur fond d’épées, de sandales et de christianisme.

Hobie Doyle (Alden Ehrenreich) et Carlotta Valdez (Veronica Osorio)
 

Hobie Doyle (Alden Ehrenreich) et Laurence Laurentz (Ralph Fiennes) dans Ave, César! (Universal Pictures).

Lorsque le personnage d’Alden Ehrenreich emmène celui de Veronica Osorio à la première de son western de série B, Lazy Ol’ Moon, le cow-boy chantant et la bombe latino symbolisent la longue habitude des studios de former eux-mêmes les couples et parfois même, d’arranger les mariages. Les talents de Doyle pourraient être ceux d’un bon nombre d’acteurs de westerns de série B—il monte à cheval comme Ken Maynard et est aussi adroit au lasso que Lash LaRue— mais l’erreur de casting dont il fait l’objet dans le mélodrame de la haute société de Laurence Laurentz fait penser à Tim Holt, qui eut une carrière parallèle à celle de ses westerns dans des films comme La splendeur des Amberson (Holt, contrairement à Doyle, s’en tira très bien).

Quant à Carlotta Valdez, son nom vient tout droit de Vertigo, mais le peu que les frère Coen nous mettent sous la dent est directement inspiré de Carmen Miranda, de ses pas de danse à son chapeau tutti frutti.


Thora Thacker et Thessaly Thacker (Tilda Swinton)

Dans le film, la presse est représentée par Tilda Swinton, qui interprète deux vraies jumelles chroniqueuses mondaines. Il n’y a pas eu dans le Hollywood des années 1950 quelque chose d’aussi saugrenu que des jumelles rivales, mais le monde de la presse à potins respirait au rythme de la querelle entre Hedda Hopper et Louella Parsons. Les vraies étaient bien plus nocives que les jumelles jouées par Swinton, tout particulièrement Hopper, qui rejoignit l’hystérie anti-communiste du début des années 1950.

Le groupe d’étude communiste

Les plus injustes des caricatures d’Ave, César! sont sans doute celles du groupe d’étude des scénaristes communistes qui enlèvent Baird. Bien qu’ils avouent immédiatement agir dans le but d’introduire des contenus communistes dans des films –c’est-à-dire exactement ce dont les accusait la Commission chargée des activités anti-américaines (HUAC)—, leur principale préoccupation consiste à empocher un maximum d’argent du studio.

Les communistes d’Hollywood de cette époque étaient naïfs en ce qui concernait Staline, mais ils n’étaient pas aussi allègrement inconscients de leurs propres privilèges, comme l’un de leurs membres, Paul Jarrico, l'expliqua des années plus tard:

«Il existe une théorie de la culpabilité selon Jarrico qu’un jour on retrouvera dans les manuels de psychologie, et qui veut que la plupart des gens qui se sentent coupables le sont. Oui, nous avions cette sensation que nous étions...payés bien plus pour notre travail que la plupart des gens, tout en nous identifiant aux pauvres et aux opprimés.»

Le personnage du professeur Marcuse (John Bluthal) semble inspiré du critique de l’école de Francfort Herbert Marcuse. Dans le scénario, le chef du groupe, interprété par Max Baker, s’appelle John Howard Hermann. Ce personnage vient de John Howard Lawson, le chef de la section du parti communiste d’Hollywood du début des années 1950, qui faisait partie des Dix d’Hollywood. Les spectateurs à l’œil de lynx auront également remarqué la présence d’un chien nommé Engels, à l’homonyme plus évident.

DeeAnna Moran (Scarlett Johansson)

Le personnage interprété par Scarlett Johansson n’est peut-être pas Esther Williams mais ce qui est sûr, c’est qu’elle joue dans un de ses films: son grand numéro de danse aquatique est presque l’exacte réplique d’une séquence du film La première sirène. En revanche, ce qu’elle complote avec Mannix –ils cachent à la presse une grossesse hors-mariage en faisant adopter son propre enfant à l’actrice– remonte à plus loin. En 1923, le vrai Eddie Mannix utilisa cette tactique pour dissimuler la grossesse et l’accouchement de la star de la Metro Barbara La Marr. L’intrigue fonctionna si bien qu’il la réutilisa en 1937 pour l’actrice Loretta Young (Louella Parsons eut l’exclusivité du récit de «l’adoption»). La grossesse de Loretta Young aurait été la conséquence d’un viol par la star de la MGM Clark Gable.


Joseph Silverman (Jonah Hill)

Le fantôme de Clark Gable fait une autre apparition dans Ave, César! avec l’histoire de l’avoué pince-sans-rire/«personne professionnelle» Joseph Silverman, interprété par Jonah Hill. Au moment où ce dernier est désigné pour s’occuper de l’enfant de DeeAnna Moran jusqu’à son adoption par sa propre mère, Mannix explique que Silverman a fait trois mois de prison à la place d’une vedette qui a tué un piéton, après s’être dénoncé à la place du conducteur. Une rumeur persistante affirme qu’un cadre de la MGM aurait porté le chapeau à la place de Clark Gable, responsable de la mort d’un piéton sur Sunset Boulevard. Gable eut effectivement un ou deux accidents dissimulés par le studio, mais aucun ne fut fatal et il n’existe aucune trace d’un employé de la MGM incarcéré suite à un accident de la circulation mortel.

Quoiqu’il en soit, dans The Fixers, Fleming avance l’hypothèse que Gable ait pu être le chauffeur qui renversa et tua Tosca Roulien, l’épouse de la star de cinéma brésilienne Raul Roulien, en 1933. C’est John Huston, 26 ans à l’époque, qui avait alors été signalé comme étant le conducteur de la voiture. Huston fut jugé non responsable de sa mort: par conséquent, qui que le chauffeur ait pu être ce jour-là, personne ne fut envoyé derrière les barreaux.

C.C. Calhoun (Frances McDormand)

Frances McDormand fait une apparition géniale dans une unique scène en tant que C. C. Calhoun, monteuse qui fume à la chaîne et montre à Mannix une version non-définitive de l’un des films du studio. Si le nom de C.C. Calhoun suggère la légendaire monteuse Dede Allen, elle semble s’inspirer autant d’Isadora Duncan que d’une monteuse en particulier. Mais à son âge d’or, Hollywood ne manquait pas de monteuses bourrées de talent, notamment Margaret Booth, dont la carrière dura sept décennies. Elle travailla à la MGM, où elle était «coupeuse en chef», de 1937 à 1968, et supervisait le montage de tous les films du studio. Elle reçut un Oscar d'honneur en 1978.

Burt Gurney (Channing Tatum)
 

Channing Tatum dans Ave, César! et Gene Kelly in Escale à Hollywood (Metro-Goldwyn-Mayer et Universal Pictures).

Le numéro de danse de marin de Burt Gurney doit tout aux performances de Gene Kelly dans Un jour à New York et Escale à Hollywood. Si Kelly était un progressiste mariée à l'actrice blacklistée Betsy Blair, les spectateurs avertis noteront que la scène où Gurney fait défection pour rejoindre les Soviétiques en embarquant secrètement dans un sous-marin au large des côtes de Malibu ne reflète pas du tout l’histoire de la vie de Gene Kelly. Certains rebondissements de ce film sont du pur frères Coen.

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