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Jean-Paul II, le pape qui aimait les femmes

Deux femmes allument une bougie devant le portrait de Jean-Paul II, à Varsovie, en Pologne, le 2 avril 2014, pour commémorer son décès en 2005 | JANEK SKARZYNSKI/AFP

Deux femmes allument une bougie devant le portrait de Jean-Paul II, à Varsovie, en Pologne, le 2 avril 2014, pour commémorer son décès en 2005 | JANEK SKARZYNSKI/AFP

Réalisé par Edward Stourton pour la BBC, le documentaire révélant que Karol Wojtyla a entretenu dans le plus grand secret, pendant plus de trente ans, une relation très intime avec la philosophe américaine Anna-Teresa Tymieniecka, a fait l'effet d'un coup de tonnerre au Vatican.

On est loin ici des récits d’amours illégitimes et des frasques dont déborde l’histoire de la papauté à l’époque de la Renaissance. Des papes ont eu des épouses –dont le premier, l’apôtre Pierre–, entretenu des maîtresses, donné naissance à d’abondantes progénitures. On est loin aussi de la relation hors du commun à l’époque moderne entre le pape Pie XII (1939-1958) et celle qu’on appellait à Rome la «papessa», Josephina Lehnert, d’origine allemande, en religion «mère Pascalina», que le jeune Eugenio Pacelli avait rencontrée dans une maison de repos en Suisse et qui, au Vatican, était à la fois son infirmière, sa cuisinière, sa secrétaire, sa dame de compagnie, la confidente qui inspirait certains de ses textes et ses nominations. Mère Pascalina était la figure centrale et la plus redoutée de l’entourage de Pie XII.

L’amour «platonique» entre Karol Wojtyla-Jean-Paul II (1920-2005) et sa compatriote polonaise Anna-Teresa Tymieniecka (1923-2014), philosophe mariée à un économiste américain, mère de trois enfants, révélée par près de 400 lettres écrites de la main du pape, vendues par sa destinataire à la Bibliothèque nationale de Varsovie en 2008, est d’un tout autre ordre. À la fois naturel et surnaturel, chaste et sublime, philosophique à défaut d’être physique, révélateur d’une complicité intellectuelle de plus de trente ans, d’une intimité entre un homme et une femme à la limite du cadre du célibat pour l’un, du statut de femme mariée chez l’autre.  

Leur relation ressemblait –et ces lettres en témoignent– à ces histoires d’attirance mystique qui ont réuni certaines des plus hautes figures de l’Église: Jean de la Croix (1542-1591) et Thérèse d’Avila (1515-1582), tous deux engagés dans leur siècle, liés dans la contemplation comme dans l’action; François d’Assise (1182-1226) et sainte Claire (1194-1253), séduite par le Poverello, son choix d’une vie radicalement pauvre, entièrement vouée à Jésus-Christ; François de Sales (1567-1622) et Jeanne de Chantal (1572-1641), qui ont fondé un ordre religieux destiné à remettre à l’honneur la pauvreté, l’humilité, la simplicité, la pureté.

Espionné par la police communiste

Rien de plus normal que ces liaisons amoureuses mais chastes entre des êtres d’exception. Le documentaire de la BBC, qui révèle l’intensité de cette passion entre le pape polonais et Anna-Teresa Tymieniecka, décrit les efforts du Vatican pour cacher cette relation, faire comme si cette page de l’histoire du saint pape n’avait jamais existé, faire disparaître les traces de ses nombreuses rencontres, aux États-Unis, en Pologne, à Rome, avec cette belle figure de femme qui l’enchantait, le soutenait dans sa vie intellectuelle, lui inspirait certaines de ses décisions et fut présente aux moments-clés de sa vie, comme après l’attentat de 1981 place Saint-Pierre et jusqu’à la veille de sa mort.

Mais comment révéler et cacher l’inexprimable? Cacher cette liaison, ce serait nier l’histoire personnelle et l’être même de ce pape, qui, dès sa jeunesse lycéenne à Wadowice, où il est né, et sa jeunesse étudiante à Cracovie, a toujours eu des jeunes filles et des femmes dans son entourage. Un besoin de féminité, qui devait sans doute compenser la figure maternelle qui lui avait été enlevée très tôt, à l’âge de 9 ans, avant la perte de son seul frère à 12 ans, puis de son père à 20 ans. Orphelin, sans aucune famille pendant la guerre et l’occupation nazie, c’est dans les amitiés masculines et féminines, et dans la foi en Dieu, que Karol Wojtyla se réfugia et trouva les ressources pour affronter les épreuves conjuguées de sa famille et de sa patrie polonaise.

Jean-Paul II, cet homme qui aimait les femmes, n’a pas corrigé d’un iota une doctrine arc-boutée sur la morale la plus traditionnelle du couple et du sexe

Faut-il donc blâmer le jeune acteur, avec ses beaux yeux enfoncés, son front large, ses cheveux en désordre, d’avoir eu pour partenaire préférée sur scène Hanna Krolikiewicz, qui l’aimait secrètement, poursuivra sa carrière au théâtre après la guerre et dira du pape après son élection: «sa diction était parfaite, sa voix limpide, ses gestes beaux et précis»? Faut-il le blâmer pour sa liaison avec Wanda Poltawska, une psychiatre avec laquelle il a aussi correspondu pendant des décennies? Et pour sa liaison révélée aujourd’hui, plus intense et équivoque pour un homme qui a fait vœu de célibat, avec la philosophe Anna-Teresa Tymieniecka?

Jeune prêtre de Cracovie sous le régime communiste, Karol Wojtyla passait son temps à nouer des amitiés, à former des réseaux de célibataires et de couples, qu’il emmenait dans des excursions en ski et en canoë-kayak dans les montagnes du sud et les lacs de Masurie, au nord du pays. Et parmi eux, déjà, Anna-Teresa Tymieniecka. Il était non pas leur «copain» mais un «grand frère» voulant les aider à se découvrir et vivre leur foi dans un régime de contraintes et de mensonges. Mais déjà, par ses amitiés féminines, le futur pape flirtait avec le danger, était espionné par une police cherchant à compromettre les jeunes prêtres d’une Église considérée la principale ennemie de ce régime athée.

La fin de l’hypocrisie du célibat

Devenu pape, Jean-Paul II ne révolutionnera pas le statut mineur des femmes au sein du Vatican et de son Église. Mais il ne se privera pas, malgré les ragots, de poursuivre ses relations féminines. Il écrira des textes parmi les plus beaux sur la contribution des femmes à la société, rappellera toujours que le Christ n’avait pas peur des femmes, qu’elles l’ont toujours suivi (Marthe, Marie, Marie-Madeleine), ont fait partie du cortège de ses apôtres et même été les plus persévérantes, les dernières au pied de la croix à Jérusalem.

Bien loin des craintes du Vatican pour la «vertu» de ce pape qui avait choisi comme mot d’ordre «n’ayez pas peur», la liaison amoureuse entre Jean-Paul II et Anne-Teresa Tymieniecka a donc quelque chose de beau et rassurant. Elle brise un tabou, humanise en quelque sorte la fonction de pape et d’homme d’Église. Par-delà les préceptes et les interdits de la doctrine catholique, elle déculpabilise la relation homme-femme, valorise la figure de la femme longtemps réduite à celle de la vierge, de l’épouse et de la mère.   

Le paradoxe est pourtant que Jean-Paul II, cet homme qui aimait les femmes, ce pape ouvert, militant de la liberté et des droits de l’homme, n’a pas corrigé d’un iota une doctrine arc-boutée sur la morale la plus traditionnelle du couple et du sexe, sur le célibat absolu du prêtre, sur l’interdiction d’accès des femmes au sacerdoce.

Pourtant, comment mieux prouver que par cette correspondance, audacieuse et sublîme, entre un pape et une philosophe l’inadaptation de la règle du «célibat consacré» dont le Vatican sait, mieux que quiconque, qu’elle n’est plus respectée par la moitié au moins des prêtres en Amérique latine ou en Afrique. Cette règle ne repose sur aucune base historique ferme puisqu’aux premiers siècles les prêtres pouvaient être mariés avant d’être ordonnés. Ni sur une base géographique: dans les Églises d’Orient, même catholiques, l’homme marié peut accéder au sacerdoce.

Cette correspondance du pape avec sa compatriote polonaise servira-t-elle donc un jour à lever cette hypocrisie? En tout cas, elle pose autrement la question du célibat: comment un prêtre peut-il vivre aujourd’hui l’obligation du célibat «consacré pour le Royaume», exclusif de l’amour d’une femme? Comment serait-il «moins» prêtre à cause de l’amour d’une femme?

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