«Trepalium», la série qui explore «la fin du travail»

Trepalium. Crédit: Jean-Claude Lother/Arte

Trepalium. Crédit: Jean-Claude Lother/Arte

Arte diffuse jeudi 18 février les trois derniers épisodes de sa mini-série française, «Trepalium», qui imagine un monde dans lequel 80% de la population est sans emploi.

Dans L’homme inutile. Du bon usage de l’économie, l’économiste Pierre-Noël Giraud évoque les «pauvres extrêmes, working poors, chômeurs, précaires, intermittents, hommes superflus, surnuméraires, sans pespectives». Il décrit cette inutilité économique comme une trappe ou une nasse, une situation de laquelle il est quasiment impossible de sortir une fois qu’on y a été poussé.

La série d’anticipation Trepalium diffusée sur Arte les 11 et 18 février propose une illustration littérale de ce concept, en mettant en scène une société cauchemardesque, dans laquelle 20% des individus vivent de leur travail et les 80% restant ont été repoussés hors de la ville, au-delà d’un mur infranchissable, et vivent dans un immense bidonville.

Alors que les études se succèdent pour annoncer l’impact dévastateur qu’auront les progrès technologiques proches sur l’emploi, les épisodes de cette série offrent-ils une vision crédible de ce qui nous attend?

Un taux de chômage de 80% est-il plausible?

L’économiste Jeremy Rifkin a popularisé dans les années 1990 la thèse d’une «Fin du travail», car la demande d’emploi diminuerait à mesure que la productivité, boostée par la révolution informatique et l’automatisation, augmente. «Dans les secteurs primaire, secondaire et tertiaire, les machines remplacent rapidement le travail humain et annonçent une économie de production quasi automatisée d’ici au milieu du XXIe siècle», écrit-il en introduction de La fin du travail.

Controversée, cette thèse l’a toujours été. Mais, depuis ces mises en garde, beaucoup d’économistes alertent sur le risque d’une polarisation du marché du travail entre des travailleurs très qualifiés et très bien payés et d’autres employés à des tâches ingrates et peu rémunérées. Entre les deux, la vaste classe moyenne professionnelle aura été laminée par l’automatisation, non seulement dans les activités manuelles grâce à la robotisation mais également dans les emplois «cognitifs» de bureau, grâce à des logiciels plus performants et moins chers que les humains, permettant de réorganiser le travail avec moins de personnel.

Le sociologue Randall Colins explique pour sa part pourquoi le capitalisme s’approche de «la fin des échappatoires»: l’automatisation détruit des emplois et cette destruction n’est pas compensée par un nombre de créations suffisant dans d’autres secteurs. Les nouveaux marchés émergents n’existent pas non plus en nombre illimité et, enfin, aucun État ne peut occuper toute la population inactive en augmentant à l’infini le nombre d’emplois publics ou des années d’études (qui, selon le sociologue, sont aussi une manière de retarder l’inscription au chômage d’une partie des jeunes). En revanche, l’auteur juge impossible qu’une société supporte un taux de chômage de 80%, même dans les conditions chaotiques et hyper-sécuritaires qui plantent le décor de la série d’Arte:

L’économiste américain Tyler Cohen prédit que 15% des Américains occuperont des emplois très bien rémunérés dans le management, l’informatique, le marketing. Les 85% restants se contenteront des miettes

«D’après les normes américaines, un taux de chômage de 10% est douloureux: un taux de 25% (tel qu’on le constate dans les sociétés en crise) est très alarmant, mais plusieurs sociétés y ont survécu. Mais lorsque le chômage affecte 50 ou 70% de la population en âge de travailler, la pression exercée sur le système capitaliste tant par la sous-consommation que par l’agitation politique rend sa survie impossible. Ceux qui croient que de tels taux de chômage sont inimaginables n’ont qu’à faire un effort d’imagination supplémentaire en extrapolant à toutes les catégories d’emploi les effets du chômage technologique dû à l’informatisation généralisée.»

(citation extraite du blog de Christophe Bouillaud)

Pour l’économiste américain Tyler Cowen, le marché du travail américain pourrait dans une vingtaine d’année avoir une structure comparable à celle de Trepalium: 15% de la population occuperait des emplois très bien rémunérés dans le management, l’informatique, le marketing. Les 85% restants se contenteraient des miettes: certains travailleront au service des 15%, seront les tuteurs de leurs enfants ou leur prof de yoga personnel. D’autres auront moins de chance…

Une vision rétro-futuriste du travail

Les futurologues, prospectivistes et économistes déprimants cités plus haut s’accordent sur un point: pour une minorité au moins, le travail sera plus épanouissant et stimulant que jamais. Ceux qui auront la chance de ne pas être remplacés par les machines mais de collaborer avec elles seront les grands gagnants de l’ère du travail du futur. Il s’agira d’une élite de manipulateurs de symboles dans des métiers centrés sur l’application de connaissances: scientifiques, consultants, informaticiens, artistes, financiers, etc. Des gens non seulement bien payés mais exerçant des boulots intéressants, cool ou à statut social envié.

Dans Trepalium, il n’en est rien: les cadres semblent occuper des postes qui répondent à la définition que donne l’anthropologue David Graeber des «bullshit jobs». Inintéressants, inutiles, vains. Les salariés de la ville fictive de la série, Aquaville, mélange de l’esthétique urbaine de Metropolis et de Brazil, sont employés dans la firme régionale qui gère l’approvisionnement d’eau. Ils ne font preuve d’aucune créativité, d’aucune prise d’initiative et sont enferrés dans une organisation de type bureaucratique, plus Cogip que Google, dans laquelle les salariés réalisent des tâches solitaires, répétitives et abrutissantes. L’avancement ne s’y joue qu’à l’habileté à faire de la politique dans les couloirs de la boîte, à faire jouer ses pistons au mieux (et même bien pire). Une fresque qui évoque donc la société industrielle du XXe siècle et ses organisations rigides et hérarchiques: certains choix de lieux de tournage (le siège du parti communiste français, le Centre national de la danse) sont d’ailleurs cohérents avec cette vision rétro-futuriste.

Les conditions de la réussite économique qu’on enseigne à présent dans les secteurs innovants reposent plutôt sur la souplesse organisationnelle et des interactions entre de nombreux travailleurs et entreprises. Par choix esthétique ou par conviction, le scénario propose donc une anticipation anachronique de ce que serait le travail dans le futur. Par ce choix, la série passe également à côté de la problématique de l’autonomie au travail, qui fait peser sur le salarié la responsabilité de sa réussite ou de son échec et rend superflus les dispositifs de contrôle et de sanction, qui pullulent dans la firme de Trepalium.

Un monde cloisonné dont la globalisation est absente

Dans L’homme inutile, Pierre-Noël Giraud propose un modèle qui oppose travailleurs nomades et sédentaires. Les premiers sont inscrits dans cette mondialisation, il participe à une compétition pour offrir leurs compétences partout dans le monde, quand les seconds répondent aux besoins des premiers, et ne sont en concurrence qu’entre eux sur un même territoire (on ne peut pas délocaliser un enseignant, un boulanger, une infirmière, etc.). L’économie d’un territoire doit attirer les nomades, qui produisent les biens et services vendus dans l’économie globale, pour que les sédentaires aient des débouchés. Mais quand les «nomades» sont concurrencés par des nomades d’autres territoires, ils se déversent vers le secteur sédentaire et génèrent une hausse de l’inactivité de ces derniers. «Dans les pays rattrapés, ces trappes prennent la double forme du chômage de longue durée, en particulier des jeunes, et des “travailleurs pauvres” (working poors), enchaînant les “petits boulots”.»

Le scénario de Trepalium semble ignorer totalement cette donne territoriale: les personnages y évoluent en vase clos, dans une ville qui n’a apparemment aucun échange économique avec les autres régions du monde. Le sommet de la hiérarchie professionnelle consiste à travailler dans la vaste compagnie générale des eaux et il n’est jamais fait mention au cours de la série d’entreprises tournées vers les marchés extérieurs et l’exportation, même si elles sont qualifiées de «multinationales».

L’une des réussites de la série est de montrer à quel point l’exclusion du marché du travail retire aux individus toute possibilité de se construire une identité positive

Trepalium décrit un monde où «l’ultralibéralisme [est] poussé à l’extrême, dans un univers cloisonné», comme l’explique le réalisateur de la série, Vincent Lannoo. Cette claustrophobie a son intérêt scénaristique, mais en revanche elle ne permet pas d’aborder les enjeux de la globalisation de l’économie.

Emplois bidons, revenu universel, tiers secteur, répression: comment occuper les gens?

La série propose une vision très proche de notre économie sur un point, celui de la gestion du chômage. Dans le premier épisode, gouvernement décide de créer ex nihilo 10.000 «emplois solidaires», réforme explicitement qualifiée de «mesure sociale». Les 10.000 membres de la «Zone» qui auront le privilège d’aller travailler en ville au service des «Actifs» (les membres de l’élite qui vivent du bon côté du mur) vont tuer le temps en échange d’un travail factice, puisque, dans la smart city du futur, tout fonctionne déjà très bien grâce à l’automatisation et à l’optimisation de la main-d’œuvre humaine.

L’une des réussites de la série est de montrer à quel point l’exclusion du marché du travail retire aux individus toute possibilité de se construire une identité positive. La solution politique proposée, décidée par le gouvernement dans l’unique but de tarir la source de la colère qui alimente un groupe d’activistes armés, n’a donc pas de finalité économique. En cela, elle nous rappelle les multiples dispositifs de soutien à l’emploi qui visent plus à occuper les personnes éloignées du marché du travail qu’à réellement réorienter l’économie vers des secteurs vraiment pourvoyeurs d’emploi ou à faire le choix du partage du travail. Trepalium laisse de côté la proposition en vogue à la fois dans les milieux libéraux et chez les tenants de la décroissance d’un revenu universel, ou de base, ou inconditionnel. Conscient que le plein emploi ne reviendrait sans doute jamais, Rifkin proposait dans La fin du travail de valoriser le secteur non marchand de l’économie solidaire, des associations et des coopératives en le rémunérant à hauteur de son utilité sociale.

Les autorités d’Aquaville mélangent ce saupoudrage social d’emplois aidés à des investissements bien plus lourds en maintien de l’ordre et en répression, qui deviennent absolument nécessaires puisque les laissés pour compte représentent l’immense majorité de la population. Au moins des emplois sont créés dans la police et dans l’armée...

La fin du travail, si elle est notre horizon à moyen terme –hypothèse elle-même très discutée–, n’implique heureusement pas automatiquement un scénario d’hyper-inégalités. Karl Marx comme John Keynes ont rêvé d’un monde dans lequel les machines auraient libéré l’homme du fardeau du travail: en fait, la fin du travail n’est pas un aboutissement, mais l’amorce d’une société différente. Quel genre de société? C’est toute la question, dont on espère que les réponses apportées par nos dirigeants sera plus enthousiasmantes que celles proposées dans la série d’Arte.

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