Sarkozy, l'éternel illégitime

LIONEL BONAVENTURE / AFP.

LIONEL BONAVENTURE / AFP.

Derrière l'image du «revenant» qui l'entoure encore dans les médias, on en trouve une autre, persistante: celle d'un homme encore habité, trente ans après ses débuts, par un complexe de culture et de formation.

«Nicolas Sarkozy tente de revenir.» Drôle d’affirmation à propos d’un homme pourtant revenu officiellement dans le jeu politique depuis septembre 2014, sorti ensuite vainqueur de l’élection pour la présidence de l’UMP –rebaptisée Les Républicains– et qui peut au moins se targuer de la bonne tenue de son parti aux cantonales de mars et aux régionales de décembre 2015. Au début, il y a plus d’un mois et demi, il était encore possible d’attribuer cette idée de tentative de «retour» à la paresse de langue d’un commentateur. Mais cela a tourné à la rengaine, dans les médias, parmi les politologues, même parmi les rivaux de Nicolas Sarkozy. L’hebdomadaire Marianne introduit même un dossier consacré à ce come-back 2016 supposé de l’ancien chef de l’Etat derrière ce titre, dans son dernier numéro: «Le revenant». C’est devenu un credo insistant. Sarkozy tente de revenir, et bien sûr, doit-on en déduire avec gourmandise, il n’y parvient pas. Il brasse de l’air pour rien; fait du surplace; mieux: il recule.

Cette curieuse analyse de la situation de l’ancien président de la République remonte en fait au lendemain des régionales. Le sauvetage par la gauche de cinq régions était porté à son débit, conséquence indirecte de sa propre «droitisation» et de son refus de faire cause commune avec le PS pour contrer le Front national. Sa cote de popularité, déjà déclinante, décrochait soudain, pour se fixer juste au-dessus de 20%, c’est à dire loin des scores euphoriques d’Alain Juppé. Comble d’humiliation: au niveau-même du maigre satisfecit que recueille, de son côté, François Hollande, depuis janvier. Et comme on apprenait qu'il allait faire paraître un livre à la rentrée, fait de confessions, d’autocritique et du bilan de son quinquennat, on en concluait abusivement qu’il tentait de «revenir».

Il était bien là, pourtant, depuis deux ans, à sa manière, voyante, manœuvrier à la hussarde, espérant encore contraindre le parti d’épouser sa main et de favoriser sa candidature aux primaires de novembre. Mais le regard porté par l’air du temps sur lui, à l’extérieur comme à l’intérieur du parti, se mettait soudain à le nier, assez résolument. Moins à le combattre qu’à l’oublier. A le mettre entre parenthèses. Comme si, désormais, il comptait pour beurre. S’il tentait de revenir, c’était qu’il n’était pas revenu en 2014. Qu’il restait l’ex, l’ancien président battu en 2012, qui ne s’en remettait toujours pas et dont le parcours politique, depuis, n’était pour ses héritiers et ses adversaires qu’une source d’encombrement. Celui auquel même certains de ses proches avaient conseillé, depuis 2012, de ne plus se porter candidat à une présidentielle, ou alors seulement au tour extérieur, façon De Gaulle, en se faisant prier, pour le bien de la patrie, sans replonger dans la tambouille ordinaire de l’opposition.

Des instants de chagrin de soi

Depuis le soir du second tour des régionales, un chant s’est levé. Face aux progrès inquiétants du Front national, l’époque était désormais au rajeunissement d’urgence des cadres. Soudain, Nicolas Sarkozy s’est mis à symboliser l’usure, à droite, du monde politique. La même mésaventure menace grandement François Hollande, à gauche. D’ailleurs, les sondages mettaient les deux hommes dans le même sac, leur déconseillant, à l’un comme à l’autre, de briguer la magistrature suprême en 2017. Il y avait du phantasme dans les température hésitantes de l’hiver, celui d’une vie politique rénovée avec laquelle le pays pourrait enfin se réconcilier, et naturellement, comme pour François Hollande, dans le camp d’en face, cette incantation visait d’abord les présidents, ex ou actuel, forcément archaïques –même si l’opinion publique témoignait aussi de sa confusion en plébiscitant, dans le même temps, Alain Juppé, doyen toutes catégories de la classe politique.

Terrible situation que celle du chef devenu transparent pour ses troupes. Du PDG que le conseil de surveillance laisse dans l’ignorance de ses décisions. C’est un peu ce qui arrive à Nicolas Sarkozy. La plus grande partie des informations qui transpirent des Républicains sont d’évitement. Les rivaux qui ne le saluent plus, pendant les réunions, ou qui s’en repartent dès qu’il doit prendre la parole. Ses recommandations idéologiques ou tactiques systématiquement tenues pour inopérantes ou banalisées. Et maintenant, cette mise en examen pour financement illégal de campagne électorale en marge de l’affaire Bygmalion, qui pourrait suffire, de l’avis au moins de ses adversaires, à l’empêcher de concourir aux primaires de son camp.

S’il est un mouvement sarkozien, ce n’est pas tant de «tenter de revenir» que d’éviter désormais d’être éjecté, de devoir renoncer à sa candidature, par l’accumulation de mauvais coups du sort. Son dernier carré d’amis assure qu’il va se battre. Qu’il n’est jamais meilleur que dans l’adversité. Lui même a répété, dans son livre, La France pour la vie (Plon), qu’il se sentait plus à l’aise dans la tempête que par temps calme. «Je suis un guerrier», répète-t-il. Dans l’ouvrage, comme à son habitude, il fanfaronne: «La difficulté m’a toujours stimulé. Elle m’oblige à donner ma pleine mesure.» Dans les mois qui viennent, il va être servi.

Pourtant, ses armes habituelles, son énergie, son culot, même, pourraient bien risquer de lui faire défaut. «Sarko» serait affaibli, moins par les assauts conjugués des autres contre lui que par sa propre évolution, qui transparaît, malgré ses trucs de professionnel, son autosatisfaction chronique, dans ses écrits et ses déclarations récentes. La nouvelle mise en examen, les déconvenues sondagières, les écuries concurrentes qui bravent son leadership chez les Républicains surviennent et s’expriment certainement à un moment paradoxal de sa vie politique. Au temps d’un certain aveu. De confidences faites, même par mégarde, et pas toutes à son profit. Des instants de chagrin de soi, que ne parvient pas toujours à contenir sa longue pratique des postures avantageuses.

«Il fallait que je démontre plus que les autres»

A lire La France pour la vie, à visionner les émissions qui ont accompagné la promotion du livre et surtout l’excellent «Sept à Huit» du 24 janvier, sur TF1, transparaît un certain contexte psychologique sarkozien, plus compliqué que les lecteurs, les téléspectateurs de Nicolas Sarkozy ne pouvaient l’envisager, chez l’ancien président de la République. Certainement malgré lui, et ses relecteurs, l’ancien chef de l’Etat laisse s’installer l’idée, par exemple, qu’il s’est toujours «senti illégitime». «Je n’ai jamais appartenu à une forme de bourgeoisie, à une forme d’élite», explique-t-il. « J’ai toujours pensé qu’il fallait, pour moi, que je démontre plus que les autres.»

Lui, Nicolas Sarkozy, complexé? Aussi infériorisé qu’un provincial égaré dans un dîner parisien? L’ancien maire de Neuilly, et député des Hauts-de-Seine, qui n’a jamais paru y fréquenter que des femmes et des hommes de fortune –et qui s’en excuse par endroits, dans le livre–, qualifié, même, de «président des riches» pendant son quinquennat, aussi mal à l’aise, au fond, en face du phénomène, qu’un Patrick Modiano confronté à l’obligation de raconter son dernier livre en public? On croit rêver. On devrait en sourire. En 1996, lors de son mariage avec Cécilia Ciganer-Albeniz, ses témoins s’appellent Martin Bouygues et Bernard Arnault. Et ce n’était que le début, bien avant le champagne du Fouquet’s et la croisière sur le yacht de Vincent Bolloré, après la victoire de 2007.

Et pourtant, au fil des pages du livre, des réponses aux entretiens, revient une insistance, sans doute la seule: si complexe il y a, il n’est évidemment pas d’argent, Nicolas Sarkozy s’y réfère trop. Il est de culture. Son illégitimité? Sa distance d’avec l’élite aristocratique de l’ENA et de ses dérivés, lui qui n’a pas pu empocher le diplôme final de Sciences Po, faute, semble-t-il, d’une assez bonne maîtrise de l’anglais; sa méfiance réactive de la haute fonction publique, des grands profs issus de la non moins grande bourgeoisie parisienne. Evidemment des magistrats. Bien sûr, des «implacables procureurs de la gauche bien pensante». Quand il dit qu’il aurait pu faire fructifier ses talents ailleurs qu’en politique, il fait référence à l’entreprise, aux placements financiers et dit son admiration pour les grands capitaines d’industrie. Non pour les carrières plus intellos, plus aristos, le pénal ou la diplomatie. Non pour l’Inspection des finances, qui abrita les débuts de l’énarque… Alain Juppé.

Il a cru compenser, et pendant trente ans, il y a réussi. Il a même su retourner à son profit ces insatisfactions de soi. S’est caréné à outrance dans le rôle du petit mec nerveux, star des meeting, à l’oralité aisée, et a forcé tous les passages à la hargne, jusqu’au quinquennat. «Je ne rendais pas compte, explique-t-il d’ailleurs, que les portes étaient ouvertes.»

«Un jour, ce sera mon tour»

«Sarkozy est fini, et il ne s’en rend pas compte.» L’avis émane d’un élu LR, dans le Figaro Magazine, et accompagne un  article, le 30 janvier, dans lequel Nicolas Sarkozy se félicite de l’accueil réservé à son livre –75.000 exemplaires vendus en quinze jours, selon l’éditeur. Depuis sa mise en examen, le 17 février, d’autres gracieusetés se sont libérées dans le parti. «Il est mort», a-t-on entendu. Ou encore: «Copé aura sa peau.» Sans doute le chœur des exécuteurs a-t-il grossi depuis les régionales. Ses adversaires ont bien lu son livre. Ils y ont vu sa peur du «vide», ce sentiment réservé à une poignée d’élus, qui s’empare du président quittant l’Elysée, au dernier jour de son mandat.

Passation de pouvoir entre Chirac et lui, en 2007: «Je comprends qu’à ce moment précis, il est détruit par l’idée du vide qui l’a toujours hanté et qui explique sa soif d’action. Je pense alors qu’un jour, ce sera mon tour.» A la vérité, Nicolas Sarkozy n’a pas encaissé son propre départ. Son amertume déborde à ce sujet. Il en veut trop à François Hollande d’avoir tourné les talons, en 2012, sans l’accompagner en bas du perron de l’Elysée. Sa femme, Carla Bruni, a parlé de l’après-Elysée en termes encore plus directs, de ces «énarques grassouillets» qui les ont laissés tomber, elle et lui, au soir du 6 mai. Et tant mieux, ajoutait-elle, son mari et elle «fuient les mondanités et les lobbies, à l’inverse des socialistes, assoiffés de réseaux».

Pour beaucoup de ses adversaires, et pour les commentateurs, Nicolas Sarkozy est revenu –un peu– en 2014, et «tente de revenir» encore, en 2016, pour ne pas avoir à s’en aller. Pour échapper à ce «vide» de 2012. Non pour gagner, ou alors, plus accessoirement. Les mêmes paraissent, ces semaines-ci, unanimes à penser maintenant que ce n’est pas une raison suffisante pour rester encore. 

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