Au Festival de Berlin, la question des migrants fait (souvent) du bon cinéma

Extrait du documentaire Fuocoammare.

Extrait du documentaire Fuocoammare.

Le problème politique des réfugiés influe de nombreux films présentés à la Berlinale cette année. De manière indirecte ou très frontale.

C’est compliqué. Et comment ne le serait-ce pas? Une chose est, en effet, de placer le Festival sous le signe de l’accueil des migrants, avec vigoureuse déclaration du directeur de la Berlinale, Dieter Kosslick, soutien explicite de la présidente du jury, Meryl Streep, et  de la première star invitée sur le tapis rouge, George Clooney, venu défendre Avé César des frères Coen, film d’ouverture. Il est également possible de sélectionner, dans les multiples sections et sous-sections, un nombre important de films en rapport avec cette thématique –ce qui fut fait.

Mais une autre chose est de percevoir comment la vision effective d’un film, dans le cadre d’un festival de cinéma, entre en interférence avec les enjeux complexes et fort peu festifs de la tragédie mondiale que sont devenus les phénomènes migratoires, sous l’effets des guerres, des dictatures insupportables, de la misère atroces et des catastrophes environnementales.

Tous du même monde, le nôtre

Ce nécessaire et troublant télescopage est exactement ce qui s’est produit avec la premier film en compétition officielle, le très puissant et subtil documentaire Fuocoammare de Gianfranco Rosi. Le film est entièrement tourné sur la désormais tristement célèbre île de Lampedusa, destination d’innombrables embarcations tentant de traverser la Méditerranée depuis sa côte Sud. Il débute aux côtés d’un garçon de 11 ans, habitant de l’île, ses jeux, sa vie de famille, ses copains, il continuera d’accompagner cette chronique tout en y mêlant des séquences rendant compte des procédures d’accueil, des tentatives de sauvetage, du travail des secouristes, des pompiers, des policiers, du médecin, de la prise en charge des vivants et des morts.


Et c’est cette manière extraordinairement attentive, pudique, précise, de ne pas séparer le «phénomène» –gigantesque, monstrueux, répété comme un cauchemar sans fin– du «quotidien», cette manière de faire éprouver combien ces damnés de la terre contemporaine et ces habitants d’une petite cité européenne appartiennent à un seul monde, le nôtre, qui fait la force et la justesse du film. Y compris dans un contexte aussi singulier qu’un grand festival de cinéma.

Aux racines de la violence

Fuocoammare peut sans mal être situé au sein d’une galaxie de films également présentés au début de cette 66e Berlinale. Ainsi, toujours dans le registre documentaire, du très beau Ta’ang de Wang Bing, dont le titre désigne une ethnie birmane en but aux exaction de l’armée et obligée de chercher refuge en Chine. Ou Entre les frontières (Between Fences) d’Avi Mograbi, réflexion sur les puissances de représentation du cinéma et du théâtre face à une crise migratoire et humaine, celle des réfugiés éthiopiens et érythréens en Israël, parqués dans des camps sans pouvoir obtenir aucun statut. Mais aussi bien la fiction composée par le Bosnien Danis Tanovic, Mort à Sarajevo. Autour des commémoration du début de la Première Guerre mondiale à Sarajevo le 28 juin 2014, le film est un requiem burlesque et impitoyable pour les idéaux d’une Europe politiquement impuissante et moralement paralysée telle qu’elle s’est révélée à partir de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie –avec les suites qu’on sait, en Lybie et en Syrie entre autres.

Le film de Téchiné met, lui, l’accent sur le respect du désir des autres comme ressort d’un possible vivre ensemble, d’un possible départ vers cet avenir

Cette faillite de l’Europe trouve des racines dans son passé colonialistes, dont Cartas da Guerra d’Ivo Ferreira rappelle avec élégance et émotion la forme particulièrement atroce qu’elle prit durant les guerres de libération contre les Portugais, en l’occurrence en Angola. Cette thématique figure aussi dans le film américain de l’Iranien Rafi Pitts, Soy Nero, dont la première partie est centrée sur la frontière des États-Unis avec le Mexique, barrière d’acier et de violence qui, là aussi, prétend isoler des parties de ce monde pourtant implacablement unique. La Route d’Istanbul de Rachid Bouchareb, consacré à la quête d’une mère pour retrouver sa fille partie rejoindre le Jihad en Syrie, entend éclairer une autre facette. D’autres films, tels Havarie de Philip Scheffner ou Meteorstrasse d’Aline Fischer sont également centrés sur ces enjeux.

Côté français, philosophie et vivre ensemble

Des enjeux que les deux très beaux films français présentés en compétition durant la première partie du Festival paraissent ignorer. Ce n’est pas si simple. Avec L’Avenir, Mia Hansen-Løve secondée par une Isabelle Huppert impériale semble s’attacher à un récit intime, celui d’une rupture vécue par une femme, prof de philo dans un lycée, qui se pensait installée fermement entre mari, enfants et métier. Mais cette rupture/relance admirablement filmée est aussi un appel aussi urgent que courageux, pour ne pas dire téméraire, à ce que la pensée ne soit plus absente de nos vies quotidiennes –soit le plus juste antidote aux dérives identitaires gouvernées par la peur et le refus des autres qui dominent notre temps. 

Complètement symétrique, Quand on a 17 ans d’André Téchiné met, lui, l’accent sur le désir, et le respect du désir des autres comme ressort d’un possible vivre ensemble, d’un possible départ vers cet avenir qui donne son nom au film de Mia Hansen-Løve.


Au sein d’une offre traditionnellement très, trop pléthorique, caractéristique de la Berlinale (une cinquantaine de longs métrages par jour), cette édition aura paru receler un nombre inhabituel de propositions intéressantes, dont toutes ne sauraient être rattachées, même indirectement, à la thématique centrale liée à la situation contemporaine.

C’est exemplairement le cas de deux films venus du Japon. Avec Creepy, Kiyoshi Kurosawa retrouve les codes du cinéma fantastique de son époque Cure, il y a vingt ans, tout en déployant une finesse de mise en scène exceptionnelle. Tandis que le sino-américain Wayne Wang, lui aussi installé dans l’archipel et avec Takeshi Kitano en guest star, offre un surprenant film onirique et érotique, aussi délicat qu’émouvant, sous l’intitulé While the Women Are Sleeping dont le titre n’évoque pas en vain la référence aux Belles Endormies de Kawabata.

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