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La belle façade du tennis français vole en éclats

Jean Gachassin à Roland-Garros le 6 juin 2015 I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Jean Gachassin à Roland-Garros le 6 juin 2015 I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

De nouvelles révélations du Canard enchaîné pointent de graves problèmes de gouvernance à la tête de la FFT sous l'impulsion de son président Jean Gachassin. Le tout dans un contexte largement trouble, malgré le silence décourageant des instances.

Le bruit des balles qui scande généralement la vie du stade Roland-Garros a été remplacé par la fureur de celles qui sont en train de mettre le tennis français à feu et à sang. À chaque jour suffit la peine de nouveaux tirs par médias interposés. Dans cette vendetta, Le Canard Enchaîné fournit quelques grosses munitions ce mercredi 17 février. Deux semaines après des premières révélations sur Jean Gachassin, l’actuel président de la Fédération française de tennis (FFT), le «volatile» fond à nouveau tel un aigle sur l’ancienne gloire du rugby français par le biais d’informations salées au sujet de la légende de Bagnères-de-Bigorre.

La FFT, qui regroupe 1,1 million de licenciés et a dégagé plus de 80 millions d’euros de marge pour la seule édition des derniers Internationaux de France, se retrouve du coup prise dans une nouvelle polémique. Le 27 janvier, en reprenant les éléments en cours d’une enquête diligentée par le ministère de la Jeunesse et des Sports sur le train de vie de Jean Gachassin, Le Canard Enchaîné avait déjà épinglé celui connu notamment sous le surnom de «Peter Pan» lorsqu’il faisait le bonheur du XV de France. Il était évoqué de trop grandes largesses au niveau des notes de frais d’un président défrayé à hauteur de 7.000 euros et surtout d’un soupçon de trafic de billets de Roland-Garros remontant à quelques années. 

Manquements ethiques

Dans son édition du 17 février, l’hebdomadaire va donc beaucoup plus loin en étayant la liste des manquements «éthiques» supposés de Jean Gachassin qui apparaît sous les traits d’un noceur pour le moins léger fréquemment rappelé à l’ordre par des collaborateurs de la FFT qu’il aurait dû, en principe, diriger comme Bernard Giudicelli, secrétaire général de la FFT, et Gilbert Ysern, alors Directeur général de la même institution sportive. 


Dans l’article, très documenté avec des extraits de courrier confondants, sont listés des débordements répétés en termes de comportement et, plus grave, un usage pour le moins amical et douteux du quota de dizaines voire de centaines de billets dont Jean Gachassin bénéficiait pour Roland-Garros en tant que président de la FFT, mais aussi quand il était président de la ligue Midi-Pyrénées avant son élection nationale en 2009. Des contreparties par le biais de voyages payés à l’œil sont mises en avant par l’hebdomadaire satirique.

J’ai refusé les invitations de Bouygues et d’Eiffage. Vinci a gagné, c’est tout…

Gachassin

Les imprudences de Jean Gachassin ont visiblement mis la FFT dans une position inconfortable à de nombreuses reprises en l’obligeant à étouffer ces dérapages et Le Canard Enchaîné ne se prive pas notamment de citer la naïveté apparente du président dans le cadre de l’appel d’offres lié aux travaux de modernisation de Roland-Garros qui suscitaient la convoitise des plus grandes entreprises de BTP (marché emporté par Vinci). 

«J’ai pris un pot avec un gars de Vinci qui fait du rugby à Dax, mais c’était bien avant l’appel d’offres, avoue Jean Gachassin au Canard. J’ai refusé les invitations de Bouygues et d’Eiffage. Vinci a gagné, c’est tout…» 

Un licenciement polémique

Dans une lettre commune de mars 2015 et publiée par le Canard en plus de courriels alarmés, six dirigeants de la FFT –des subalternes de Gachassin sur le papier– avaient tenté, en effet, de le recadrer sur ce sujet. «Nous refusons évidemment d’être mêlés à tes agissements et aux infractions que tu as pu commettre», est-il écrit sur un ton pour le moins sec.

Ce déballage d’informations pas innocentes surgit «évidemment» dans un contexte pour le moins troublé et nauséabond puisque le 4 février, Gilbert Ysern, le DG, a été sèchement remercié par le même Jean Gachassin qui avait découvert que son salarié n’avait pas une haute opinion de sa personne (ce qui peut se comprendre au regard de l’article du Canard), mais aussi par l’entremise de l’ambitieux Bernard Giudicelli, successeur «désigné» par Jean Gachassin. Ce dernier avait annoncé voilà longtemps qu’il ne briguerait pas un troisième mandat (les élections à la présidence de la FFT sont programmées en février 2017). 

Un licenciement que le même Ysern conteste comme il l’a souligné avec force en rencontrant un groupe de journalistes lundi 15 février. Dans des propos rapportés par L’Équipe, il se défend ainsi:

«Dans le courrier qui m’informe de mon licenciement, je ne fais l’objet d’aucune faute grave et encore moins de faute lourde. Ce que le président Gachassin me reproche, c’est d’avoir outrepassé mes fonctions et pris des décisions qui dépassaient mon cadre de salarié de la fédé. Or, cela, non seulement je le nie, mais je peux le prouver. Depuis six ans, toutes les décisions prises l’ont été en parfait accord avec les élus. Or, samedi, lors de l’assemblée générale, Jean Gachassin a précisé que son désir était de “rendre le pouvoir aux élus. Cela sous-entend clairement que je l’avais ravi, ce qui est grave, très grave et complètement faux. Et ça aussi je peux le prouver. Preuves à l’appui.»

Sourds et aveugles

Ce règlement de comptes à tous les étages ne serait pas «tragique» si l’assemblée générale de la FFT, organisée voilà quelques jours, ne s’était pas déroulée dans une ambiance très paisible, presque moutonnière, par rapport à tous les événements négatifs qui ont jalonné la vie fédérale depuis de longs mois, comme si tous les délégués réunis étaient sourds et aveugles ou dans leur joie d’être au cœur d’une fédération riche et puissante. 

Et pourtant, ce ne sont pas les faits qui manquaient pour alerter: licenciement d’Ysern, chaos médiatique lors de la nomination de Yannick Noah à la place d’Arnaud Clément au capitanat de Coupe Davis par le truchement d’un audit sans queue ni tête, polémique au sujet de la très onéreuse organisation, à la Guadeloupe, du premier tour de coupe Davis entre la France et le Canada en mars prochain, travaux d’extension de Roland-Garros qui n’avancent pas en raison des oppositions juridiques des riverains, climat de défiance entre certains joueurs français avec Jo-Wilfried Tsonga comme «animateur», baisse du nombre de licenciés etc.

Les fédérations et le sport français refusent majoritairement de se réformer et de se gendarmer en renâclant notamment à limiter les mandats desdits élus

Bref, tout cela fait beaucoup pour une fédération qui a tout de même réélu Jean Gachassin en février 2013 avec 85% des voix et sans adversaire en connaissant ses très nombreuses faiblesses depuis longtemps comme l’atteste d’ailleurs le document du Canard Enchaîné. C’est d’autant plus accablant que Christian Bîmes, le prédécesseur de Jean Gachassin, avait dû renoncer à poursuivre sa mission à la tête de la FFT à cause d’une «prise illégale d’intérêt».

La grande famille du tennis

Jean Gachassin, 74 ans, figure sympathique du sport français en raison de son passé de rugbyman, adepte des claques dans le dos, volontiers paternaliste avec les meilleurs joueurs français, mais aussi avec Novak Djokovic et Rafael Nadal qu’il aime embrasser comme du bon pain, avait su originellement rassembler une «famille» divisée après le départ de son prédécesseur, le très controversé et très distant Christian Bîmes, mais il n’avait pas la «taille patron» pour la fonction. Au niveau du sport national et international, des commentaires peu amènes ont été réguliers en coulisse à cause de sa très grande légèreté (il a laissé sa place à Bernard Giudicelli dans l’instance suprême de la Fédération internationale malgré sa charge de président de la FFT). 

Et tout le monde, ou presque, feignait de l’ignorer arguant du succès immense du tournoi de Roland-Garros qui, c’est vrai, continuerait de réaliser les plus gros bénéfices y compris s’il avait un idiot du village à sa tête. L’auteur de ces lignes, qui avait eu le tort de critiquer ladite fédération à plusieurs reprises, s’était fait fortement taper sur les doigts en mars 2014 par une autorité fédérale qui l’avait convoqué et couvert de reproches. Roland-Garros est un monument du sport français qu’on se le dise…

Sortir des dérives monarchiques

Les ennuis de Jean Gachassin sont, en réalité, le reflet de l’inepte gouvernance du sport français déjà stigmatisée sur Slate lors du récent fiasco du XV de France à l’occasion de la Coupe du monde avec, dans ce réquisitoire, l’évocation du président de la FFT. Des élus qui, parfois, n’ont pas le niveau de leur fonction et de leurs responsabilités (mais sont élus avec des scores de maréchal soviétique comme Gachassin) imposent leur loi à des salariés, comme un Directeur général, relégués à des rôles d’exécutants complètement piégés face au pouvoir laissé aux premiers. Mais les fédérations et le sport français refusent majoritairement de se réformer et de se gendarmer en renâclant notamment à limiter les mandats desdits élus (ligue, fédération) pour renouveler les générations ou les idées et éviter la création de «systèmes» pouvant entraîner des dérives monarchiques surtout au sein de celles qui sont les plus riches ou les plus exposées médiatiquement. Et le ministère des sports, aux pouvoirs si limités, n’arrive pas à imposer un changement véritable.

Le jour même où Paris présentait les grandes lignes de son projet olympique lors d’une cérémonie  à la Philharmonie, Jean Gachassin, dont la fédération est représentée au Comité national olympique et sportif français (CNOSF), fasait l’effet, en quelque sorte, d’une très grosse fausse note pour le sport français, mais c’est aussi –qui sait– une alarme salutaire qui prouve que rien ou pas grand-chose n’a changé dans l’organisation du sport national depuis 2005 et l’échec de Paris 2012 face à Londres à Singapour. Il serait peut-être temps de s’en rendre compte au lieu de repartir au combat olympique la fleur au fusil avant une nouvelle exécution à Lima en septembre 2017, face à Rome ou Los Angeles…

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