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Le rire enregistré des sitcoms revient. Une mauvaise blague?

Photo: iStock

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Avec la suite des aventures de «La Fête à la maison» sur Netflix, le sitcom à la papa a encore de beaux jours devant lui.

On l’avoue, il faut avoir été un enfant des années 1990 pour verser sa petite larme au retour de Danny, Jessie, DJ, Steph et bien sûr de Kimmy Gibbler, voisine délurée qui inventa, avec son look, le cool «hipster» bien avant l’heure. Ça tombe bien, c’est ce que nous sommes. Vingt ans après le dernier épisode de La Fête à la maison, la famille Tanner revient sur Netflix pour un sequel de treize épisodes. Dans lesquels on retrouvera l’histoire de résilience familiale, la loufoquerie et les vannes tendres qui incarnent aujourd’hui un idéal perdu de la sitcom tout public.


Mais ce qu’on va retrouver aussi, c’est le rire de l’auditoire qui ponctue chaque blague un peu ratée d’Oncle Jessie ou chaque moue effarée de Tante Becky. Netflix a en effet poussé la nostalgie jusqu’au bout en gardant les «ahahah» et «ooooh» des spectateurs, à une époque où on a pris l’habitude d’observer un silence monacal face aux cliffhangers (notamment par peur de se faire attaquer pour spoiler avec préméditation). «Avec La Fête à la maison: 20 ans après et bientôt Le Ranch (avec Ashton Kutcher), on redonne à un genre que tout le monde connaît une nouvelle jeunesse, se défend Netflix. C’est notre mission de faire découvrir ou redécouvrir au public les grandes manières de raconter des histoires.» La nôtre, de mission: vous retracer celle du rire enregistré, qui, hahaha, n’est pas qu’une mauvaise blague.

Je ne ris pas de toi, je ris avec toi

Vous avez déjà calculé le temps que vous avez passé devant Game of Thrones au lieu de vous plonger dans la compréhension du Boson de Higgs? Ne vous fatiguez pas, la réponse est toujours «trop longtemps». Ce que vous n’avez peut-être pas compté, c’est le nombre de fois où un rire enregistré vous a notifié qu’il serait de bon ton de vous esclaffer. Jusqu’au milieu des années 1990, c’est l’élément essentiel de la sitcom. Avec un ratio de six vannes à la minute, une longueur moyenne du «rire enregistré» de trois secondes et une durée d’épisode d’environ vingt minutes, un épisode de Friends cumule trois minutes non-stop de rires qui ne sont pas les vôtres. Vous vous dites que ce n’était pas la peine de vous donner autant d’indices et que vous auriez pu pouffer tout seul quand Ross est persuadé d’avoir atteint l’unagi? Pas si sûr. Des internautes se sont amusés à retirer les rires de Friends et sans eux, la série ressemble plutôt à un mauvais Desplechin: des gens qui n’ont rien à faire les uns avec les autres et qui galèrent à communiquer. Le rire enregistré nous ferait-il passer la pilule du n’importe quoi?

 


Pour Bill Kelley, professeur de psychologie à Dartmouth, il peut en tout cas nous aider à nous détendre: «Le rire des autres, même enregistré, déculpabilise […], encourage à se laisser aller. Le cerveau a l’impression de participer à une expérience collective.» Avec ce type de procédé, la sitcom nous donnerait ainsi l’illusion d’être constamment entourés par une bande de potes sympas, avec qui on partage les mêmes références et donc avec lesquels on peut loler sans complexes. Si les premières études sur l’efficacité du rire enregistré datent de 1974, son histoire remonte aux origines du cinéma muet. Les studios ouvrent alors leurs plateaux au public pour dynamiser le tournage de certaines comédies burlesques. Les acteurs comme Buster Keaton ou Charlie Chaplin peuvent y redevenir les clowns de music-hall qu’ils ont été.

C’est ce qui donne ce côté très festif, un peu inoffensif à la sitcom traditionnelle. Tout le monde est là pour passer un bon moment et faire un super-show

Saul Austerlitz

Dans les années 1940, la radio américaine fait appel au rire du public pour renforcer le côté spectacle de ses grands shows. Puis c’est au tour de la télévision de s’emparer de l’idée et d’en mesurer le pouvoir, grâce à une actrice: Lucille Ball. Devenue aujourd’hui une véritable icône américaine, la comique s’impose dès 1951 avec son show I Love Lucy qu’elle tourne volontairement en studio et en public à Hollywood. Filmée avec plusieurs caméras, dans des décors ouverts sur l’auditoire, la série fonctionne autour des grimaces de Lucille qui cabotine de plus belle en fonction des exclamations des spectateurs.


D’après Saul Austerlitz, auteur d’Une histoire de la sitcom(1)

«Les rires enregistrés dans les sitcoms, c’est un échange de bons procédés. Plus les acteurs en rajoutent, plus le public s’esclaffe et inversement. C’est ce qui donne ce côté très festif, un peu inoffensif à la sitcom traditionnelle. Tout le monde est là pour passer un bon moment et faire un super-show.» 

Human Laugh box

Tout le monde? Pourtant, nos oreilles ne nous trompent pas: et d’un, personne ne rit comme dans les séries. Et de deux, quel que soit l’épisode ou le show que l’on regarde, les rires semblent être toujours plus ou moins les mêmes. Du côté de Netflix, on assure que pour les tournages de La Fête à la maison, aucun public spécifique n’a été sélectionné. La liste d’attente est d’ailleurs longue et les places très convoitées pour assister aux enregistrements. Idem pour The Big Bang Theory, tourné dans les studios de la Warner à Burbank en Californie, qui est le show le plus demandé. Les places s’arrachent en quelques minutes. 

Cette rareté du précieux sésame d’entrée explique en partie cette homogénéité du rire: avec à peine une petite centaine de places, les heureux élus sont déjà conditionnés à glousser à bon escient. Mais, désolé pour ceux qui croient encore à la magie de la télé, cette impression est surtout due au fait que le rire enregistré est rarement naturel. Soit la prise de son se fait en direct, comme au théâtre (La Fête à la maison ou The Big Bang Theory), soit plus tard lors d’une projection de l’épisode (comme pour How I Met Your Mother) durant laquelle on enregistre les rires des spectateurs. Dans les deux cas, ces grands éclats de gaîté sont nettoyés, homogénéisés, amplifiés… en post-production. 

Mais il y a des séries qui se passent carrément du public pour assaisonner leurs blagues: les rires proviennent ici d’une bibliothèque sonore (en gros, tout AB Productions. En même temps, qui aurait pu rire de bon cœur devant la 98e tentative d’Annette de se serrer M. Girard?). Une «boîte à rires» que l’on doit à l’origine à Charley Douglass. Si au départ, la mission de l’ingénieur du son pour la CBS était de nettoyer la piste sonore pour permettre aux téléspectateurs de mieux entendre les dialogues (quitte à parfois déplacer un rire ou le renforcer un peu), il a l’idée en 1953 d’une boîte à rires –entre la machine à écrire et l’orgue d’église– qui devient le meilleur auditoire de la sitcom américaine. 

Avec la Laff Box, plus besoin de tourner en public, tous les rires sont là, classés par âge, genre et style, actionnables d’une simple pression du doigt. Très exactement, 320 rires répartis en 32 cassettes de 10 rires mélangés. Du «rire de celui qui comprend la blague en retard» à «celui de la femme au foyer» ou de «celui qui rit même s’il n’a pas compris», tous ces rires enregistrés, par Charley Douglass, sont mélangés pour créer un public parfait.

Les rires à la télé ont été enregistrés dans les années 1950. Aujourd’hui, la plupart des gens que vous entendez rire sont des gens morts

Saul Austerlitz

D’où viennent-ils? On ne sait pas vraiment. De précédents tournages peut-être, de la famille de Charley Douglass, sûrement. Très utilisée jusque dans les années 1980 puis remplacée par des ordinateurs plus perfectionnés, cette boîte à rires va alimenter les fantasmes et les légendes urbaines, comme celle que reprend Chuck Palahniuk en 2002 dans son monstrueux roman Berceuse: «Les rires à la télé ont été enregistrés dans les années 1950. Aujourd’hui, la plupart des gens que vous entendez rire sont des gens morts.» (Oui, l’auteur de Fight Club n’a jamais été le dernier pour la déconne). 

Loi universelle de la gravitation

Dans les années 2000, les rires enregistrés s’éteignent, en même temps qu’une certaine façon de produire des séries. 

«Friends et Seinfeld ont fait un peu le tour de ce que la sitcom avait à raconter sur notre époque, rappelle Saul Austerlitz. On est très vite passé à des séries plus cinématographiques, avec des personnages différents, plus adultes, moins sympathiques. Dans The Office ou Louie, vous n’avez pas envie d’être ces personnages. Le côté très réconfortant des sitcoms tradi a laissé place à des séries plus complexes et angoissées, en lien avec notre époque.» 

La disparition quasi totale du rire enregistré serait donc due à une dépression comique généralisée, mais aussi à une volonté de la série «d’être prise au sérieux». Seule CBS, pionnière du genre, a résisté à cette nouvelle théorie de la gravité avec Mom, The Big Bang Theory ou Mon Oncle Charlie, toutes créées par Chuck Lorre. Ces séries, aujourd’hui diffusées par le groupe Canal+ sont plus familiales, «mais ne collent plus à notre façon de les regarder, explique Saul Austerlitz. Si vous les binge-watchez, au bout d’un moment, vous n’entendez plus que les rires. C’est insupportable». Netflix aurait-il fait une erreur en ressuscitant le rire enregistré ? Pas sûr, selon Eric Laroche, responsable éditorial de Canal+ Séries. « La télé américaine fonctionne toujours en réaction à des modèles. Dans quelques saisons peut-être, les auteurs et les diffuseurs en auront assez de la comédie actuelle et voudront revenir à une forme traditionnelle. Il suffira d’un ou deux succès pour que le reste suive. » Vous voilà prévenue, famille Tanner.

1 — Sitcom, a history in 24 episodes from I Love Lucy to Community, Chicago Review Press (2014) Retourner à l'article

 

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