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Mais qu'arrive-t-il à EDF?

GUILLAUME SOUVANT/AFP.

GUILLAUME SOUVANT/AFP.

L'opérateur historique est victime de choix stratégiques contestables, mais aussi de la politique énergétique européenne et de mauvaises décisions de l'État.

Mais que se passe-t-il à EDF? Les annonces négatives se succèdent jour après jour: suppressions d’emplois, incapacité à financer les centrales EPR de Hinckley Point (Royaume-Uni), dérive continue du coût de Flamanville, programme de cession d’actifs de 10 milliards d’euros, perte de 30% de parts de marché sur le segment des entreprises, difficultés à finaliser le sauvetage d'Areva, appel discret à l’État pour qu’il renonce à ses dividendes, affrontements sur la fermeture de Fessenheim… Comment le champion du nucléaire, un des leaders mondiaux de l’électricité, le groupe étendard du social-colbertisme a-t-il pu décrocher si brutalement, si rapidement et si fortement?

À en croire la parole officielle, l’explication est simple: le stress financier d’EDF est le résultat de l’effondrement du marché de gros de l’électricité, consécutif à la chute du prix des énergies carbonées et aux surcoûts de l’EPR dans un contexte de libéralisation du marché et de moindre consommation. Mais on ne peut affirmer à la fois que le nucléaire est affaire de très long terme, que le cycle de vie des centrales nucléaires est quasi-séculaire et expliquer la panne de l’entreprise par la variation du prix du pétrole depuis 18 mois. Il faut donc inscrire la crise actuelle dans la durée et essayer de faire la part des variations conjoncturelles, des erreurs stratégiques et des défaillances éventuelles du politique, du régulateur et de l’actionnaire.

Effets radicaux du choix de l'EPR

Sur la durée, la crise actuelle relève de quatre types de facteurs.

Le premier tient aux effets radicaux du choix de l’EPR pour succéder au PWR, à l’hiver nucléaire qui s’installe après Fukushima et à la nécessité de reprendre un Areva en déshérence au moment où l’investissement dans Hinckley Point doit être lancé.

Le choix d’un réacteur franco-germanique ultrasécurisé fut la réponse d’EDF à la catastrophe de Tchernobyl. À l’époque, le coût de la sécurité supplémentaire faisait des nouvelles centrales une réponse malgré tout appropriée compte tenu de la hausse continue des énergies carbonées. Le désengagement allemand, la perte de compétence dans la gestion de projets complexes tant chez Areva que chez EDF, le renchérissement continu de l’EPR avec la montée légitime des exigences de sécurité, l’allongement de la durée de vie des centrales PWR qui a conduit à différer la commande d’EPR, et pour finir Fukushima… tout a contribué à tarir la demande d’EPR, à en renchérir le coût et à en allonger la durée de réalisation.

Dans ce contexte, les expériences finlandaise et française de réalisation de deux EPR tête de série ont eu un triple effet délétère: ruiner Areva, révéler la perte de compétence d’EDF et rendre plus difficile la réalisation des projets anglais d’EDF. Aujourd’hui, EDF doit investir 20 milliards d’euros à Hinckley Point, sans l’aide financière d’Areva et avec des partenaires chinois qui lui laissent la majorité du projet. L’aventure technique et économique britannique se double ainsi d’un problème de financement et donc de bilan.

Le pire des deux mondes

Le deuxième facteur tient aux effets de la politique énergétique européenne depuis l’adoption du marché unique. La doctrine officielle était de concilier trois impératifs dans la définition de la politique commune: la compétitivité, la protection du climat par réduction des émissions de carbone, la sécurité d’approvisionnement. Le mix énergétique d’EDF, presque totalement décarboné, le coût du MW pondéré parmi les plus bas, si ce n’est le plus bas d’Europe, et l’indépendance énergétique acquise grâce au nucléaire auraient dû faire d’EDF l’élève modèle de la classe européenne.

En fait, la politique européenne, par le caractère non contraignant de l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre et par l’absence de toute politique d’indépendance énergétique se résume à une politique de compétitivité abandonnée aux autorités de concurrence. Ces dernières n’ont eu de cesse que de démanteler les opérateurs dominants, de bannir les contrats de long terme sans effet sur le prix payé par le consommateur final tant le mix énergétique est déterminant dans la formation des prix. Résultat, EDF a dû accepter sa désintégration verticale tout en étant contraint de maintenir des prix bas garantis à des acteurs privés qui ne voulaient pas bénéficier de la liberté de choix de leur fournisseur! En somme, EDF a hérité du pire des deux mondes: la désintégration verticale pour favoriser la concurrence et la garantie tarifaire pour préserver les consommateurs finaux des divagations du marché.

Parvenir à affaiblir EDF relevait de l’exploit, l’État y est parvenu

Le troisième facteur tient à l’inconséquence voire à la frivolité des décisions de l’État au cours de la dernière décennie comme agent politique, comme régulateur et comme actionnaire.

Quel contraste saisissant entre d’un côté, l’État colbertiste architecte du programme électro-nucléaire, l’État social partenaire du compromis historique avec la CGT, l’État investisseur qui sut trouver les financements nécessaires à l’effort nucléaire dans les années 1945 à 1984, et de l’autre l’État politicien qui décapite Framatome pour plaire aux écologistes, installe Anne Lauvergeon et la laisse mener sa guerre à EDF, décide de fermer Fessenheim sans l’avis du régulateur nucléaire, l’État court-termiste qui gèle les prix au mépris de l’avenir, contraint EDF à reprendre Areva, l’État démagogue qui pratique quotidiennement l’injonction contradictoire: copieux dividendes et contrôle des prix d’un côté, «exemplarité sociale» et sureffectifs imposés de l’autre! Parvenir à affaiblir EDF qui disposait du meilleur parc électrique européen relevait de l’exploit, l’État y est parvenu.

Fuite en avant

Le quatrième facteur tient à l’échec des stratégies de fuite en avant de l’entreprise. Le dérèglement de l’État, les impasses de la politique européenne, la privatisation partielle conduisent progressivement l’entreprise à tenter de s’affranchir de la tutelle étatique, à étendre son empreinte territoriale sur le marché européen et à chercher dans le vaste monde des sources de croissance future.

Les incursions d’EDF au Brésil avec Light, les opérations nucléaires aux États-Unis, l’investissement ruineux en Italie avec la reprise d’Edison, et pour finir la fortune payée au Royaume-Uni pour s’assurer le droit d’investir dans le nouveau nucléaire, sont autant de manifestations d’un investissement davantage motivé par une prospérité passagère alors que les engagements étaient durables et que les marchés étaient peu connus. On notera au passage la tolérance de l’État actionnaire pour des aventures extérieures risquées et le prix qu’a dû payer EDF à ce même État, dont on a vu le court-termisme en matière tarifaire et sociale.

Les résultats d’une telle accumulation de choix inappropriés, d’hésitations stratégiques, d’affaiblissement financier continu commencent à se faire sentir et vont durer. EDF va devoir défaire ce qu’il a mis tant de temps à constituer, il va devoir céder des actifs et réduire son empreinte de marché. De bons esprits au sein de l’appareil d’État vont jusqu’à lui suggérer de se défaire de RTE alors que l’entreprise de réseau est un contributeur régulier au cashflow.

Avec Areva, c’est la double peine: EDF va devoir payer pour prendre le contrôle majoritaire de l’ex-Framatome, dont il n’a nul besoin pour assurer sa mission. Au passage, il perd un allié pour le financement de Hinckley Point et risque d’être engagé à son corps défendant dans la lamentable affaire finlandaise. Enfin, en démantelant Areva, Hollande défait ce qu’avait fait Jospin avec Lauvergeon et clôt un épisode politique peu glorieux.

Plus grave encore, si EDF parvient à financer le grand carénage qui permettra d’allonger la durée de vie des centrales nucléaires actuelles (55 milliards d’euros), on voit mal comment il pourrait financer le renouvellement du parc actuel à partir de 2030. Est-il besoin d’ajouter que le respect de l’engagement pris par Hollande de réduire à 50% la part du nucléaire en 2025 ruinera l’entreprise ou coûtera très cher au contribuable en indemnisations? À terme, c’est la perte de l’indépendance énergétique qui est en jeu.

Un pan nouveau de l'industrie française en crise

EDF, qui aura défendu son modèle nucléaire, accompagné timidement le déploiement des énergies nouvelles et combattu certaines mesures d’efficacité énergétique, aura montré sa difficulté à penser la transition énergétique. Si l’on ajoute que l’ouverture des marchés et l’effondrement des prix de gros de l’électricité ont créé des opportunités pour les nouveaux entrants, on comprend qu’il perde des parts de marché (30%) dans sa clientèle entreprises.

Avec la crise d’EDF, c’est un pan nouveau de l’appareil productif français qui connaît des difficultés. La perte des équipementiers comme Alstom Energie pouvait être contenue, pensait-on, aux activités manufacturières classiques. L’expérience actuelle révèle les fragilités de nos champions nucléaire, tant équipementiers qu’exploitants!

Au total, EDF connaît simultanément les affres de l’opérateur dominant lorsque son marché s’ouvre, les effets d’une moindre consommation due au ralentissement économique, l’impact temporairement négatif des baisses des énergies fossiles, les surcoûts prévisibles depuis Fukushima liés aux exigences de sécurité. Mais l’hyper-spécialisation dans le nucléaire, longtemps facteur d’électricité à prix modérés et de sécurité énergétique, reste un atout à terme à condition que l’État sache gérer la transition énergétique.

 

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