Quand un drame survient pendant une chanson, «ce n'est pas la faute de la chanson»

Devant l'Olympia, le 16 février 2016. JACQUES DEMARTHON/AFP.

Devant l'Olympia, le 16 février 2016. JACQUES DEMARTHON/AFP.

Plaidoyer pour un retour rapide de «Kiss The Devil» dans les setlists des Eagles of Death Metal.

Sauf changement de dernière minute, les spectateurs de l'Olympia n'entendront pas «Kiss The Devil», ce mardi 16 février, lors du concert parisien des Eagles of Death Metal, le premier du groupe en France depuis l'attaque qui a fait 90 morts au Bataclan, le 13 novembre dernier. Le batteur du groupe, Josh Homme, a expliqué au Monde pourquoi il n'interpréterait pas, malgré les demandes de certains fans, cette chanson dont les premiers accords avaient été interrompus par les tirs de kalachnikov des terroristes il y a trois mois:

«Nous ne pouvons pas jouer “Kiss the Devil demain. Nous ne savons plus où vit cette chanson désormais, et nous n’avons pas de raison de chercher à le savoir. Car nous avons aussi des demandes… de ne pas la jouer. Une personne qui ne veut pas l’entendre compte plus pour nous qu’une centaine qui voudraient qu’on la joue.»

Le groupe n'a pas non plus joué la chanson lors de ses deux récents concerts de Stockholm et d'Oslo, les premiers depuis le Bataclan, et sa décision est on ne peut plus logique quand on sait qu'à Paris, la salle sera remplie de survivants de l'attaque. Il ne reste plus qu'à espérer qu'il saura trouver, dans les mois et années qui viennent, «où vit cette chanson» pour l'interpréter à nouveau, car l'histoire du rock nous enseigne qu'une chanson peut aussi être plus forte que l'évènement tragique auquel son nom est attaché pour peu que ses auteurs la maintiennent en vie, la fassent respirer dans son milieu naturel, une salle de concert remplie de spectateurs extatiques.


Le 6 décembre 1969, Meredith Hunter, un spectateur d'un concert des Rolling Stones, était poignardé dans des circonstances troubles sur le circuit d'Altamont, en Californie. Le groupe jouait alors le morceau «Under My Thumb», qui, dès la fin de sa tournée, disparut ensuite de ses setlists pendant plus d'une décennie (la comparaison, à cet égard, des setlists pour le reste très similaires de la tournée 1969 aux États-Unis et de la tournée 1970 en Europe est révélatrice). Entre temps, une enquête à sensation de Rolling Stone avait blâmé le groupe pour le drame d'Altamont (écrivant aussi faussement au passage que le meurtre était survenu pendant qu'il interprétait «Sympathy For The Devil» –le diable, encore...). Mais les Stones se remirent à jouer «Under My Thumb» à partir de 1981, ouvrant même systématiquement avec cette chanson leur tournée cette année-là.


En juin 2000, un mouvement de foule survenu lors d'un concert à Roskilde (Danemark) avait coûté la vie à neuf personnes lors d'un concert de Pearl Jam. Quelques semaines plus tard, le groupe, qui avait songé à tout arrêter après ce drame, avait rejoué durant son concert de retour la chanson «Daughter», sur laquelle s'était interrompu son concert danois. Alors que, au Danemark, Eddie Vedder avait interrompu la chanson pour supplier les spectateurs des premiers rangs de s'écarter, cette fois-là, il la termina en s'adressant ainsi à la foule avant le morceau suivant, «It's OK»:

«La dernière fois que nous avons demandé à la foule de faire quelque chose, c'était dans des circonstances très différentes. C'est un peu épuisant nerveusement, mais ça serait bien de repartir du bon pied. Je vais vous demander de faire quelque chose, peut-être que vous le ferez: chantez fort car nous sommes en plein air, et chantez fort car vous êtes en vie.»


En 2003, un incendie avait éclaté lors de la première chanson d'un concert du groupe de hard-rock Great White, à cause de feux d'artifice lancés par le manager du groupe. Bilan: 100 morts, dont le guitariste Ty Longley. Immédiatement après, le chanteur Jack Russell avait affirmé que le groupe ne jouerait plus «Desert Moon», la chanson qu'il interprétait au moment du drame –deux ans plus tard, le guitariste Mark Kendall affirmait: «Nous tentons de rester à l'écart des choses qui nous rappellent cette nuit-là, et cette chanson en fait partie.»

Mais Great White était revenu sur sa décision quatre ans plus tard et la joue désormais régulièrement. Comme l'expliquait Jack Russell en 2013 au Boston Globe, «ce n'était pas la faute de la chanson». Pas plus que, malgré les délires de certains idéologues, les attaques du 13 novembre avaient le moins à voir avec «Kiss The Devil»...

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