Comment la Chine a fait perdre à ArcelorMittal son moral d’acier

Manifestation de 5.000 salariés d’ArcelorMittal pour protester contre le dumping chinois devant la Commission européenne, à Bruxelles, le 15 février 2016 | EMMANUEL DUNAND/AFP

Manifestation de 5.000 salariés d’ArcelorMittal pour protester contre le dumping chinois devant la Commission européenne, à Bruxelles, le 15 février 2016 | EMMANUEL DUNAND/AFP

Dix ans après la bataille boursière qui a donné naissance au leader mondial de l’acier, la sidérurgie européenne est descendue dans la rue à Bruxelles pour dénoncer le dumping de la Chine. L’acier européen ne représente plus que 10% de la production mondiale, contre 50% pour l’acier chinois.

Alors que la production mondiale d’acier (plus de 1.600 millions de tonnes en 2015) a été multipliée par cinquante en un siècle jusqu’à 1980, elle a ensuite doublé en trente ans. Une progression, certes, mais plus modérée.

À la suite de ce ralentissement, l’histoire de la sidérurgie fut ponctuée de nombreuses crises. D’autant que de nouveaux acteurs revendiquèrent de grosses parts du gâteau, bousculant les vieux pays sidérurgistes. Notamment en Europe et plus particulièrement en France, où le secteur alors en pleine déconfiture fut nationalisé et restructuré par l’État, qui fusionna notamment Usinor et Sacilor en 1986.

Dans l’Hexagone, le redressement fut mené à grands coups de hache dans les effectifs: environ 10.000 postes supprimés par an pendant les années 1980. Des régions entières, où les exploitations n’étaient plus assez rentables, furent saignées. À la fin des années 1990, alors que le nombre des salariés du secteur (40.000 en 1999) avait été divisé par plus de trois en vingt ans, la production n’avait toutefois baissé que de quelques points et Usinor se démarquait dans le monde par ses spécialisations dans les produits à haute valeur ajoutée. De gros efforts de productivité avaient donc été obtenus.

C’est ce qui avait permis à Francis Mer, patron à poigne du groupe depuis 1986 mais qui fut respecté par les syndicats, de mener la privatisation d’Usinor en 1995. Un période pas si sombre puisque, alors que la France s’appuyait sur un solde bénéficiaire de sa balance commerciale à la fin des années 1990, la sidérurgie française y apportait une contribution positive, frôlant le milliard d’euros. Que ces performances semblent aujourd’hui lointaines…

Aussi, lorsque Usinor fusionna avec la société luxembourgeoise Arbed et l’espagnole Aceralia en 2001 pour former Arcelor, on pensait que ce nouveau géant européen était taillé pour relever les défis de l’acier mondial.

L’ombre chinoise sur l’acier mondial

Puis, tout bascula très vite. D’abord, la sidérurgie d’Europe de l’ouest dut faire face à la concurrence nouvelle des pays d’Europe de l’Est libérés du joug soviétique, République tchèque en tête, avec des prix particulièrement compétitifs.

Mais une concurrence bien plus féroce commença à déstabiliser l’acier de la vieille Europe: celle de la Chine. Fragilisé, Arcelor devint vite une proie pour Mittal Steel, groupe à capitaux indiens qui s’offrit en 2006 un géant tétanisé pour 25 milliards d’euros, à l’issue d’une épique bataille boursière engagée en janvier et qui dura plusieurs mois. L’acier européen allait renouer avec ses démons d’antan.

Patrons de l’acier et gouvernements européens épousant la même cause en s’appuyant sur les salariés sidérurgistes, voilà bien de l’imprévu

D’autant qu’un basculement avait commencé à s’opérer. C’est en 2005 que la production d’acier chinois, en constante progression, fit jeu égal avec la production européenne, autour de 320 millions de tonnes. L’atelier du monde tenait ses promesses. Et il allait continuer sur sa lancée alors que, symétriquement, la part de l’Union européenne reculait à moins de 16% de la production mondiale en 2007, perdant le tiers de ses parts de marché par rapport à 1997.

Le mouvement asymétrique s’est poursuivi. Dix ans après ce basculement, la Chine a dépassé les 800 millions de tonnes face à une Europe qui en a fabriqué près de cinq fois moins. Avec 50% de la production mondiale d’acier contre à peine plus de 10% pour les 28 membres de l’Union européenne (et seulement 1% pour la France) et 5% pour les États-Unis, la Chine inonde aujourd’hui le reste du monde de son acier.

Un anniversaire dans la rue à Bruxelles

Pour ArcelorMittal, qui fête cette année les dix ans de la fusion, l’anniversaire a un goût amer. Le champion de la globalisation sidérurgique, qui conserve malgré tout son titre de leader mondial, a annoncé une perte en 2015 de près de 8 milliards d’euros pour sa cinquième année de déficit.

La potion magique du patron indien n’a pas opéré. Pour affronter la crise, il n’hésita pas à réduire de près de moitié la production du groupe en Europe en 2008-2009. En éteignant des hauts fourneaux, comme à Florange. De sorte qu’en France aujourd’hui par exemple les effectifs de la sidérurgie sont tombés à quelque 25.000 salariés. Au nom de la loi du marché.

Mais, lorsque les dés sont pipés, les principes libéraux d’une économie mondialisée ne fonctionnent plus. C’est le cas dans la sidérurgie mondiale. L’acier chinois serait fortement subventionné, permettant aux exportateurs de se livrer à un dumping interdit pour écouler une surproduction évaluée à 340 millions de tonnes! Des pratiques qui étranglent ArcelorMittal et les autres groupes concurrents, notamment en Europe.

C’est pourquoi le patronat de l’acier réuni au sein de l’association Eurofer est intervenu le 15 février à Bruxelles pour dénoncer une concurrence chinoise déloyale qui est parvenue en moins de deux ans à presque doubler ses exportations en Europe, causant un effondrement de 40% des prix. Et, afin d’insister sur les conséquences sur l’emploi, ce sont les directions des entreprises elles-mêmes qui ont organisé le déplacement de quelque 5.000 salariés de dix-huit pays devant le siège de la Commission européenne.

Un scénario bien orchestré pour faire monter la pression sur Pékin, puisque les gouvernements de sept pays européens –dont la France avec le ministre de l’Économie Emmanuel Macron– ont parallèlement demandé à la Commission d’intervenir pour la protection de l’emploi dans le secteur. Patrons de l’acier et gouvernements européens épousant la même cause en s’appuyant sur les salariés sidérurgistes, voilà bien de l’imprévu pour un anniversaire!

Une Europe ouverte, pas offerte

Lancé de tous côtés, le message est passé à Bruxelles. Rien de surprenant, puisque la Commission a déjà pris des mesures de rétorsion provisoires après une enquête ouverte en mai 2015.

Mais l’objectif des gouvernements européens et des producteurs d’acier consiste à accroître la pression pour ériger des solutions durables contre un retour des pratiques interdites. Et empêcher une éventuelle baisse des droits de douane souhaitée par la Chine.

Toutefois, l’intervention de la Commission aurait pu être déclenchée plus tôt puisque, déjà en 2012, une plainte avait été déposée par Eurofer contre le dumping de l’acier chinois. Car l’Europe n’a pas vocation à accepter des conditions de concurrence déloyale sans mettre en place des mesures de sauvegarde.

Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1995, avait déjà donné le ton lorsqu’il s’était prononcé en faveur d’une «Europe ouverte, pas d’une Europe offerte». La frontière demeure, comme l'atteste une tribune publiée dans Libération le 15 février d'eurodéputés critiquant le «dumping chinois». Quatre ans après une mise en garde qui n’était d’ailleurs pas la première, la situation de l’acier européen s’est aggravée. Pourtant, à la clé, des dizaines de milliers d’emplois sont en jeu. Ainsi que la capacité de l’Europe à maintenir la viabilité d’une activité stratégique pour le reste de son industrie.

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