Partager cet article

Changer les règles de la censure des films, une périlleuse nécessité

«La Vie d'Adele» et «Antichrist» ont récemment perdu leur visa d'exploitation. «Love» a été finalement interdit aux moins de 18 ans.

«La Vie d'Adele» et «Antichrist» ont récemment perdu leur visa d'exploitation. «Love» a été finalement interdit aux moins de 18 ans.

Les nombreuses victoires en justice de l'association Promouvoir obligent le gouvernement à revoir la manière dont sont classés les longs métrages.

Sur le dossier de la censure, la nouvelle ministre de la Culture et de la Communication peut se prévaloir d’une incontestable expertise. Audrey Azoulay a dirigé les services juridiques et financiers du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), puis été la n°2 de cette direction du ministère dont elle hérite à présent. Or, il y a urgence, au vu de l’accélération des décisions de justice remettant en cause la procédure de classification des films, suite aux actions de l’association catholique intégriste Promouvoir.

Fleur Pellerin avait commandé à l’actuel président de la Commission de classification, Jean-François Mary, des propositions permettant de répondre à l’offensive du petit groupe d’activistes mené par le juriste André Bonnet, qui fut naguère un proche de Philippe de Villiers puis de Bruno Mégret. Ces propositions étaient attendues en janvier.

L’urgence est d’autant plus grande que, suite aux procédures menées par Promouvoir, ce sont désormais des films qui peuvent à bon droit réclamer le statut d’œuvres majeures de l’art de cinéma qui viennent d’être victimes de la suppression de leur visa d’exploitation, à la suite de jugements du Conseil d’État. La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, palme d’or 2013, et Antichrist, «Fleurs du mal» d’un grand poète moderne de l’écran, Lars von Trier, ne peuvent plus aujourd’hui être présentés nulle part. 


En l’état actuel du droit, la seule possibilité pour leur redonner accès à la diffusion est de les classer interdits aux moins de 18 ans, comme cela a été le cas avec les précédentes cibles de Promouvoir: Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, Love de Gaspard Noé et Saw 3 de Kevin Greutert. De 16 à 18 ans, ce n’est pas seulement une tranche d’âge qui n’y aura plus accès mais de multiples possibilités de diffusion, notamment télévisées, qui leur seront fermées.

Qu'est-ce qu'un acte sexuel?

L’offensive de l’organisation d’extrême droite soulève trois problèmes, un problème juridico-politique, un problème sociétal et un problème artistique.

Le  premier concerne la relation entre des instances de décision en démocratie. L’attribution d’un label aux films (Tous publics, moins de 12 ans, moins de 16 ans, moins de 18 ans, classement X, interdiction totale) relève du ministre de la Culture, après avis d’une commission composée de personnalités qualifiées, où figurent des éducateurs, des porte-parole d’associations familiales, des représentants des ministères de l’Intérieur, de l’Éducation, de la Famille, ainsi que des cultes religieux, aux côtés de professionnels du cinéma et de juristes. Face à cette assemblée, un groupuscule qui revendique moins de 500 adhérents peut faire casser des décisions, dès lors qu’une personne seule, un juge, lui donne raison.

Existe déjà un niveau intermédiaire, l’interdiction assortie d’un avertissement, mais personne ne croit beaucoup à aux effets de ce derniers

En l’état, la loi (article 227-24 du Code Pénal (1)) s’appuie pour justifier l’interdiction aux moins de 18 ans sur des critères («message à caractère violent, incitant au terrorisme (2), pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ou à inciter des mineurs à se livrer à des jeux les mettant physiquement en danger») dont aucun n’est défini en droit. Notamment ne figure nulle part comme motif de restriction particulière «l’acte sexuel non simulé» souvent invoqué, et dont la détection est d’ailleurs devenue compliquée, sans parler de l’incertitude quant ce qui doit être qualifié d’«acte sexuel». Toute latitude est donc laissée à une opinion, un sentiment, la fameuse intime conviction du juge dont rien n’indique qu’il ait compétence particulière en la matière.

Raidissement des mœurs

À cet égard, les propositions de Jean-François Mary sont susceptibles de porter sur deux points au moins. Il peut proposer de modifier les effets d’une interdiction aux moins de 18 ans, les rendre moins pénalisants, éventuellement en ajoutant un régime supplémentaire aux deux déjà existants, l’interdiction aux moins de 18 ans et le classement X, qui interdit la sortie dans les salles du circuit commercial et entraîne un traitement fiscal très pénalisant. En fait existe déjà un niveau intermédiaire, l’interdiction assortie d’un avertissement, mais personne ne croit beaucoup à aux effets de ce dernier.

La loi modifiée pourrait aussi fournir des définitions plus précises des motivations à une interdiction aux moins de 18 ans, réduisant d’autant la marge de manœuvre laissée à l’appréciation du juge. Cette dernière option trouve des échos dans les deux autres problèmes, le problème sociétal et le problème artistique. En effet, les récentes décisions judiciaires traduisent un raidissement d’une part importante de la société sur les questions de mœurs, un retour de bâton des secteurs les plus conservateurs de la société à la libéralisation continue notamment en matière sexuelle.

La voie de la répression

Une chose a été de modifier la réglementation en faisant évoluer les paliers d’interdiction et en changeant la composition de la Commission comme l’a fait Jack Lang en 1992, comptant sur la logique interne de ces dispositifs pour aller dans le sens d’une plus grande tolérance –ce qui s’est produit sans accrocs, du moins jusqu’à l’affaire Baise-moi, baptême du feu de Promouvoir dans le domaine du cinéma, qui a contraint la ministre de l’époque, Catherine Tasca, à rétablir l’interdiction aux moins de 18 ans en 2001.

Cette interdiction est bien au cœur du débat de fond, entre deux rapports aux corps et aux esprits, aux autres, à soi-même, aux institutions de la vie commune, deux conceptions qui s’opposent de plus en plus clairement. Prononcer des interdits ciblant des personnes de 17 ans, qui ne sont certainement plus des enfants, semble absurde à beaucoup –mais pas à tous. Au-delà, c’est le concept même de «mineur» qui est perçu comme contestable, y compris pour des plus jeunes. Simultanément, le raidissement rétrograde de toute une autre partie de la société française, raidissement dont la mobilisation contre le Mariage pour tous et la montée du Front national sont des symptômes majeurs, a redonné une légitimité à une attitude répressive qui avait semblée vouée aux poubelles de l’histoire.

Et la liberté créatrice

Face à cette pression répressive, à laquelle participe naturellement une partie du corps judiciaire, il est délicat d’énoncer de manière positive le droit de montrer pénétrations, fellations, cunnilingus, et autres galipettes répertoriées, avec le risque d’entrer dans des débats scabreux sur ce qui resterait exclu, de normer des pratiques dont il est douteux qu’elles puissent ou doivent l’être, dans la mesure où aucune contrainte ni aucune souffrance n’est infligée à qui que ce soit. Cela reviendrait à vouloir préciser ce qui permet d’identifier qu’un film n’entre pas dans cette catégorie pour lesquels les juristes ont inventer la jolie formule de «vertus masturbatoires». C’est-à-dire, en français facile, les films de cul, par opposition aux films où il y éventuellement «du cul», éventuellement souvent, mais où on voit que ce n’est pas leur raison d’être.

L’autre contrecoup, tout aussi périlleux, d’une réglementation plus précise visant à couper l’herbe sous les pieds des juges répressifs, seraient de risque du même d’encadrer à l’avance ce que les cinéastes peuvent faire. C’est en contradiction avec le principe même de liberté de création. Celui-ci n’accepte que la possibilité d’intervenir a posteriori, si les représentants de la collectivité considèrent qu’il a été fais un mauvais usage de cette liberté –hypothèse qui préside à l’idée même de commission de contrôle, qui n’est pas remise en question.

De nombreux réalisateurs et scénaristes ne pourront pas ne pas intégrer, même inconsciemment, l’existence de risques nouveaux

Là se joue en effet le plus grave de toute l’affaire, du point de vue du cinéma. Abdellatif Kechiche est un des plus grands cinéastes français, et La Vie d’Adèle est un film magnifique, qui comporte notamment une des plus belles scènes d’amour jamais offertes à des spectateurs. Lars Von Trier est un génie tourmenté qui, avec l’exploration des puissances féminines comme interrogation radicale du monde, a fait d’Antichrist le plus grand film de sorcière jamais réalisé, ode sombre à ces héroïnes toujours dangereuses pour l’ordre du monde, et toujours sacrifiées. Leurs films existent et existeront, malgré tous les pères la pudeur poursuivant des buts politiciens et/ou des buts moralisateurs d’un autre âge.

La nécessité d'une affirmation politique

Mais l’atmosphère qu’ils instaurent menace gravement la possibilité de faire de nouveaux films. Des films explorant de nouvelles directions, y compris par les moyens de la transgression –moyens qui datent de bien avant l’invention du cinéma et qu’explorent depuis l’antiquité tous les arts. Les producteurs, les chaînes de télévision, les partenaires professionnels sont insidieusement mais déjà très efficacement incités à devenir méfiants. Produire aujourd’hui Nymphomaniac du même Lars Von Trier serait sans aucun doute plus difficile aujourd’hui qu’il y a cinq ans. Simultanément, de nombreux réalisateurs et les scénaristes ne pourront pas ne pas intégrer, même inconsciemment, l’existence de risques nouveaux.  


C’est donc tout un processus de censure et d’autocensure, une atmosphère de peur qu’induit l’action en justice de l’organisme intégriste relayée par des juges. Face à cela, il faut modifier la réglementation, et dès que possible. Mais il faut plus qu’un ajustement technique: une affirmation forte, politique et pas seulement juridique, et qui assure à l’avenir que, dans le respect des lois, les créateurs pourront continuer d’explorer voies nouvelles et zones obscures.

1 — Art. 227-24 du Code pénal «Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support un message à caractère violent, incitant au terrorisme, pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ou à inciter des mineurs à se livrer à des jeux les mettant physiquement en danger, soit de faire commerce d'un tel message, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 75.000 euros d'amende lorsque ce message est susceptible d'être vu ou perçu par un mineur.» Retourner à l'article

2 — C’est cette mention, autant que celle sur la violence, qui a rendu possible la récente interdiction aux moins de 18 ans de Salafistes sur décision de la ministre. Retourner à l'article

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte