Leonardo DiCaprio raconté par cinq défaites aux Oscars

Leonardo DiCaprio, le 2 mars 2014 I Jason Merritt / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Leonardo DiCaprio, le 2 mars 2014 I Jason Merritt / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

C'est devenu une sorte de blague. Celle d'une véritable malédiction. Leonardo DiCaprio a beau enchaîner les films majeurs et les performances remarquables, jamais il n'a été récompensé par l'Académie. En attendant de savoir si sa prestation dans «The Revenant» changera la donne, retour sur cinq défaites qui ont pourtant ressemblé à bien des égards à de petites victoires.

1.21 mars 1994Dorothy Chandler Pavillon, Los Angeles, Californie

«Pour ce qui est de gagner l'Oscar, j’ai entendu dire qu’il ne valait mieux pas l'emporter tout de suite car, après, ta carrière est terminée. Tu ne travailleras plus jamais parce que tu auras eu un tel buzz que tu ne peux que finir par te crasher et partir en fumée. Mais si tu as juste la nomination, ce moment restera. Les gens en voudront plus.»

Dans un smoking noir un peu trop grand et orné d’un petit ruban rouge pour signifier sa solidarité avec les malades du sida, le jeune Leo rentre dans le Dorothy Chandler Pavillon. Ses cheveux sont un peu gras et ses joues encore roses. Difficile à dire qu’il a déjà 19 ans. Il a le visage d’un ange déposé devant les portes d’un Mall californien.

Mais, nommé dans la catégorie meilleur acteur dans un second rôle pour son étonnante transformation en adolescent handicapé mentalement dans Gilbert Grape, l’acteur a déjà un sens aigu du business. Quoi de plus normal quand on écume les auditions depuis ses 14 ans, qu’on a déjà tourné dans près de 40 publicités, qu’on a décroché quelques rôles très juteux à la télé (en particulier dans la septième et dernière saison de la sitcom Quoi de neuf Docteur?) et qu’on est le petit protégé de Robert De Niro (après lui avoir volé la vedette dans Blessures Secrètes).


Dans les allées, on dit qu’il est le nouveau River Phoenix. Lui veut y croire. Au New York Times, il raconte fièrement avoir croisé l’acteur dans une foule à une fête d’Halloween, quelques heures seulement avant qu’il ne meurt d’une overdose. Comme un passage de flambeau. Mais moins en la réputation de bad boy que les tabloïds veulent alors lui coller (il aurait piqué Juliette Lewis à Brad Pitt!), il veut surtout croire au talent brut, inné, celui qui faisait dire aux locaux, sur le tournage de Gilbert Grape, qu’il était vraiment handicapé, celui qui faisait écrire au journaliste du New York Times qu’il était un «talisman imprégné de magie noire» tant «son jeu est sans effort».

Pourtant, ce soir là, un acteur de trente ans son aîné (Tommy Lee Jones pour Le Fugitif) lui ravit la statuette et c’est une fillette de 8 ans sa cadette (Anna Paquin pour La Leçon de Piano) qui va repartir avec l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. Mais Leo s’en fout. Il l’a déjà dit: c’est la nomination qui compte. Et les gens en veulent déjà plus: il a décroché un rôle aux côtés de la plus grande star féminine de l’époque (Sharon Stone dans Mort ou Vif) et s’apprête à jouer Jim Carroll, l’écrivain culte, ainsi que le poète Rimbaud dans un autre film tourné à Paris...


 

2.23 mars 1998Shrine Auditorium, Los Angeles, Californie

«Contrairement aux rumeurs, Leonardo DiCaprio n’a pas l’intention de se rendre aux Oscars, lundi, à Los Angeles. Il ne veut pas enlever aux autres nommés du film. DiCaprio est en Europe pour la promotion de son nouveau film, L’Homme au masque de fer. Mais il est possible qu’il se rende à une fête des Oscars lundi soir.»

Quatorze. C’est le nombre record de statuettes potentielles avec lesquelles Titanic peut repartir ce soir-là, égalant un record vieux de quarante-huit ans (Eve de Joseph L. Mankiewicz). Pour les professionnels présents dans la salle, les stars s’appellent James Cameron et Kate Winslet. Leo, lui, n’est pas de la fête. L’Académie l’a snobé. Elle lui a préféré quelques vétérans (Dustin Hoffman, Jack Nicholson, Henry Fonda, Robert Duvall) et un autre petit jeune (Matt Damon). C’est donc son attachée de presse qui se charge de la besogne d’annoncer sa non-participation à l’évènement.


«DiCaprio a été volé. Mais à quoi pensaient-ils», s’étaient exclamés, le 14 février, les deux critiques stars de la télévision américaine, Gene Siskel et Roger Ebert, se joignant à l’immense cri du coeur de millions d’adolescentes (et de leur maman). Car c’est là finalement que se trouve Leo ce soir-là: dans le coeur de toutes ces jeunes filles qui ont fait de lui leur héros romantique, leur Roméo, elles qui ont vu le film trois, quatre, cinq, dix fois, qui ont barbouillé leur chambre de ses posters et ont fait de Titanic un des plus grands phénomènes cinématographiques de tous les temps.

Leo n’a pas besoin d’être là, au Shrine Auditorium de Los Angeles. Le public a déjà accordé son Oscar du meilleur acteur. La Titanic-mania est avant tout une Leo-mania. Quelques jours auparavant, il était pourchassé dans les allées du Louvre à Paris par une trentaine de jeunes filles, manquant de justesse de lui arracher sa chemise du dos juste devant La Joconde. Et à l’autre bout du monde, à Tokyo, pendant l’avant-première du film, des aspirantes «Juliette» hurlaient, elles, qu’elles étaient prêtes à mourir pour lui!

Dans son jet privé qui le ramène à Los Angeles après quelques jours passés en Europe pour la promotion de L’Homme Au Masque de Fer, pendant que James Cameron et Kate Winslet célèbrent le raz-de-marée d’Oscars de Titanic, Leo est donc probablement déjà conscient qu’il est désormais «le roi du monde».


 

3.27 février 2005Kodak Theater, Los Angeles, Californiee

«J’aimerais un CV de grandes œuvres d’art. Je veux faire des films que les gens regarderont et apprécieront dans 50 ans. C’est tout ce que je demande, mec.»

Au bras de sa petite-amie mannequin, Gisèle Bundchen, toute de blanc vêtue, Leo se présente au Kodak Theater de Los Angeles avec l’assurance des grandes stars qui n’ont plus rien à prouver. À 30 ans, ses traits sont encore ceux d’un jeune garçon mais c’est bien un homme qui se présente sur le tapis rouge pour affronter Jamie Foxx, Clint Eastwood, Johnny Depp et Don Cheadle.

CARLO ALLEGRI / Getty Images North America / AFP

Peut-être l’assomption de James Cameron, sept ans plus tôt, en le choisissant pour incarner son Jack Dawson, était-elle vraie. Peut-être Leo, le cheveu gominé et le regard ténébreux, était-il «un nouveau Gary Cooper».

Il entend, en tous les cas, laisser une trace qui ne serait pas seulement celle d’un poster qu’on affiche sur les murs de sa chambre le temps qu’adolescence se passe. Grâce à Aviator, pour lequel il est nommé ce soir-là, c’est la deuxième fois, après Gangs of New York, qu’il tourne avec Martin Scorsese. Le maître qui n’avait entendu de lui que du bien de la part de son ami De Niro. Il vient aussi de tourner avec Steven Spielberg dans Arrête-moi si tu peux. Voilà des gens qui font des films dont on se souvient des décennies plus tard.

La gueule de bois des années post-Titanic est donc terminée. Terminés les boules puantes qu’on balance du haut du Sky Bar à New York, les fiestas dans des Penthouse de Paris et autres 400 coups avec ses amis de l’autoproclamé «pussy posse» («la clique à minou»), ses amis d’enfance, souvent acteurs comme lui (Tobey Maguire, Kevin Connolly, Ethan Suplee…), qui l’accompagnent partout.

Les chasses aux mannequins aussi sont terminées. Gisèle et Leo s’apprêtent à fêter leurs six ans de relation. Pas rien après diverses aventures jamais réellement officialisées (Bridget Hall, Natasha Hensridge, Demi Moore, Bijou Phillips, Naomi Campbell) dont la plus longue a duré à peine 1 an et demi avec la mannequin Kristen Zang en 1996.

À ses collègues et à tous les professionnels réunis ce soir-là sur Hollywood Boulevard, Leo, malgré la défaite face à Jamie Foxx, est donc bien décidé à faire oublié le poster boy et a imposé l’acteur de prestige.

 

4.25 février 2007Kodak Theater, Los Angeles, Californie

«Je conduis une voiture hybride depuis cinq ans, j’ai des panneaux solaires sur le toit de ma maison et j’essaie d’acheter des produits locaux aux marchés fermiers. J’ai l’impression de faire partie d’un énorme mouvement ces temps-ci. Nous avons besoin d’une prise de conscience pour sauver la planète.»

Leo est seul, cette fois, sur le tapis rouge pour recevoir, peut-être, son premier Oscar. Seul car il n’est pas là pour contenter les photographes et alimenter les tabloïds. Il est là pour faire passer un message, un message qui ne doit pas être parasité par la présence de celle qui a remplacé Gisèle. Il connaît la rengaine. Sa réputation de jolie-cœur le précède.

Lui qui ne s’est jamais senti à l’aise avec les héros classiques d’Hollywood, les sauveurs du monde, a en effet endossé le smoking d’ambassadeur de la protection de l’environnement contre le réchauffement climatique. Ce héros-là, il veut bien le jouer.


Al Gore et Leonardo DiCaprio I GABRIEL BOUYS / AFP

C’est celui qu’il jouait déjà dans le documentaire La 11e Heure, quelques mois plus tôt. Ce héros, il n’a pas de collants mais un superpouvoir très efficace, un superpouvoir qu’il a appris à maîtriser depuis déjà près de quinze ans. Celui de la célébrité. Alors Leo s’en sert. Il s’en sert pour dénoncer le trafic des «diamants du sang» dans Blood Diamond pour lequel il est nommé ce soir-là. Il s’en sert pour dénoncer les méthodes douteuses de la CIA au Moyen-Orient dans Mensonges d’État qu’il vient de finir de tourner.

Finalement peu importe que ce ne soit pas pour recevoir l’Oscar qu’il monte sur la scène du Kodak Theater (comme prévu, c’est Forest Whitaker qui a cet honneur) puisqu’il vient annoncer, l’ancien vice-président Al Gore à ses côté, que cette cérémonie est la première organisée selon des principes «verts». Une annonce qui ne changera pas le monde mais qui sera vue et entendue par plus de 40 millions d’Américains. Le prix d’un Oscar à coup sûr.

 

5.2 mars 2014Dolby Theater, Los Angeles, Californie

#PoorLeo

Ce soir-là, Leo arrive au Dolby Theater avec la confidence des habitués. C’est la quatrième fois qu’il est nommé. Ils ne sont pas si nombreux après tout. Surtout en moins de vingt ans. Surtout à moins de 40 ans. Il n’est que le sixième (après Jack Nicholson, Jack Lemmon, Al Pacino, Peter O’Toole, Robert De Niro et Gregory Peck).


Son visage a perdu de sa juvénilité: plus de rondeur, plus de pilosité. Ces dernières années, la quarantaine approchant, Leo s’est masculinisé. Ce n’est plus le Leo dont Marlon Brando aurait dit en 2002 qu’il ressemblait «à une fille».

C’est vrai que dans les tabloïds, il ressemble toujours à un adolescent farceur qui aime s’amuser avec ses copains mais, à l’écran, Leo s’est imposé comme le maître des acteurs de compositions avec une préférence certaine pour les êtres torturés. Il a toujours été plus à l’aise avec les marginaux, les salopards et les bizarres. C’était déjà pour ça qu’il avait refusé un gros chèque pour jouer dans le très familial et consensuel Hocus Pocus au profit de Gilbert Grape. Idem avec le rôle de Robin dans Batman Forever, quelques mois plus tard, et celui de Spider-Man.

«C’est comme une thérapie. Ca m’évite d’aller consulter un psy», avait-il déclaré au Daily Star en réponse à son goût, semble-t-il immodéré, pour les personnages complexes voire carrément sinistres.

Des choix qui le font passer pour une anomalie aux yeux des gens, sur Twitter et devant leur télé. Pourquoi Leo ne gagne-t-il jamais d’Oscar? Non qu’il en ait réellement besoin: pour Vulture, il est la troisième plus grosse star d’Hollywood –et, contrairement aux deux premiers, lui n’a jamais eu besoin d’enfiler les collants du super-héros pour en arriver-là. Mais entre le pédigrée de ses réalisateurs (Scorsese, Spielberg, Mendes, Nolan, Eastwood, Tarantino…) et l’ampleur dramatique de ses rôles, Leo devrait, pour beaucoup, être le Jack Nicholson ou le Daniel Day-Lewis de sa génération.


Donne-t-il l’impression de «trop essayer», de choisir les films en fonction de leur potentiel à Oscars? Ou serait-ce, au contraire, ce fameux «talisman imprégné de magie noire», «ce talent sans effort», qui rendent ses prestations finalement sans surprise?

Reste que, ce soir-là, Leo est là dans un registre nouveau: la comédie. «Qui pouvait imaginer qu’il était capable de construire des scènes de comédie d’une si grande inventivité? Nous devrions faire une pétition pour que l’acteur ne soit plus jamais confiné dans des rôles comme ceux de Shutter Island, The Aviator, Gatsby Le Magnifique ou J.Edgar. Il a le génie comique en lui», écrivait The New Republic dans sa critique du Loup de Wall Street.

 

Au bras de sa maman, assis au premier rang de l’immense salle d’Hollywood Boulevard, Leo attend donc fébrilement son moment. Il est temps. Quatrième fois. Mais ce moment sera celui de Matthew McConaughey, le Renaissance Man, celui dont on croyait encore quelques mois auparavant qu’il n’était bon que pour les comédies romantiques. Finalement, tout est question de storytelling à Hollywood et McCo avait une meilleure histoire à raconter que Leo, encore là pour un rôle de salopard, peu importe que ce soit dans une comédie.


Leo, lui, cohérent et audacieux dans ses choix, n’a que ses films, ses dizaines d’intenses prestations devant les caméras les plus prestigieuses du monde, son «talent inné» et… ses fans, ceux et celles qui ont gloussé devant Romeo+Juliette et Titanic, qui ont frissoné devant Shutter Island, sont restés subjugués devant Inception, ont fait de lui un éternel mème et ont créé des hashtags spécialement pour lui, pour le réconforter après sa défaite. Hashtag #PoorLeo

Ce n’est que partie remise car, ce soir-là, il a déjà signé pour le prochain: The Revenant, l’histoire d’un trappeur luttant pour survivre et venger son fils dans les immensités neigeuses du Montana au XIXe siècle. Celui qui le dirigera dans six mois recevra aussi, l'année suivante, l’Oscar du meilleur scénario, du meilleur réalisateur et du meilleur film pour Birdman.


Hashtags #GiveLeoAnOscar #Oscars2016

Une première version de l'article énonçait par erreur que Birdman avait été récompensé par l'Oscar en 2014.

 

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