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Et si on reparlait enfin de la musique de Kanye West?

Kanye West, le 11 février 2016. Jamie McCarthy/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP.

Kanye West, le 11 février 2016. Jamie McCarthy/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP.

Retardée, masquée par diverses interventions médiatiques intempestives, la sortie de «The Life Of Pablo» n’en reste pas moins un événement musical.

Les semaines qui ont précédé la sortie de The Life Of Pablo, huitième album de Kanye West (si l’on prend en compte Watch The Throne, en duo avec Jay-Z), ont ressemblé à un marathon médiatique. S’il claironne à qui veut bien l’entendre qu’il se verrait tout à fait devenir le futur président des Etats-Unis en 2020, l’Américain semble avoir surtout copié le mode opératoire de sa femme, Kim Kardashian: occuper l’espace public constamment. Depuis janvier, par exemple, «Yeezus» a fait parler de lui en prenant position pour Bill Cosby sur Twitter, en se lançant dans un clash avec Wiz Khalifa, en affirmant qu’il venait de composer «le meilleur album de tous les temps» ou en changeant à de multiples reprises le titre officiel dudit album, initialement nommé So Help Me God, puis SWISH et WAVES.

Bref, Kanye West est sans contexte l’artiste dont il faut parler, sur lequel il faut avoir un avis, pour ou contre lequel il faut se positionner. Kanye West, c’est indéniable, fascine autant qu’il fait grincer des dents, mais peut-être est-ce tout simplement parce qu’il sait plus que quiconque dérouter le grand public. Après tout, écrire, composer, produire, dessiner de nouvelles fringues ou donner des interviews, tout relève chez lui d’un même geste, plein d’élan.

Derrière les commentaires plus ou moins vaseux à son sujet, il ne faudrait donc pas oublier que Kanye West, c’est surtout une incroyable ouverture d’esprit, une carrière presque unique où se côtoient des artistes aussi iconiques que Jay-Z, Britney Spears, Daft Punk, Chris Martin, Nas, Elton John ou Paul McCartney. L’intelligence avec laquelle, sur «Only One», single sorti fin 2014, il a réussi à mêler l’auto-tune à la voix de ce dernier, indéniablement l’une des plus marquantes du XXe siècle, en dit d’ailleurs long sur sa volonté de faire tomber les digues esthétiques. À l’écoute de The Life Of Pablo, il ne lui faut d’ailleurs pas plus de deux ou trois minutes pour asseoir une certaine assurance et imposer son univers.


Une ouverture d’esprit permanente

Cet univers, parlons-en. Car il a toujours été hors de question de voir en Kanye West un simple élève sous influence, fût-il surdoué. Malgré les références qu’il ne manque pas de mettre en avant, l’Américain ne ressemble qu’à lui-même, échappant sans cesse à toute tentative d’enfermement dans un style déjà connu. Il y a eu une trilogie estudiantine partagée entre nu-soul et hip-hop moderne (The College Dropout en 2004, Late Registration en 2005 et Graduation en 2007), un chef-d’œuvre synthétique et futuriste (808s & Heartbreak), un cinquième forfait aux ambitions démesurées (le très pop My Beautiful Dark Twisted Fantasy), un album collaboratif avec Jay-Z à situer entre la hype et le gangsta-rap et, enfin, Yeezus, un disque sans pochette, à la production plus caverneuse et électrique que ses prédécesseurs, qui anticipait en quelque sorte avec deux années d’avance les risques pris par Kendrick Lamar sur To Pimp A Butterfly.


Finalement présent sur The Life Of Pablo, «No More Parties In L.A.», morceau enregistré avec le nouveau poids lourd du hip-hop américain, a longtemps été absent des différents tracklisting balancés sur Twitter ces dernières semaines par Kanye West. Beaucoup s’en sont étonnés, mais on aurait largement compris son choix: envoyé en «éclaireur» mi-janvier dernier, ce titre sonne sans doute trop old-school pour un producteur, qui, quoique l’on puisse en penser, a toujours cherché à dire le monde de son temps, à annoncer celui de demain, voire du surlendemain. «J’ai l’impression d’être trop occupé à écrire l’histoire pour la lire», disait-il avec l’arrogance démesurée qui le caractérise.

Et effectivement, après plusieurs écoutes successives, The Life Of Pablo est un nouveau chapitre dans la carrière de Kanye West: jusque dans son casting pharaonique, qui associe l’avant-garde de la scène r’n’b (Frank Ocean, The Weeknd) à des pop star (Rihanna) ou des mastodontes de la trap (Young Thug, Future, Post Malone), l’Américain semble parfaitement à l’aise entre ses rêves de grandeur et ses instincts alternatifs. À 38 ans, un âge où beaucoup abandonnent leurs velléités défricheuses au profit de productions plus convenues, le rappeur-producteur livre au contraire un album d’une vitalité folle, un disque aussi intense et spectaculaire que ses précédents forfaits et en même temps parfaitement singulier, c’est-à-dire chargé en ornementations complexes, en audaces orchestrales et en séquences mouvantes.

Entre fantasme et nostalgie

Il y a bien ci et là quelques intentions déjà explorées par le passé (les voix féminines, les samples de musique afro-américaine), quelques réglements de comptes («I feel like me and Taylor might still have sex/ Why? I made that bitch famous», rappe-t-il sur «Famous» à propos de Taylor Swift) ou quelques titres déjà connus («Wolves» avait déjà été diffusé il y a un an lors d’une fashion week et «Real Friends» est sur son Soundcloud depuis un mois), mais force est de constater que Kanye West ne semble intéressé que par son devenir. On craint parfois le tour de force (musicalement, ç’en est un), mais non: s’il a présenté The Life Of Pablo jeudi soir en parallèle au défilé de Yeezus Saison 3 dans un Madison Square Garden blindé, celui-ci coupe court aux soupçons commerciaux. Le rappeur reste dans son jus –dix-huit morceaux, presque autant de refrains chargés d’émotion et dix fois plus encore de propositions innovantes–, voit grand et se permet les écarts les plus improbables, comme sur «Feedback», «Low Lights» et «Highlights» où il se lance successivement dans des beats psychotiques, des prêches religieux et dans une utilisation du vocoder toujours aussi subtile.

Là où Yeezus puisait sa cohérence dans un son massif et mécanique, c’est dans sa spiritualité religieuse et la richesse de sa production que se niche celle de The Life Of Pablo. Inventive, généreuse, tour à tour luxuriante et minimaliste, elle modernise cinq décennies de musique noire, empruntant ses structures aussi bien à la soul qu’au gospel, libérant du même coup Kanye dans des flows qui s'apparentent parfois au slam ou à la performance. Il faut dire que la situation des Afro-Américains semble plus que jamais au centre des débats actuellement de l’autre côté de l’Atlantique: entre les émeutes de Ferguson en 2014, la réappropriation du single «Alright» de Kendrick Lamar par des étudiants de l’Université de Cleveland ou l’hommage rendu par Beyoncé au Black Panthers Party lors du dernier Super Bowl, la question est même plus que jamais centrale. Fils de Black Panthers, Kanye West, dont on se rappelle la fameuse tirade («George Bush s'en fout des Noirs») lancée en direct à la télévision lors du gala de soutien aux victimes de l'ouragan Katrina, s’inscrit brillamment dans la même mouvance, et l’on sait bien depuis «Diamonds From Sierra Leone», «Black Skinhead» ou «Blood On The Leaves» (et son sample de «Strange Fruit» de Nina Simone) que le natif de Chicago est capable de propos bien plus profonds que ses poses mégalo ne pourraient le laisser croire.

Sans jamais chercher la street credibility, tout en profondeur, en frictions et en ruptures, à l’image du refrain gospel de «Ultralight Beam» qui ouvre le disque en présence de Chance The Rapper –où il rend hommage aux victimes des attentats de Paris–, The Life Of Pablo intrigue immédiatement. À dire vrai, c’est un disque doublement excitant. Excitant parce que le propos y est souvent intime (les deux parties de «Father Stretch My Hands»), parfois moqueur («I Love Kanye» et sa conclusion ironique: «I love you like Kanye loves Kanye») et toujours percutant, mais aussi parce qu’il explore peu de terrains évidents ou de chemins balisés. Avec maestria et sans compromis, Kanye West a donc réussi à construire un disque à mille tiroirs et à la complexité narrative évidente –le fait que «Famous», par exemple, sample aussi bien «Bam Bam» de Sister Nancy que «Do What You Gotta Do» de Nina Simone ne fait qu’amplifier cette expérience.


Douze ans après la sortie de The College Dropout, qui garde toute sa puissance sans rien devoir à la nostalgie, il faut bien arriver à ce constat: on ne sait toujours pas comment qualifier la musique de Kanye West. Et c’est tant mieux: car vouloir ranger ce hip-hop, vouloir cataloguer ses multiples changements de rythmes et sa démesure, c’est prendre le risque de tuer ce qui en fait son essence, la liberté. Bien sûr, certains buteront devant un tel disque, bourré de nuances et de productions complexes. Mais derrière son caractère conceptuel, The Life Of Pablo est bien plus qu’un album de hip-hop ou de «gospel», pour reprendre les mots de son auteur: c’est un objet pop («FML» sample d’ailleurs Section 25, tandis que «30 Hours» s’approprie le «Answers Me» d’Arthur Russell), un péplum, une œuvre d’art contemporaine à la fois musicale, historique et sociale.

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