Partager cet article

Craig David, ringard? Ça, c'était avant

Craig David pendant un concert en 2009 en Espagne sur l’île de Grande Canarie | Jonathan Andel via Wikimedia Commons License by

Craig David pendant un concert en 2009 en Espagne sur l’île de Grande Canarie | Jonathan Andel via Wikimedia Commons License by

C’en est fini du statut de loser de l’artiste (jusqu’alors oublié) natif de Southampton. 2016 pourrait bien être son année.

Les médias raffolent de ces histoires de rédemption, le retour après la chute, de la ringardise aux feux de la rampe, des clips passés en fin de soirée sur Trace TV au sommet de la hype. Après Johnny Cash, Justin Timberlake ou même Bloc Party avec l’album Hymns en janvier, Craig David est lui aussi sur le point de connaître une réhabilitation. Pour comprendre comment l’Anglais est passé du statut d’artiste que l’on avait complètement oublié à celui qui suscite les plus folles attentes, il faut remonter un peu le fil de son parcours chaotique.

 

On est alors au début des années 2000. Sous la houlette de celui qui contribuera quelques années plus tard à lancer en partie la carrière des Arctic Monkeys, Colin Lester, Craig David a la grinta de ceux qui réussissent tout: un premier disque (Born To Do It) vendu à 7 millions d’exemplaires et certifié disque de platine dans vingt pays différents, des tubes aptes à faire adopter le R’n’B dans les chaumières («Walking Away», «Seven Days», «Fill Me In») et, en 2003, un duo avec Sting écoulé à plus de 3,5 millions d’exemplaires («Rise & Fall»). L’histoire est belle, parfaite, mais elle ne va pas s’éterniser.

Moqué par l’émission «Bo’ Selecta» sur Channel 4, incapable de répéter l’exploit de ses premiers efforts sur les deux suivants, l’Anglais s’enfonce peu à peu: désormais installé à Miami, il enregistre en 2010 un album de reprises de l’époque Motown (Signed Sealed Delivered, écoulé seulement à 33.000 copies), participe à des émissions de téléréalité et multiplie les séances de gym qu’il poste sur Instagram (le fameux hashtag #eatcleantraindirty). En clair, depuis la fin des années 2000, Craig David est devenu un loser, un artiste dont on se rappelle avec nostalgie avoir écouté les singles à l’adolescence et dont on se demande, une fois passé à l’âge adulte, ce qu’il a bien pu devenir (c’est le cas des Inrocks, par exemple).

Les muscles et le hashtag favori de Craig David sur Instagram (postés le 18 août 2015) | Capture d’écran Instagram

Back dans les bacs

Comme souvent, l’impression était toutefois trompeuse. On est en février 2016 et Craig David va bien. À l’écoute de «When The Bassline Drops», titre avec lequel il a choisi d’effectuer son retour en automne 2015, il se porte même très bien. La présence de Big Narstie à ses côtés, indéniablement l’un des poids lourds du rap anglais, est tout sauf un hasard: voilà plusieurs années que Craig David jouit d’une certaine légitimité dans les coulisses du grime, genre musical lui aussi en plein renouveau depuis que Drake a cité Skepta dans les remerciements de sa dernière mixtape, que Kanye West a invité à ses côtés plus de trente grimeux lors des Brit Awards 2015 ou que Wiz Khalifa a fait appel aux productions du duo Krept & Konan.

Pour autant, cette association avec Big Narstie n’a rien d’opportuniste. Craig David est issu de la scène UK Garage, dont les productions léchées et gonflées à 130 BPM ont grandement influencé les débuts du grime, et son dernier single tend indéniablement à le rappeler: «When The Bassline Drops» est un titre presque entièrement débarrassé des effets de style qui encombraient ses précédents morceaux, atteignant une forme de versatilité qu’emblématise un flow assez prodigieux, qui n’est pas sans évoquer «Re-Rewind», son tout premier single, celui qu’il réalise avec le producteur Artful Dodger et qui lui permet de signer sur Atlantic Records à la fin des nineties.

On pourrait bien entendu s’étonner d’une telle performance, mais Craig David, lui, sait d’où il vient. Dans une interview accordée à la BBC début février, il se voulait même très clair sur ses évidentes connexions avec la scène underground anglaise et sur l’explosivité de sa collaboration avec Big Narstie: «C’est un moment crucial pour nous deux parce que le grime est au sommet avec des artistes comme Skepta et Stormzy qui commencent à devenir mainstream et que, moi, de mon côté, je suis l’un des pionniers de la scène garage. Notre réunion ne pouvait que sonner comme ça!»

Nostalgie, collaborations et freestyles de folie

Dans «When The Bassline Drops», on trouve ainsi tout ce qui manquait à des titres comme «One More Lie (Standing In The Shadows)» ou «Hot Stuff (Let’s Dance)» (qui samplait le classique de David Bowie), c’est-à-dire l’essentiel: un chant suave, des beats deep et agités ainsi qu’un sens de la mélodie à la fois rugueux et fougueux. Et, forcément, ça fonctionne: le single s’est offert la troisième marche des classements en Allemagne, a atteint la quinzième place en Grande-Bretagne et a permis à son auteur de signer un double contrat avec Sony et le label indépendant Speakerbox, qui va jusqu’à considérer Craig David comme «l’un des artistes masculins les plus formidables du Royaume-Uni», précisant «qu’il n’a sans doute jamais été aussi pertinent qu’à présent.»

Alors, bien sûr, on sent le plan de communication, le mea culpa un rien étudié: «J’ai réalisé que je n’avais pas à aller à Miami, je n’avais pas à conduire ces voitures de luxe, j’ai vécu ce style de vie quand, tout ce que je voulais, c’était être en Angleterre, faire de la musique et voir ma famille et mes amis, confie-il fin janvier sur le plateau du «Jonathan Ross Show». Je me suis dit: «Pourquoi ai-je besoin de quelqu’un pour valider mes choix? pour me dire ‘tu es cool’? Parce que je suis dans telle voiture ou que j’habite à tel endroit.”»

Craig David a tous les signes de l’homme qui, enfin, récupère les clés de son destin, descend avec courage de sa tour d’ivoire

Pour autant, on a presque envie de croire que ce retour-là, pour une fois, n’est motivé ni par la gloire ni par l’argent. À 34 ans, le natif de Southamption semble avoir simplement envie de s’amuser: il a posé un freestyle sur l’instrumental de «Functions On The Low» de Ruff Sqwad, a proposé une reprise tout en finesse du «Love Yourself» de Justin Bieber à la BBC Radio 1Xtra, a fait une apparition de quinze minutes lors de la dernière édition du Notting Hill Carnaval (où il a rejoué ses classiques, «Re-Rewind» et «Seven Days», notamment), a développé ses soirées TS5 (du nom de sa villa à Miami) dans le monde entier, a collaboré avec Major Lazer et Katy B sur le dernier single de cette dernière («Who Am I») et s’est de nouveau essayé à l’exercice du freestyle aux côtés de Stormzy, Big Narstie, MC Vapour et autre grimeux pour Kurupt FM.

 

Si l’on peut bien évidemment évoquer la nostalgie ou le retour en force des années 2000 pour justifier ce retour sous les projecteurs, force est de constater que Craig David a tous les signes de l’homme qui, enfin, récupère les clés de son destin, descend avec courage de sa tour d’ivoire. Pour preuve, dans un entretien au magazine Complex en novembre 2015, l’Anglais énumérait les artistes avec qui il a collaboré ces derniers mois, pour ses propres besoins ou non: des amis de la mélodie tels que Kaytranada ou Diplo, des producteurs œuvrant dans l’ombre de certaines pop star (le duo Chase & Status, connu pour son travail auprès de Rihanna) ou encore des jeunes pousses issues de l’underground anglais comme White Nerd et le Eton Messy Bristol crew.

Il serait ainsi dommage, au nom d’a priori anciens mais justes, de se passer de l’inventivité de «When The Bassline Drops», de sa prise de risque pas forcément calculée. Tout comme il serait regrettable de ne pas tendre une oreille attentive à Follow My Intuition, dont la sortie, prévue courant 2016, devrait définitivement prouver que la revanche peut parfois sonner tardivement pour certains artistes longtemps relégués aux oubliettes.

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte