«Pute» est-il un mot doux?

Bitch! | Morgan via Flickr CC License by

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«‘Pute’ est un mot doux dans le hip-hop comme le mot ‘nègre’», affirme Kanye West. Nous avons passé cette affirmation au crible.

Tout a commencé par un tweet de Kanye West: «Bitch is an endearing term in hip hop  like the word Nigga.» Traduction: «‘Pute’ est un mot doux dans le hip hop comme le mot ‘nègre’». Même sans être un fan de hip-hop ou de Kanye West, une telle phrase interpelle. Comment «pute» ou «nègre», des termes péjoratifs, ont-il pu devenir des mots doux dans le hip-hop, si Kanye West dit vrai? Et si c’est vrai, est-ce que c’est une bonne chose?

Pour comprendre, il faut d’abord revenir au contexte de ce tweet. Kanye West vient de sortir un nouvel album, «The Life of Pablo», que certains ont qualifié d’album «le plus fin et le plus abouti». Jusqu’ici, tout va bien. Sauf que l’un de ses morceaux, Famous, a déclenché une franche polémique, et a été taxé de misogyne. Dans la chanson, on y entend la star du rap s’at­tri­buer tout le mérite pour la noto­riété d’une autre artiste, Taylor Swift. Pire, il l’in­sulte en disant: «J’ai rendu cette sale pute connue».

Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, cette phrase fait référence à un scan­dale aux MTV Video Music Awards de 2009, où Kanye West avait surgi de la salle alors que Taylor Swift venait de recevoir une récompense au titre de «meilleure vidéo féminine». Il avait pris le micro et crié: «Je suis très heureux pour toi mais Beyoncé a fait l’une des meilleures vidéos de toute notre Histoire».

 

Après la sortie de Famous, Kanye West a fait savoir qu’a­vant d’écrire de telles paroles, il avait parlé avec la chan­teuse Taylor Swift au télé­phone et qu’elle avait donné son accord. Elle a ensuite démenti, ce qui explique peut-être pourquoi le chanteur a cru juger bon d’avancer une autre ligne de défense: «pute» en anglais («bitch»), affirme-t-il, est un mot doux, comme «nègre» («nigga»).

J’ai donc tweeté ceci, moins pour affirmer quoi que ce soit que pour créer un débat:

Variations de sens

Le débat ne s’est pas fait attendre. Une minute après mon tweet, ma collègue Emeline avec laquelle j’ai souvent de passionnantes discussions m’invite à faire une pause. Nous descendons dans la cour de Slate et commençons à échanger. Emeline défend que «pute» peut être un mot féministe. Comme «nigga»/ «nègre», que certains estiment être une réappropriation de l’insulte, une subversion de l’esclavage. C’est au passage aussi ce que me fait remarquer une autre journaliste. Je me demande si cette réappropriation sert vraiment la cause qu’elle est censée défendre. En popularisant le mot «pute» et en le propageant, ne banalise-t-on pas au contraire cette vision de la femme? Idem pour le mot «nègre»?

Évidemment, et j’en suis bien consciente dès le départ, «pute» et «nègre» n’ont pas du tout le même sens selon qu’ils sont prononcés par une femme qui s’appelle elle-même ainsi ou un homme, un noir qui dit gaiement à ses amis noirs «hey, nigga» ou un blanc qui traite de «sale nègre» un noir. Les mots en français et en anglais n’ont par ailleurs pas du tout la même connotation, et «nègre» est loin d'être devenu un «mot doux» chez nous.

Détruire le jeu de masques imposé

Pour bien comprendre l’origine de cette idée que «pute» est féministe, il faut lire cet article du magazine La rumeur, paru il y a quelques mois. Les premiers mots de «bitch» dans le rap ont bien été prononcés par des mâles dominants, trop heureux de posséder BMW et gonzesses à leurs pieds. Dans un premier temps, les premières répliques viendront de femmes affirmant leur féminité contre ces gros machos de rappeurs. Mais une seconde vague de nanas arrive dans les années 1990, qui va quant à elle se réapproprier l’imagerie masculine et les termes grossiers des rappeurs. Elles «entreprennent de battre les rappeurs à leur propre jeu, celui de la masculinité. Ce faisant, elles troublent l’ordre de genre en même temps qu’elles contestent l’hégémonie masculine dans le gangsta-rap», explique La rumeur.

Un jeu de genre et de subversion expliqué par la philosophe Judith Butler dans Trouble dans le genre, qui défend cette rupture des lignes et des fronts, cet excès et ces stéréotypes pourvu qu’ils passent d’une ligne à l’autre, qu’ils soient là où on ne les attend pas. C’est la meilleure manière, pour Butler, de casser les codes établis, la rigidité des rôles genrés qui limite les possibilités d’agir. En d’autres termes, pour détruire le jeu de masques et de costumes imposé, la parodie des sexes, il n’y a d’autres choix que de créer de nouveaux jeux d’acteurs, de nouvelles parodies, mouvantes, multiples, sans les réifier, sans jamais laisser une de ces figures dominer l’autre.

«I’m a bitch, babe/ And I’m on fire»

C’est ce que fit la rappeuse Lil Kim, qui, en 1996 transforme le mot «bitch» en pouvoir personnel, l’image péjorative en puissance:

«Comme B.W.P. ou Bo$$ l’avaient fait avant elle, Lil Kim va entreprendre de se réapproprier le mot bitch/Bitch pour en faire un attribut capacitant. Ce ne sont plus les hommes qui la définissent comme telle mais c’est elle qui décide de devenir la ‘Bitch suprême’, se réappropriant son corps et sa sexualité comme elle le rappe dans ‘Queen Bitch’. Lil Kim investit le discours de la masculinité et recode les politiques sexuelles du gangsta-rap à son profit».

Trois ans plus tard une autre rappeuse, Trina, «redéfinit ‘bitch’ comme une femme intelligente, autonome et maître de sa sexualité», comme l’explique le magazine Dazed. La contagion s’opère au delà du rap, avec la chanteuse de Garbage qui s’écrie «I’m a bitch, babe/ And I’m on fire» («Je suis une pute, bébé/ Et je suis en feu») et la reine de la pop qui écrit «Bitch I’m Madonna». Bitch est même devenu le nom d’un magazine féministe.

 

D’autres cultures ont procédé à ces réappropriations subversisves. Si nombre de personnes trans’ jugent le mot «tranny» en anglais ou «travlo» en français négatif, certaines le brandissent fièrement.

Des bitchs devenues des clichés?

Mais comme le note le magazine Mic, si «bitch» peut être un instrument de réappropriation subversive du pouvoir, il ne l’est certainement pas lorsqu’il est employé dans la bouche d’un homme pour qualifier une femme: «Quand c’est moi qui l’affirme, je suis une pute. Mais quand un homme me l’impose, c’est un macho» («When I am assertive, I’m a bitch. When a man is assertive, he's a boss»), s’est moquée la chanteuse Nicki Minaj. La pionnière Queen Latifah mettait déjà les choses au clair il y a plus de 20 ans, en 1993 (voir la vidéo et les paroles en anglais plus bas):

«L'instinct me pousse à écrire un autre flow
A chaque fois que j'entends un frère traiter une fille de salope ou de pute
Essayant de la rabaisser
Tu sais bien que tout ça doit disparaître
Maintenant tout le monde sait qu'il y a une exception à cette règle
Ne te fache pas, quand nous jouons c'est cool
Mais ne m'appelle pas autrement que par mon nom
Je m'énerve contre ceux qui ne me respectent pas en tant que femme» 

Kanye West a peut-être écrit une ode amoureuse à sa femme qui s’appelle «Perfect bitch», utiliser le même terme pour qualifier une personne qu’il a publiquement humiliée peut difficilement passer pour une forme de compliment.

Plus profondément, on peut se demander si, à l’heure où les «bitchs» ont envahi les écrans, devenant elles-mêmes aussi puissantes que leurs collègues masculins, ce terme est toujours aussi subversif. Ou bien si les bitchs ne sont pas aussi devenues totalement des clichés, utilisant leur corps et leur cul surtout pour vendre. La subversion, par définition, ne peut être qu’éphémère et dans les marges. Lorqu’elle domine, elle n’a plus rien de subversif.

(«Instinct leads me to another flow
Everytime I hear a brother call a girl a bitch or a ho
Trying to make a sister feel low
You know all of that gots to go
Now everybody knows there's exceptions to this rule
Now don't be getting mad, when we playing, it' s cool
But don't you be calling out my name

I bring wrath to those who disrespect me like a dame»)

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