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Le mal n'est plus dans la finance mais dans la politique

La politique économique est partout bloquée par les rigidités du monde d’avant | Tax Credits via Flickr CC License by

La politique économique est partout bloquée par les rigidités du monde d’avant | Tax Credits via Flickr CC License by

La finance est sans tête, portée par le déluge de liquidités déversées par les banques centrales. Mais, contrairement à 2008, elle n'est pas à l'origine du mal. C'est le politique, corseté par les rigidités du monde d'avant, qui attise la crise.

Mettez du vin mousseux dans du porridge, ça donne quoi? Un truc infect. Nous y sommes. Le monde va mal, à cause du mélange d’une finance à bulles et d’une économie à grumeaux. La politique monétaire trouve tous les jours des moyens d’être encore plus laxiste, noyant la terre dans une «global financial liquidity» digne du déluge, provoquant des emballements successifs puis des krachs. Force puissante mais sans tête, la finance porte l’instabilité.

La politique économique est, elle, partout bloquée par les rigidités du monde d’avant, d’avant la mondialisation et d’avant les explosions technologiques. Au Sud, les rouages du développement ne sont pas encore en place. Au Nord, les rouages d’hier freinent la croissance. Les compromis historiques conclus dans l’après-guerre sur les bases nationales sont sapés, mais ils résistent. Pour libérer les forces mondiales de l’emploi, il faudrait, au Sud, bâtir les institutions du développement, de l’école au Code du travail, et, au Nord, les refaire entièrement, mais, partout, les responsables politiques font grumeaux. Les constructions internationales, à commencer par l’Union européenne, devraient elles aussi être remises à plat, mais les lourdeurs y sont encore plus grandes.

Une finance trop liquide, une économie trop rigide et, comme si cela ne suffisait pas, voilà en plus que dans l’infect mélange mousseux-porridge certains s’escriment à mettre des cornichons. Vinaigre des guerres, du Moyen-Orient au Pacifique, on s’entretue et on réarme. Le monde démocraticolibéral, qui a assuré la prospérité depuis 1945, est ébranlé dans son essence. Il est attaqué par les bombes des fanatiques religieux et il est contesté par les adorateurs du monde d’avant-avant, celui du repli derrière les frontières avec, pour les partisans les plus durs, un régime fort à la russe ou à la chinoise.

Objets explosifs incontrôlés

L’erreur serait de croire que nous retournons en 2008. La finance peut encore provoquer l’explosion, mais elle n’est plus à l’origine du mal, qui s’est déplacé aujourd’hui dans la politique. Il y a sept ans, la crise est apparue dans la finance elle-même, dans son inventivité d’objets explosifs incontrôlés.

Aujourd’hui, les chiens de chasse du capitalisme, les traders, sentent les très nombreuses failles politiques locales et globales

Depuis, des mesures de consolidation bancaires ont été mises en place dans les pays développés. La finance reste un dragon sans tête, et plus encore sa progéniture, la finance de l’ombre, le «shadow banking», qui n’a pas du tout été sanglé. Il reste aussi des faiblesses systémiques dans les pays émergents. Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, a prévenu: les menaces viennent aujourd’hui des pays exportateurs de matières premières, il faut mettre en place en urgence des filets de sécurité. Tout ce monde financier reste fondamentalement instable, un krach reste possible avec des répercussions sur l’économie réelle qui seraient encore dévastatrices.

Mais le cœur du problème n’est plus dans la finance elle-même. Elle fait aujourd’hui au niveau mondial ce qu’elle a fait dans la crise grecque: appuyer sur les faiblesses du système, les grandir pour chercher à gagner de l’argent. Le mal venait de l’économie et de la dette grecque et de la construction européenne inachevée, la finance en a été le révélateur et elle a joué de l’absence de mécanisme de solidarité dans la zone euro.

Aujourd’hui, les chiens de chasse du capitalisme, les traders, sentent les très nombreuses failles politiques locales et globales. Les dirigeants chinois vont-ils parvenir à conduire la transition de leur pays sans explosion? Les émergents étranglés par le baril à 30 dollars vont-ils trouver sur quoi rebondir? Les États-Unis sont-ils déjà sur la pente descendante du cycle, peuvent-ils déjà retomber en récession?

Politique monétaire à bout de souffle

Cette crise a une apparence boursière et financière. Wall Street est montée au-delà du raisonnable; Robert Shiller, prix Nobel, a calculé que le Dow Jones était au niveau de l’an 2000 au moment de la bulle internet. Une correction est donc logique, où qu’en soit l’économie américaine dans son cycle. Même remarque pour les investissements dans les émergents: l’engouement précédent était irraisonné, le rapatriement actuel des capitaux s’explique sans qu’il faille forcément paniquer.

Mais la finance pointe comme en Grèce les interrogations fondamentales avec justesse: les failles sont évidentes au Sud comme au Nord, que font les autorités? La politique monétaire est à bout de souffle, leurs dirigeants disent qu’en arrosant les économies ils ont fait leur part du travail, mais qu’aujourd’hui ils n’en peuvent mais. C’est aux autorités politiques d’agir.

En Chine, le pouvoir veut passer d’une économie de l’investissement, pour laquelle le pouvoir fort a été efficace, quoi qu’on en pense, à une économie de la consommation, pour laquelle une démocratisation paraît plus adaptée. Mais il durcit le régime politique. On a vu la contradiction à l’été 2015, le pouvoir chinois a été débordé par la Bourse, qu’il veut promouvoir sans lui laisser de liberté. Les marchés sont en droit de douter de la ligne prise par Pékin. Dans les autres pays du Sud, la corruption a généralisé le pillage, mais peu de gouvernements semblent capables de lutter contre. Au Nord, la mutation de l’économie impose une mutation sociale d’ampleur symétrique mais les acteurs politiques et syndicaux s’y refusent en majorité. Les sondages montrent que la tentation populiste gagne de Varsovie au New Hampshire. Les marchés financiers sont, là aussi, en droit de douter de la qualité des gouvernements, présents et à venir, pour faire repartir la croissance.

Cet article a été initialement publié dans Les Échos.

 

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