Ils ont gravé le 13-Novembre dans leur peau

Le tatouage de Marc

Le tatouage de Marc

Tatoueurs ou tatoués, touchés de près ou de loin par les événements, ils expliquent, trois mois après, ce qui les a poussés à inscrire cette nuit de carnage dans leur chair.

Dans l’univers du tatouage, le vendredi 13 est une journée très spéciale. Chats noirs, pattes de poulet, chiffre 13, squelettes ou églises en feu: se faire tatouer ce jour-là est une manière de conjurer le «mauvais oeil». Au salon toulousain Art de Pique Tattoo Studio, le vendredi 13 novembre 2015 à partir de 11 heures, quatre tatoueurs étaient réunis spécialement pour l’occasion. Une «session flash» de treize heures –jusqu’à minuit– proposant aux clients une sélection de 300 tattoos inédits à prix réduits: 26 euros, 39 euros…: tous des multiples de treize. «Évidemment, ça ne s’est pas passé comme prévu…», se souvient Jacques, qui tatoue sous le nom de «Keujah-Hifi». «Quand les premiers tweets sur les rumeurs de fusillades à Paris sont arrivés, ça a jeté un froid glacial.»

Dans le salon, tatoueurs et tatoués connaissent très bien le Bataclan, au moins de nom, s’ils n’ont pas déjà assisté à un concert dans la salle parisienne. Certains connaissent le groupe qui se produit ce soir-là, les Eagles of Death Metal. «Le monde du tatouage a toujours fonctionné en association avec l’univers musical du rock-métal, notamment pour le tattoo traditionnel que l’on fait dans notre salon, explique Jacques. Ce style est né dans les années 1960/1970 aux Etats-Unis à l’initiative d’amateurs de rock’n roll.»

Deux mondes qui se côtoient et quelques dizaines de milliers de visages familiers. Ils remuent la tête sur les mêmes rythmes, de concerts en festivals et de bars en salons de tatouages. Marco, le patron du salon Art de Pique, est lui-même bassiste dans un groupe de métal amateur. Ce soir-là, deux tatoueuses sont également rongées par l’inquiétude car elles connaissent des spectateurs au Bataclan. L’une des deux y perdra une amie. Entre 22 heures et minuit, comme dans tous les foyers de France, le salon de tatouage toulousain ne pense plus qu’à ça. «Certaines personnes qui faisaient la queue depuis des heures sont parties, d’autres se sont mises à pleurer… Pour la plupart des gens, ce n’était pas de la haine, mais juste de l’incompréhension, du dégoût.»


À l’approche de minuit, le gérant du salon, Marco, réalise qu’une quarantaine de personnes sont toujours dans la file, dehors. «Les gens étaient venus pour le vendredi 13 à la base, mais beaucoup ont voulu rester pour vivre ensemble cette soirée si particulière», glisse Jacques. «Ils savaient que leur tattoo fait ce 13 novembre aurait, à jamais, une double signification.» Face au mélange de détresse et de détermination des clients, le patron propose aux trois tatoueurs de rester disponibles jusqu’au dernier. «On s’est regardé et on a dit oui sans hésiter, se souvient Jacques. Quand Marco est sorti pour annoncer aux gens qu’on les prendrait tous, il y a eu des cris de joie et des applaudissements. C’était un moment très chargé en émotion.»

Jusqu’à 3h30 du matin, l’équipe de tatoueurs va dessiner, à la chaîne, des bougies ou des têtes de mort. Des symboles typiques des vendredi 13 transformés en hommage à ceux tombés ce soir-là dans la capitale. «On a aussi tatoué beaucoup de croix, toutes simples…», détaille le Toulousain. Un symbole chrétien qui peut surprendre dans un milieu plutôt athée voire anticlérical, mais que l’univers du tatouage a toujours détourné. «Beaucoup de gens aiment les croix juste pour la beauté du motif. Moi-même, j’en ai une mais ça ne se réfère pas à une religion ou à un Dieu en particulier. Je l’associe plus à l’espoir, au destin, à la providence…»

Le lendemain midi, lorsque les quatre tatoueurs se retrouvent au salon, l’un d’entre eux, arrivé plus tôt, leur montre le petit motif qu’il a dessiné. Une version personnelle du logo punk des années 1980 «New York Hardcore», à la sauce 13-Novembre. Deux heures plus tard, tous les quatre l’auront gravé sur le mollet, en mémoire de la nuit impensable de la veille.

«Le 7 janvier nous avait déjà glacé le sang, soupire le tatoueur toulousain. On se répétait en boucle "Ces gars-là se sont fait éclater pour des dessins… Des dessins!" Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, les gars de Charlie étaient des dessinateurs, des passionnés! Peintres, sculpteurs, dessinateurs, graffeurs, on a tous réalisé à ce moment-là que, nous aussi, on pouvait être en danger ou censuré pour nos dessins. Surtout qu’on fait parfois des choses un peu osées…» Les femmes dénudées ou les symboles religieux détournés sont monnaie courante dans l’univers du tatouage.

Ce vendredi 13 novembre, leur jour, on s’attaque aux artistes qu’ils aiment: des musiciens. L’ironie et l’autodérision, le sens de la provocation, les pieds de nez aux dieux ou à la religion, l’attrait décomplexé pour les plaisirs de la chair: les points communs entre l’univers des tatoués rock et les dessinateurs de Charlie Hebdo sont nombreux. Pour beaucoup, le sentiment d’appartenir à «quelque chose» se réveille ce jour-là. Un peu partout en France, des salons ou des tatoueurs indépendants proposent de tatouer les gens gratuitement, comme Nicolas Gumo au Phylactère à Boulogne-Billancourt ou le Café Ink du Havre. Quatre tatoués du 13 novembre nous racontent pourquoi ils ont ressenti le besoin de graver cette soirée dans leur chair.

Marc: «C'est bon signe si t'as mal, c’est que t’es vivant!»

Ce vendredi 13 novembre, Marc assiste au concert des Eagles of Death Metal. Il est dans la fosse, «au quinzième rang». Seul, pour une fois: l’un de ses meilleurs-amis, qui voulait venir, n’a pas pris sa place à temps. Le commercial de 45 ans, que l’on ne soupçonnerait pas d’être tatoué sous sa chemise bleu dur, est un fan de rock depuis près de trente ans. Il a assisté à plus d’une soixantaine de concerts en 2015. Ce soir-là, il s’en sort miraculeusement. «Je ne considère pas que j’ai été courageux, prend-il le soin de préciser. Il n’y a pas de "courage" dans ces moments-là, il n’y a plus que l’instinct de survie. J’ai sauvé ma peau mais je dois ma vie aux autres.»

Les autres: ceux qui se sont fait abattre les premiers et lui ont peut-être sauvé la vie en lui tombant dessus. Cet inconnu qui l’a poussé dans le dos pour l’aider à se hisser sur la scène ou encore cette employée du Bataclan qui lui a indiqué où se situait l’issue de secours. Très vite après les évènements, Marc retournera voir des concerts et fera tout pour continuer sa vie d’avant. Mais il ressentira le besoin de se faire tatouer, comme pour exorciser. «Je n’ai pas besoin de ça pour ne pas oublier, car tout est dans la tête», justifie le quadragénaire.

Son tatouage, c’est un retour instantané au réel. Sa manière à lui d’exorciser des souvenirs troubles, quand il ne sait plus si le 13 novembre était un terrible cauchemar ou un instant de sa vie. Marc se souvient d’avoir hésité avant de passer à l’acte. En prenant des nouvelles d’un ami, également rescapé du Bataclan, il tâte le terrain à la fin de son SMS: «Tu vas sans doute trouver la démarche débile ou excessive mais je projette de me faire un tatouage avec le nom du groupe, la date et le nom de la salle…» La réponse tombe peu de temps après: «Non Marc, je ne peux pas trouver ça débile: ma compagne vient de se tatouer les initiales du groupe et la date sur le bras et je compte aussi m’en faire un bientôt…» Cette réaction achève de le convaincre.

«Je suis retourné voir le tatoueur qui m’avait fait mon rhinocéros au salon Tatoo Ranch à Versailles. J’ai dit à Phil: "Voilà, j’étais au Bataclan ce soir-là et j’aimerais en garder une trace".» Marc se souvient d’un échange particulier avec son tatoueur: «À un moment, Phil me demande si j’ai mal. La peau est quand même fine à cet endroit donc je lui réponds avec un sourire en coin: "Je ne vais pas te dire que j’y prends du plaisir… mais ça va!"». Phil lui renvoie du tac au tac: «C’est bon signe si t’as mal, c’est que t’es vivant!»

Mathieu: «Pour faire chier pacifiquement ces connards décérébrés»

Mathieu, 29 ans, graphiste à Paris, n’en est pas à son premier tatouage. Amateur d’humour potache et de déconne, son bras est un peu un «brouillon», un «foutoir» sur lequel ses potes se sont entraînés pour leurs premiers tatouages. Mais il ne regrette rien, cela ne lui rappelle que des bons souvenirs, l’amitié solide qu’il entretient avec sa bande de copains et leurs soirées un peu arrosées.


 

Depuis quelques mois, il pensait se tatouer à nouveau une figure aussi drôle qu’atypique, élaborée avec une tatoueuse dont il apprécie le travail, Héléna. En hommage à son Auvergne natale, il a imaginé un moine portant un fromage à raclette sous le bras. Au lieu du signe de croix, ce dernier exécute le salut vulcain de Monsieur Spock dans Star Trek, synonyme de «longue vie et prospérité». Une croix à l'envers (en référence au diable) et une grosse chope de bière viennent compléter le tableau. Une date est finalement fixée au 21 novembre avec Héléna, sa tatoueuse, mais Mathieu hésite encore: «J’avais déjà assez de tatouages un peu cons sur le bras…» Les attentats vont faire office de déclic.

Une semaine avant, le vendredi 13, Mathieu se rend au concert des Eagles of Death Metal avec deux copines. Séparés dès le début de la fusillade, les trois réussissent à s’en sortir. Le graphiste apprendra plus tard la mort d’une ex petite-amie et d’un collègue de travail.

Dès le lendemain, le 14 novembre, Mathieu publie sur sa page Facebook le dessin de ce fameux moine, qu’il est désormais sûr de vouloir se faire graver sur le torse. La photo est accompagnée d’un message: «J’étais indécis, mais depuis aujourd’hui, je compte bien faire ce tatouage aux penchants diaboliques et de débauche. Pour faire chier pacifiquement ces connards décérébrés. Et puis ça fait mois mal qu’une balle de kalachnikov. Allez faut rigoler. Bisous.»

Mathieu Thieuma187: «Arrachez-moi le coeur, vous y verrez Paris» 


 

Mathieu «Thieuma187» tatoue au salon Chez les YéYé dans le quartier de Strasbourg-Saint-Denis. Né à Évry dans l’Essonne, il a toujours traîné ses savates dans la Ville Lumière. «Paris c’est la joie de vivre, la musique, la poésie, la liberté… Toutes les raisons pour lesquelles elle a été visée, en fait!», résume-t-il. Après les attentats, beaucoup de gens ont éprouvé le besoin de réaffirmer, comme lui, leur attachement à la capitale ou ont simplement découvert à quel point ils se sentaient Parisiens.

Cette fascination l’avait déjà conduit à s’imprimer sur le flan gauche, à l’automne 2014, une phrase tirée d’une nouvelle de Louis Aragon: «Arrachez-moi le coeur, vous y verrez Paris.» Il a tatoué plusieurs amis de cette même empreinte ces deux dernières années.

Depuis les attentats, cette phrase en particulier a connu un certain succès. «Trois clients m’ont demandé s’ils pouvaient l’avoir eux aussi, explique le jeune homme. D’habitude on essaye de ne pas tatouer deux fois le même motif, mais j’ai accepté parce que ça collait parfaitement à ce qu’ils voulaient exprimer à ce moment-là…»


 

Ces déclarations d’amour à la capitale sont très demandées depuis les attentats. «Paris mon amour», «Fluctuat nec mergitur» (la devise de la ville), des montgolfières symboles de la Ville Lumière, une chope de bière incarnant la jeunesse parisienne en terrasse… Difficile de dire avec certitude si les demandes de ses clients étaient toutes directement liées aux attentats, car une grande pudeur règne dans le milieu du tatouage et personne n’a de comptes à rendre. Mais Mathieu l’a perçu de manière implicite. Selon lui, «une dizaine de clients» ont eu envie, suite aux attentats de novembre, d’afficher leur fierté d’être Parisiens comme une sorte d’étendard. Leur manière à eux de revendiquer des valeurs et un mode de vie dans laquelle ils se reconnaissent.

Dès le lendemain des attentats, Mathieu sort dans les rues désertes de la capitale avec sa copine. «Paris ville morte» n’a jamais aussi bien porté son nom. «Les gens avaient peur de sortir et les touristes ont commencé à avoir peur de venir…» Dans les deux ou trois jours qui suivent, il ressent le besoin de reprendre ses crayons pour dessiner à nouveau des hommages à sa ville de coeur. «Je voulais, en quelque sorte, "raviver la flamme".» Aimer Paris, le dire haut et fort à ceux qui ont voulu l’anéantir.

Morgane: «Il faut aimer la vie et vivre à cent à l’heure»

Vendredi 13 novembre, dans l’après-midi, Morgane Giuliani est au boulot. Elle a un déclic. Elle pense depuis longtemps à se faire un nouveau tatouage mais elle ne trouvait pas «le» dessin ou «la» phrase adéquate. Ce sera Adore Life. Le titre du deuxième album du groupe de rock londonien Savages, dont elle est fan et qu'elle a eu l'opportunité d'interviewer en tant que journaliste musique pour RTL, lui revient en mémoire. Deux mots en forme de devise.

«J’ai eu l’impression d’entendre ma “philosophie de vie” retranscrite de la plus belle manière qui soit», écrit-elle sur son blog. Le message est simple: vivre à fond chaque instant car tout peut s’arrêter d’une seconde à l’autre. Un carpe diem plus rock et moins galvaudé en quelque sorte, qui peut «pousser les gens à reprendre leur journée ou leur vie en main».


 

Le soir des attentats, Morgane ne sort pas boire des coups. Elle rentre chez elle, à deux pas de la rue de Charonne. Elle entend distinctement la fusillade de La Belle Équipe de sa fenêtre vers 21h35. Puis elle réalise que des amis et collègues sont au Bataclan. Cette soirée, elle ne veut pas l’oublier. La leçon qu’elle a envie de tirer de ce carnage correspond aux paroles chantées par Jehnny Beth des Savages. Elle va donc accélérer les choses et se faire tatouer beaucoup plus vite que prévu ces deux mots.

«C’était mon cinquième tatouage et c’est le plus visible, il est sur l’avant-bras. Je me suis posé la question bien sûr, car je peux cacher les autres assez facilement. Mais pour celui-ci, je me suis dit: "Non, cette fois-ci j’assume complètement." C’est une bonne chose qu’il soit visible car si l’on me demande ce que cela signifie, il a une symbolique assez forte derrière et un vrai message à diffuser.»

Les mots que Fay, la batteuse de Savages, utilise pour décrire le poing levé sur la pochette de leur album s’appliquent particulièrement bien aux tatouages, comme l’écrit Morgane dans son interview du groupe: «Le poing est un symbole très fort, sans avoir besoin de rajouter quoi que ce soit. C’est plein de positivité, de force, de rébellion. Ça permet de réunir l’amour et la force.»

Cet article a été mis à jour le lundi 15 février à 18h15, du fait d'une malencontreuse méprise entre le signe des cornes du diable et le salut vulcain.

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