Comment l'auto-tune a libéré dans le rap l'expression de vraies émotions

Photos: Kanye West I Jason Persse via Flickr ; PNL I capture d'écran ; Booba I GUILLAUME BAPTISTE / AFP

Photos: Kanye West I Jason Persse via Flickr ; PNL I capture d'écran ; Booba I GUILLAUME BAPTISTE / AFP

Dix ans qu'il a fait son apparition dans le hip-hop. L'auto-tune a changé la manière de faire du rap, renforcé les clivages entre anciens et modernes et s'est réinventé.

Un sacrilège pour ceux qui l'exècrent, la norme actuelle pour ceux qui l'aiment. Lorsque l'on évoque l'auto-tune dans le hip-hop, difficile de trouver un juste milieu. En dix ans, il s'est fait un trou dans le rap américain, jusqu'à devenir commun dans nos contrées. Car ce plugin bien connu qui robotise la voix du rappeur est facile d'utilisation, à mi-chemin entre le kitsch et le futuriste. Il avait tout pour exploser durant les années 2000.

Booba, Lil WaynePNL, T-Pain, Jul... Une grande partie des gros vendeurs ont su tirer profit de cet outil qui est rapidement devenu plus qu'une mode. Une mode, ça ne dure pas dix ans, et c'est bien pour cela que l'auto-tune est si intéressant. C'est désormais un outil, presque un instrument qu'une majorité manie extrêmement mal, d'autres à la perfection. Et même si il empêche parfois la compréhension claire des textes, il peut aussi servir d'exutoire pour des rappeurs complexés par leur voix chantée.


Kraftwerk ou Roger Troutman en héritage

À la base, pourtant, l'auto-tune n'est pas un effet. Il est l'outil de l'ingénieur-son cherchant à rattraper les erreurs de justesse d'un chanteur ou d'un instrument, en réalignant un note fausse. Créé par Andy Hildebrand en 1996, ce programme a été accusé de mécaniser le processus créatif après avoir imprégné toute la pop anglo-saxonne. Le Time Magazine le classait même parmi les cinquante pires inventions de tous les temps. On ne vous refera pas l'histoire de la création de l'auto-tune, cela prendrait un temps fou, mais cet article de Priceonomics s'en est parfaitement chargé.

En 1998 sort le titre «Believe» de Cher. Un hit planétaire fendu à l'auto-tune, et revendiqué comme tel. C'est le début de la gloire pour Hildebrand et ses amis. Évidemment, l'auto-tune peut être réglé, être plus ou moins sensible. Et lorsque sa sensibilité est poussée au maximum, il devient un effet.


C'est là qu'il robotise la voix, ce qui n'est pas sans rappeler d'autres outils comme la talkbox ou le vocodeur, utilisés depuis les années 1970. Kraftwerk, Roger Troutman, Herbie Hancock, Afrika Bambaataa, Jean-Michel Jarre ou encore (et un peu plus tard) Teddy Riley s'étaient chargés de les ériger un véritable instruments. Un héritage que Snoop Dogg ne manquera pas de souligner avec son titre «Sensual Seduction» en 2008, utilisant le vocodeur à pleins poumons.


T-Pain, le précurseur

Il y a dix ans, donc, l'auto-tune utilisé comme un effet fait son apparition dans le rap américain. Pourquoi? Parce que la culture des studios l'avait totalement intégré en son sein, il faisait partie du paysage de l'industrie musicale (du raï à Daft Punk), mais aussi parce que Kraftwerk et consorts cités plus haut sonnent comme des références pour la culture hip-hop. Et le rappeur qui popularisera cet effet dans le hip-hop, c'est T-Pain. L'auto-tune est hyper assumé, poussé à son paroxysme et devient la nouvelle talkbox ou le nouveau vocodeur. Originaire de Floride, T-Pain inonde sa contrée avec son délire robotisé, le hip-hop mondial ne s'en est jamais remis.

«Beaucoup de gens pensent que tu cries un coup, que tu gueules, sans mélodie, et qu'ensuite tu mets l'auto-tune, confie-t-il en 2014 au Huffington Post. Je ne fais pas ça du tout. Mais pleins de rappeurs dans le monde, eux, le font malheureusement. Il faut pourtant connaître l'harmonie.»


Avec ses albums Rappa Ternt Sanga (2005) et Epiphany (2007), T-Pain explose et devient celui que les rappeurs veulent sur leur single pour chanter le refrain. Une marque de fabrique qui cache pourtant une très belle voix, contrairement aux idées reçues. Si T-Pain s'enferme un peu dans son rôle pour se caricaturer, il ouvre la voix à Chief Keef, Akon mais surtout Lil Wayne.

En 2007, Lil Wayne est au sommet du dirty south, entérine le réveil de la trap music, de la beuh dans hip-hop et du skate dans le rap. Lil Wayne est un concept et marche à l'auto-tune. Dans un style bien à lui, il sort plusieurs albums tels que Tha Carter II (2005) et Tha Carter III (2008). Des disques marquants par leur utilisation de l'auto-tune, beaucoup plus libre et variée. Auparavant, le plugin s'appliquait a posteriori sur la voix, venait se juxtaposer sur la piste. Chez Lil Wayne, les avancées technologiques de l'outil permettent de s'enregistrer directement avec l'auto-tune sur la voix, rendant la chose plus instinctive, plus organique. Lil Wayne humanise la robotisation de sa voix et marque un tournant dans son utilisation. Un tournant que ne manquera pas de prendre Kanye West, véritable éponge musicale.


Ce dernier sort en 2008 un album charnière pour le hip-hop: 808s & Heartbreak. L'utilisation de l'auto-tune y est extrêmement spéciale. Lancinant, triste, mélancolique, Kanye West y distille ses démons, le décès de sa mère et une rupture douloureuse. Peu à l'aise habituellement avec les phases chantées, il peut ici rendre au hip-hop le blues qui lui manque parfois, via l'auto-tune, utilisée savamment, au-delà de l'effet de mode. Que l'on aime ou non 808s & Heartbreak, l'émotion est là, passe par le fameux plugin en contraste complet avec les beats sortis de la fameuse boîte à rythme TR-808. Ce contraste, c'est le titre de l'album: «808» pour les beats, «Heartbreak» pour l'émotion. 

 

L'album n'est pourtant pas tout à fait du goût de T-Pain, qui se pose alors en boss visionnaire du plugin. Sur le plateau du HuffPost Live:

«-Quand les gens entendent de l'auto-tune, ils doivent savoir qui l'utilise. Moi, par exemple, j'ai essayé de le transformer en instrument. Mais aujourd'hui, la plupart des mecs, on est incapable de dire [...] Kanye l'utilise, mais pas correctement. Il fait de la bonne musique avec, mais il n'applique pas la manière dont je l'utilise, celle que j'ai montrée à Chris Brown, ou à Jamie Foxx. Il chante d'abord sans, puis il le rajoute sur sa voix. [...] Tu ne sait pas du tout ce que ça va donner. Tu ne peux pas anticiper les erreurs.»

Des critiques qui n'atteignent pas vraiment Kanye West:

«Je n'utilisais pas l'auto-tune auparavant, et alors? J'aime ça maintenant. Tu sais, je suis un artiste total, et les sons sont comme mes tableaux. Simplement, personne ne peut me dire avec quoi je dois peindre et c'est le moyen que j'ai utilisé pour faire ces tableaux. Je veux seulement dire une chose à ceux qui souhaitent critiquer mon utilisation de l'auto-tune: Fuck them!»

Jay Z, lui, se fendra en 2009 d'un titre limpide, «D.O.A»., signifiant très simplement «Death Of Auto-Tune». En vain. Un grand nombre de rappeurs embrayent le pas à Yeezy.


Un instrument parmi d'autres?

Aux États-Unis, l'auto-tune permet donc déjà aux rappeurs de transmettre des émotions que leurs limites vocales leur interdisaient parfois. Sans dire que tous ses utilisateurs en faisaient autant, il faut avouer que l'outil créé par Andy Hildebrand n'est déjà plus à considérer comme un vulgaire correcteur de fausses notes, comme de la triche ou un effet de mode. C'est un nouveau moyen d'expression. Et il suffit d'écouter Future qui en 2012 devient un virtuose de l'auto-tune et du vocodeur pour s'en apercevoir. D'ailleurs, il sera surnommé «Future Hendrix» car il le manie comme Jimi Hendrix maniait sa guitare. Ce qui ne sera bien sûr pas du goût de T-Pain.


En 2008, l'auto-tune fait une percée en France, et pas des moindres. Booba sort 0.9, l'un de ses plus gros succès. Résolument en avance sur ses compatriotes, le Duc de Boulogne choque un peu son monde mais il est le premier français à véritablement assumer l'utilisation de l'auto-tune sur un album. Comme chez ses modèles américains, celle-ci est variée, servant à exprimer autant la mélancolie que l'égo-trip, au service de textes plus street, d'attaques en règle. Booba n'a pas encore totalement cerné le potentiel émotionnel du plugin, mais fera preuve plus tard de multiples incursions dans le domaine.


La France conquise

Aujourd'hui en France, l'auto-tune est en demie-teinte. Boudé par certains amateurs de trap aux voix roques, graves, mais adoubé par de gros vendeurs et nouveaux venus sur le devant de la scène comme Jul ou PNL. Pour le premier, difficile de cerner l'intérêt artistique de son utilisation. Jul fait ce que beaucoup exècrent: monter dans les aiguës avec l'auto-tune, ce qui a la fâcheuse conséquence de donner l'impression d'entendre un chat coincé dans une gouttière. Qu'importe, le succès est énorme, même quand son utilisation n'est ni référencée ni très soignée.


De leur côté, PNL ont frappé fort. Le duo des Tarterêts sort en 2015 une mixtape puis un album, Le Monde Chico, qui explosera les scores contre toute attente. L'auto-tune omniprésent reprend ici une forme mélancolique, nihiliste. Les textes sont froids, l'atmosphère morose et le groupe renoue avec ce fameux blues hip-hop. L'auto-tune en est l'expression la plus concrète, plus dans les graves, plus linéaire. S'ils ne sont pas tout à fait les premiers à l'utiliser de la sorte en France, ils sont ceux qui ont cartonné avec cette volonté de placer le plugin dans une vraie démarche artistique, sans qu'il ne soit gratuit. Bien sûr, l'effet de mode est toujours derrière, mais PNL ne s'y limite pas.


PNL et Jul ne sont certainement pas les seuls exemples de rappeurs auto-tunés hexagonaux. Mais ils sont représentatifs de deux courants, de deux utilisations distinctes et fortes. Dans les deux cas, les références à Teddy Riley, Kraftwerk, Roger Troutman et autres ont disparu. Le délire futuriste et par moment SF aussi. Mais ils montrent que l'auto-tune, parfois en perte de vitesse, parvient tout de même à revenir inlassablement sur le devant de la scène. En 2012 aux États-Unis, il avait d'ailleurs un peu disparu des écrans radars pour mieux revenir avec Future. Il est donc bien plus qu'une mode, et lorsqu'il devient un vrai moyen de communiquer les émotions du rappeur (une minorité tout de même), une vraie plus-value musicale. Mais il a mauvaise presse, et puisque le milieu du rap reste encore aujourd'hui assez conservateur, il faudra encore plusieurs PNL pour le prouver.

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