Quand une femme trans va aux toilettes, elle est terrorisée

Dans des toilettes publiques, Gabrielle Bellot a «l’impression d’être un vampire qui pourrait voir son autorisation de séjour révoquée à tout moment» | Martha Garvey via Flickr CC License by

Dans des toilettes publiques, Gabrielle Bellot a «l’impression d’être un vampire qui pourrait voir son autorisation de séjour révoquée à tout moment» | Martha Garvey via Flickr CC License by

Femme transgenre, je ne veux pas de traitement spécial mais je ne veux plus avoir peur d’aller aux toilettes publiques.

L’année est encore nouvelle mais elle charrie déjà son lot de vieilles angoisses. Déposé fin décembre en Indiana, un énième projet de loi entend criminaliser les personnes trans –ce que je suis– fréquentant les toilettes publiques correspondant à leur identité de genre. Dans le débat sur le mariage homosexuel, les Républicains ont été largement perdants et savoir qui a le droit d’utiliser quel type de toilettes est un nouveau rouage de leur machine à peurs –une évolution d’autant plus criante après l’échec, à Houston, du référendum visant à autoriser les femmes trans à se rendre dans les toilettes de leur choix. Et cette nouvelle loi, proposée par le Sénateur Jim Tomes, est des plus draconiennes. Si elle passe, les trans pourront être condamnés à un an de prison et 5.000 dollars [environ 4.500 euros] d’amende s’ils n’utilisent pas les toilettes correspondantes à leur sexe de naissance –qu’importe que leur genre soit reconnu par la loi, qu’importent les procédures de réassignation subies.

C’est une loi qui nous enchaîne à notre corps de naissance, une loi qui refuse l’existence même des personnes trans, une loi née d’une méconnaissance fondamentale de l’humiliation –et du danger– qu’une femme trans –comme moi– peut encourir si elle ne se rend pas dans des toilettes pour femmes. Une loi qui ignore combien nous sommes d’ores et déjà nombreuses à être incapables d’aller aux toilettes sans être percluses de peurs.

Étau de nervosité

Je suis avec une amie dans un centre commercial de Floride. Après avoir acheté des fringues au H&M, elle me dit devoir passer aux toilettes. Moi aussi, alors je la suis. Mon cœur s’emballe à la vue des symboles genrés. Je suis une femme, je vais donc dans les toilettes que j’utilise toujours –celles des femmes–, mais il y a foule dans ce centre commercial. Plein d’inconnus qui me font dire que, cette fois-ci, peut-être, quelque chose de moche va m’arriver. Ma nuque se tend, ma vue se brouille. J’ai toujours été androgyne et je ressemble à beaucoup de femmes multiraciales de la Dominique, mon pays d’origine. Un endroit où je ne me sens plus en sécurité depuis mon coming-out de femme trans. Reste que, dans l’atmosphère américaine, dense de psychoses politiquement orientées sur les personnes comme moi –nous serions des prédateurs sexuels qui s’insinuent dans les lieux d’aisance pour agresser les «vraies» femmes et leurs filles–, je ne suis jamais sereine lorsque que me rends aux toilettes. Avant même d’entrer, j’ai déjà conçu une topographie mentale des dangers que je peux encourir et j’espère que l’étau de nervosité qui m’enserre le crâne ne s’est pas réellement matérialisé. Sinon, c’est sûr que je ne passerai jamais la porte. 

Quelques secondes avant d’entrer, ma voix n’est plus qu’un murmure et je commence à me réexaminer devant mon miroir intérieur: il faut que ma tenue soit nette, adéquate, ou je risque d’attirer l’attention, une attention qui pourrait se transformer en peur et en panique dans les yeux de la mauvaise femme. Parfois, avant de sortir de chez moi, je m’habille d’une manière plus féminine que prévu pour faire en sorte que, si j’ai besoin d’aller aux toilettes, les inconnus croisés m’étiquettent davantage comme femme banale que comme menace, envahisseur, danger, homme. Ce jour-là, le schéma est respecté. Ce qui me frustre: ni mes habits, ni mon maquillage ne composent mon genre, alors que ces artifices peuvent faire office d’armure pour certaines femmes trans, une protection contre des soupçons hostiles, une manière de diminuer les risques d’un bruit et d’une fureur voulant dire bien trop de choses. Être transgenre, c’est se confronter à la question de l’interaction entre corps et esprit et, tant de fois, des détails a priori accessoires ou anodins pour des femmes cisgenres obnubilent notre esprit de femmes trans à mesure que nos corps s’avancent vers une même destination.

Parfois, avant de sortir de chez moi, je m’habille d’une manière plus féminine que prévu pour faire en sorte que, si j’ai besoin d’aller aux toilettes, les inconnus croisés m’étiquettent davantage comme femme banale que comme menace, envahisseur, danger, homme

Je baisse encore un peu la voix et mon amie, après m’avoir jeté un regard, en vient à m’imiter. Elle n’est pas transgenre, et je ne lui ai pas parlé de mon angoisse des toilettes, mais elle a visiblement saisi les signaux de ma peur. La voix est un élément crucial: une voix qui ressemble à celle d’un homme, une voix de poitrine oscillant entre 85 et 160 hertz, pourra retourner des têtes, réorienter des regards dans votre direction et, parfois, faire qu’on vous exhortera à sortir. Quelqu’un pourrait même appeler la police. Autant d’événements qui se produiront uniquement parce que quelqu’un, de prime abord, aura vu en vous une femme trans.  

Je fais tout mon possible pour que ma voix, même chuchotée, ait l’air correcte. J’ai travaillé des mois pour obtenir le timbre et la hauteur de voix d’une femme cisgenre moyenne. La voix que j’ai toujours voulu avoir, celle qui diminue les risques d’entendre des gens au téléphone refuser de me servir sous mon nom légal. Une voix qui réduit les probabilités que je me fasse frapper, harceler, tuer. Dans les toilettes, plus que nulle part ailleurs, la terreur que je ressens est liée à ma voix. Ma thérapeute ne le comprend que trop bien. «Parfois, m’explique-t-elle, quand je vais dans des toilettes avec des femmes trans qui n’ont pas encore suffisamment travaillé sur leur voix, je leur conseille simplement de ne pas dire un mot. C’est plus sûr.»

Nous entrons.

Écriteau «Femmes»

Comme à chaque fois,  à peine la porte passée, je cartographie rapidement la géographie des lieux. Là la sortie, là les cabines, là-bas les lavabos.

Ce qui pourrait sembler absurde. Ce ne sont que des toilettes, ne cessé-je de me répéter. Cette idée de passer un seuil pourrait sembler hyperbolique. Mais non: j’ai l’impression d’être un vampire qui pourrait voir son autorisation de séjour révoquée à tout moment. Je crains qu’on me chasse, qu’on me hurle dessus, que la police qu’une femme aurait appelée vienne à me déloger. Être trans dans un monde transphobe peut transformer des lieux tout à fait banals en territoires de terreur. 

Une femme, grande, me contourne. Elle me regarde brièvement, continue son chemin. Une femme de ménage me sourit: «Bonjour Madame» Je lui rends son sourire mais mon cœur est si lourd que je crains qu’elle entende ses battements de malade. Les cabines sont toutes occupées, alors j’attends. Je me regarde dans le miroir pour ne pas avoir à parler à la femme de ménage. Je vérifie une nouvelle fois de quoi j’ai l’air. Comme je suis un traitement hormonal, quasiment tous les poils de mon visage ont disparu et, en général, les gens me prennent pour ce que je suis. Mais il y a toujours des regards ambigus, celles qui me dévisagent. Mon apparence, et c’est injuste, me facilite un peu la vie en ces lieux –mais les angoisses sont réelles pour nous toutes. Elles peuvent être encore pires pour des femmes trans qui ne «passent» pas –s’il faut utiliser un terme que je déteste– immédiatement pour des femmes. Des angoisses que des femmes cisgenres au look androgyne peuvent aussi connaître, à l’instar de Cortney Bogorad, une femme cis éjectée d’un restaurant de Détroit l’an dernier parce qu’elle avait voulu aller aux toilettes des femmes et qu’un agent de sécurité l’avait prise pour un homme.

Enfin, une cabine se libère. Je m’assois, contrairement aux caricatures graveleuses que l’on fait de nous –des barbus en robe qui pissent debout. Je ressors de la cabine. Me lave les mains, scrute mon visage, cette mèche de cheveux qui commence à fourcher, puis je rejoins mon amie. Mon cœur bat toujours plus vite qu’il ne devrait mais mon monde est revenu, brièvement, à un stade proche de la normalité. Comme beaucoup d’autres femmes trans, je ne veux pas de traitement spécial. Je ne veux pas qu’on me félicite ou qu’on m’agresse parce que je fréquente des toilettes publiques. Je veux que cela soit un non-problème, et je ne veux pas non plus de toilettes séparées de mes congénères féminines. Je veux simplement vivre, comme les autres femmes, et aller aux toilettes sans risquer l’esclandre. Je veux que ces angoisses cessent de revenir dès que je lis l’écriteau «Femmes».

Mais ce n’est pas encore un non-problème, pas encore. Quand je vois des pancartes qui me disent que je n’ai pas ma place dans les toilettes pour femmes, quand je consulte des lois intimant aux gens nés avec tels ou tels organes génitaux d’aller exclusivement de tel ou tel côté, je me demande vraiment ce que serait ma vie si j’étais obligée d’aller dans les toilettes pour hommes. Les hommes, aussi, me diraient probablement que je ne suis pas à la bonne place. Il y en auraient peut-être pour vouloir me casser la gueule, voire pour me la casser vraiment si je ne déguerpis pas dans la seconde. Je me demande si les porteuses de pancarte «Pas d’hommes dans les toilettes pour femmes» sont les mêmes femmes qui me regardent de travers, celles qui n’ont pas l’air de comprendre que je suis une femme comme elles.

En vérité, personne n’est complètement en sécurité nulle part mais personne ne devrait avoir à ressentir le niveau d’angoisse que nous ressentons à l’idée de devoir, simplement, aller dans des toilettes publiques. Ce n’est pas une question de droits spéciaux, il s’agit simplement de nous permettre d’être ce que nous sommes. C’est une simple question de droits humains. Sous des législations comme celle que propose le Sénateur Tomes, et toutes les autres que nous verrons probablement proposées en 2016, nous sommes des criminels présumés simplement parce que nous sommes différents, simplement parce que nous avons été assignés à une identité que nous n’avons pas choisie. Une différence présumée criminelle. Nous ne pourrons emprunter le chemin de l’égalité tant que nous continuerons à voir la différence comme un danger.

Partager cet article