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Chère Fleur Pellerin, vous avez été la meilleure ministre de la Culture possible

Fleur Pellerin à l'Élysée, le 1er février 2016. ALAIN JOCARD/AFP.

Fleur Pellerin à l'Élysée, le 1er février 2016. ALAIN JOCARD/AFP.

Ode à celle qui a fait le job en montrant qu'il n'y avait plus de job.

Chère Fleur Pellerin, la vie politique est brutale. On vous a virée, sans un merci. Pour vous remplacer (oui, je sais bien qu’on devrait dire «succéder») par une inconnue, sans fiche Wikipédia, c’est dire l’affront. Mais une inconnue, venant de l’ENA comme vous, qui est passée au CNC et, surtout, officiait à l’Elysée. Audrey Azoulay, dans l’ombre, devait être un peu votre supérieure, non? Je dis ça parce que c’est finalement plutôt valorisant d’être remplacée par sa cheffe de service.

A lire L’Obs, ce serait une «claque» pour vous. Je comprends. Et je partage car je crois, profondément, que vous n’avez pas démérité à ce poste. Je pense même que vous avez été, depuis longtemps, la meilleure ministre possible rue de Valois.

Ministre, tape-toi des spectacles

Car qu’est-ce qu’être ministre de la Culture aujourd’hui? Un job sympa à l’évidence, bien payé, et qui consiste à aller au spectacle. Le Président vous l’a dit. Il faut écouter Jack Lang, qui a (eu) des idées, et se «taper» des spectacles. Les mots ont un sens. A l’Elysée, la culture, on s’en tape.

Et ça fait une bonne définition du boulot. L’Elysée voit donc le ministère de la Culture comme un job en or pour lecteur de Télérama. Aller au théâtre, au cinéma, au concert, sans payer sa place. Avec les obligations de la fonction: petits fours, bises au directeur de l’Opéra, flagorneries diverses, quarteron de journalistes au cas où, etc.

Réduit à l’impuissance avec ses finances exsangues, l’Etat français ne peut plus proposer à ses ministres que des rôles de représentation où l’annonce à la presse tient lieu d’action. Votre job était donc celui-là: vous immerger dans le biotope de la culture. C’est toujours utile d’avoir les artistes dans sa poche; ils peuvent un jour appeler à voter pour vous ou organiser une soirée au théâtre du Rond-Point.

Ministre, distribue des bons points

C’est toujours utile d’avoir les artistes dans sa poche; ils peuvent un jour appeler à voter pour vous ou organiser une soirée au théâtre du Rond-Point

Honnêtement, je ne sais pas si vous avez vu assez de spectacles pour faire le job. Le fait est qu’on ne vous pas assez vue paradant dans les spectacles. Ça sentait un peu le service minimum. Il fallait y mettre du vôtre. Dans une représentation où tout le monde s’emmerde, la seule présence de la locataire de la rue de Valois rend la soirée inoubliable. Il faut avoir vu Jack Lang tout sourire au Festival d’Aix-en-Provence pour comprendre ce qu’est un ministre de la Culture en représentation.

Je crains, Fleur Pellerin, que vous n’ayez accompli cette mission qu’avec un enthousiasme modéré. Lorsqu’Aurélie Filippetti était à la Culture, son cabinet m’invitait tous les deux jours à un accrochage de médailles. Même Bob Dylan a eu la Légion d’honneur! Ca n’a pas fait progresser la culture française mais la fan a eu sa photo et un article dans Gala. Filippetti faisait de la Légion d’honneur à flux tendu, à croire qu’il y avait un surplus de l’armée à écouler. En fait, elle a probablement asséché le marché des médailles. Du coup, il ne vous en restait plus beaucoup.

Ministre de la Culture et de la modestie

Pour faire semblant, comme vos prédécesseurs, vous avez balancé d’inutiles communiqués de presse pour saluer les lauréats de prix littéraires ou encore regretter la disparition d’un chanteur ou d’un cinéaste. Ces communiqués, rédigés par votre cabinet, j’espère que vous ne les avez même pas lus, tant ils sont inutiles. Ce serait de votre part une désinvolture précieuse.

J’ai été particulièrement sensible à votre aveu, le jour de l’attribution du Prix Nobel à Modiano. Vous n’aviez pas lu ses livres et vous l’avez dit, ouvrant la voie à un Pelleringate.

«J'avoue sans aucun problème que je n'ai pas du tout le temps de lire depuis deux ans. Je lis beaucoup de notes, beaucoup de textes de loi, les nouvelles, les dépêches AFP mais je lis très peu.»

Sacrilège! Une ministre qui bosse au lieu d’écrire des poèmes! De profundis. Vous devîntes inculte. Personne n’avait remarqué que, quelques mois avant d’être nommée, vous aviez eu quelques mots pour Franz Brüggen, chef d’orchestre baroqueux inconnu du grand nombre, et non pas rock star vieillissante, montrant à la fois votre culture et une émotion personnelle.

Ce jour-là, vous avez brillé d’un éclat nouveau. Point de faux-semblants: refusant de réciter une fiche de lecture que vous aurait préparée un scribouillard de votre cabinet, vous avez avoué votre ignorance. Crime impardonnable dans notre Ve République, qui se vit versaillaise, où tout ministre se doit d’être omniscient. Et voici Fleur Pellerin, ministre de la Culture, proclamer benoîtement qu’elle n’a pas lu tous les livres. La meute se déchaîne. Personne ne vous pardonnera car vous n’avez pas même essayé de sauver les apparences. On ne demandera jamais, surtout si c’est un mec, à un ministre de l’Agriculture de savoir semer des radis. Mais rue de Valois, on doit connaître Modiano par cœur.

Ce «Je n’ai pas lu ses livres» fut un magnifique premier coup de pied dans la fourmilière. Ce jour-là, mon admiration vous était acquise.

Un ministère Potemkine

Un autre a suivi. Une équipe de Canal+ vous révéla dans votre bureau comme une locataire, une occupante de passage. Vous y dévoilâtes des cadeaux, pas ouverts, une incapacité à allumer une télé, des rapports oubliés. On se gaussa de cette ministre incompétente. Alors que vous aviez ce jour-là mis en lumière la vanité de la fonction.


Des cadeaux? Pourquoi? Par qui? «Mon homologue du Kosovo.» On suppose qu’il y en a d’autres, des cadeaux. Le bureau, votre bureau, est jonché de joujoux, gadgets. Des cadeaux. Oui, les ministres ont des cadeaux, ce lobbying en papier soie.

Un tableau est accroché au mur. Qui l’a peint? Vous l’ignorez. Sublime je m’en-foutisme.

Des rapports sont rangés, des choses qui «devaient être très importantes». Un rapport, on le sait, permet de récompenser un parlementaire pendant quelques mois et de rémunérer ses collaborateurs. Fonction éminemment politique. Mais le rapport, souvent intéressant, est oublié au lendemain de sa publication. Merci, Fleur Pellerin, de l’avoir montré.

Vous disposiez d’un téléphone sécurisé vous permettant de joindre François Hollande. L’avez-vous utilisé? «Non». Évidemment. La culture n’a pas d’importance. C’est un ministère accessoire.

À un moment, incapable de faire fonctionner une enceinte Bluetooth et une télé, vous lâchez cette phrase merveilleuse: «En fait c’est un décor […] pour vous, les journalistes.» Voilà, vous l’avez dit. La rue de Valois est un ministère Potemkine où il importe de faire semblant. Parce qu’il n’y a plus d’argent, plus de projet, plus d’envie, simplement l’apparat de la fonction.

Ministre du Courage et de l’Inconscience

Faisons simple: ce ministère ne sert plus à rien. Il distribue des subventions et organise des fêtes. Criblé de dettes, l’Etat n’a plus les moyens de ses ambitions. Et plus d’ambitions du tout. Les collectivités locales financent la culture bien plus que la rue de Valois. Peut-on citer une grande réussite du ministère de la Culture ces dernières années? Pardonnez-moi, mais je n’en vois aucune.

C’est un ministère en trompe l’œil, où le titulaire du maroquin reçoit serviles et flatteurs en quête d’une obole, comme le racontait Frédéric Mitterrand, qui occupa le bureau sous Sarkozy. Un entre soi routinier qui ne fait honneur à personne, où la distribution de hochets tient lieu de ligne de conduite. Où le rôle du ministre est de réciter le catéchisme de l’exception culturelle… Mais vous, Fleur Pellerin, les envolées lyriques, vous vous en foutiez un peu.

Vous avez incarné avec honnêteté
ce bail précaire, soumis aux caprices
du prince

Être ministre aujourd’hui revient donc à gérer la pénurie –et ce n’est pas limité à la Rue de Valois car partout, on colmate des brèches. Vous avez choisi de le montrer. De dire: le Roi est nu et il n’y a plus lieu de faire la fête. Il faut pour cela du courage et une dose d’inconscience. Ministre n’est pas un métier, mais une fonction, a observé Marylise Lebranchu, jetée elle aussi sans ménagements. Autant dire qu’on devient ministre par hasard. Vous avez incarné avec honnêteté ce bail précaire, soumis aux caprices du prince. On ne peint pas la Ministre, on peint le passage, pourrait-on dire. 

Vos aveux d’ignorance, votre désinvolture, votre sens du service minimum, votre refus des faux-semblants sont sans doute ce qu’il y avait de mieux à faire. Et c’est en cela que vous avez été la meilleure des ministres de la Culture.

Bien sûr, vous avez été virée pour cela. Faites-en votre Légion d’honneur. Fleur Pellerin, je vous aime.

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