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Si vous n’êtes pas en Bourse actuellement, estimez-vous chanceux

Bourse d’Athènes, le 11 février 2016 | LOUISA GOULIAMAKI/AFP

Bourse d’Athènes, le 11 février 2016 | LOUISA GOULIAMAKI/AFP

Les particuliers ont un avantage sur les professionnels de la Bourse, qui ne peuvent qu’accompagner la formation des bulles.

Depuis le début de l’année, c’est la panique sur la plupart des marchés boursiers du monde: -11% pour le CAC40 à Paris entre le 1er janvier et le 15 février, -14% à Francfort, -13% à Hong-Kong, -16% à Tokyo, -21% à Shanghai, -26% à Shenzhen... Comme de coutume, on va bien trouver un petit génie faisant savoir urbi et orbi qu’il l’avait prédit. Pourtant, ce genre d’événement reste largement imprévisible et échappe à l’analyse rationnelle.

Tout ce que l’on pouvait dire au début de l’année, c’est qu’il y avait beaucoup d’incertitudes dans l’économie mondiale et que l’année boursière serait certainement agitée. Quelles étaient ces incertitudes, qui demeurent aujourd’hui?

Tout d’abord la Chine. Il est manifeste qu’elle est en train de négocier un virage difficile. Son développement rapide au cours des trente dernières années lui a permis de faire émerger une classe moyenne disposant de revenus confortables et désireuse de consommer. Mais cette évolution a un effet secondaire non négligeable: la Chine n’est plus un pays à bas coûts et son développement futur ne peut plus reposer sur l’afflux de capitaux étrangers venant y faire fabriquer des produits destinés à inonder le monde. Il lui faut repenser son modèle de développement. C’est d’autant plus vrai que, pour faire face au recul de la demande mondiale après la crise financière de 2008, elle avait soutenu son activité en lançant de vastes programmes d’investissement qui aboutissent aujourd’hui à des surcapacités dans de nombreux secteurs.

Le poids des incertitudes chinoises

Alors, tout le monde en a conscience: l’ère des taux de croissance annuelle à deux chiffres est définitivement terminée. Même le 6,9% de progression du PIB en 2015 suscite des interrogations. Est-il bien sincère? Toute la question est de savoir si un point bas sera bientôt atteint. Des statistiques relativement satisfaisantes pouvaient laisser que ce serait pour le trimestre en cours. On n’en est plus du tout sûrs.

La question est d’autant plus importante est que la Chine est un gros importateur de matières premières. Un nouveau ralentissement de son activité conduirait à une réduction de ses achats, à des difficultés supplémentaires pour de nombreux pays émergents exportateurs et à un nouveau recul du commerce mondial. De plus, beaucoup redoutent que les dirigeants chinois ne soient tentés de procéder à une dévaluation plus accentuée de leur monnaie, ce qui relancerait une guerre des changes et ferait de sérieux dégâts.

La baisse du pétrole? Pas vraiment une aubaine

Deuxième question, liée à la première, celle du pétrole. Avec une économie mondiale qui croît à un rythme ralenti (3,4% attendus cette année par le FMI, 2,9% selon la Banque mondiale) et une production qui reste dynamique, l’Agence internationale de l’énergie estime que, pour la troisième année d’affilée, l’offre mondiale de pétrole brut devrait dépasser la demande d’un million de barils par jour. Autrement dit, il y a peu de chances de voir le prix du baril remonter rapidement de façon significative au-delà de 30 dollars. Au début, on s’en est réjoui: un pétrole bon marché, cela redonne du pouvoir d’achat aux ménages et améliore les marges de nombreuses entreprises. Puis on s’est aperçu qu’une baisse excessive a des conséquences néfastes sur les finances des pays producteurs et peut en avoir sur les banques engagées envers le secteur pétrolier et parapétrolier.

Cet impact négatif d’un cours du baril très faible est nettement visible dans des pays comme le Venezuela, le Brésil, l’Algérie ou l’Arabie saoudite. Mais les financiers craignent maintenant qu’il ne se fasse sentir aussi aux États-Unis. Xavier Ragot, président de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), explique que ses économistes ont constaté que le tiers de la croissance enregistrée en 2015 outre-Atlantique s’expliquait par la croissance dans les États producteurs de gaz ou de pétrole de schiste. Si cette activité ralentit parce que les compagnies pétrolières américaines ne sont plus rentables avec un baril de brut au tarif actuel, la croissance des États-Unis peut ralentir de façon significative. Dans les commentaires associés à la publication de leurs résultats de 2015, les dirigeants des grands groupes américains se montrent d’ailleurs en majorité très prudents dans leurs prévisions pour l’année en cours.

Les investisseurs pouvaient-ils se prémunir contre le risque d’une chute généralisée des marchés boursiers? Pas vraiment

Quant aux banques, la question de leur exposition au risque sur les compagnies pétrolières ne fait que renforcer des inquiétudes déjà présentes en ce qui concerne le secteur bancaire grec ou italien, ce dernier étant très fragmenté et confronté à un important portefeuille de créances douteuses. De surcroît, les banques sont dans une situation inconfortable provoquée par la politique des banques centrales: quand la courbe des taux est plate, avec des taux à court terme très faibles voire négatifs et des taux à long terme guère plus élevés, elle ne gagnent plus d’argent à faire de la transformation, c’est-à-dire à emprunter à court terme pour prêter à moyen ou long terme. Et cela risque de durer.

Exubérance irrationnelle

Sachant cela, les investisseurs pouvaient-ils se prémunir contre le risque d’une chute généralisée des marchés boursiers? Pas vraiment. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était placer leur argent là où la situation leur paraissait être la plus saine et éviter les endroits à hauts risques, par exemple la Chine. Ce qui s’est passé là-bas est extravagant: à la mi-juin 2015, la Bourse de Shanghai avait progressé de plus de 150% en un an et celle de Shenzhen avait carrément doublé. Manifestement, cela ne pouvait pas durer. Évidemment, quand un marché fait preuve d’«exubérance irrationnelle», pour reprendre la formule d’Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale, il est difficile de savoir avec précision quand cela va s’arrêter. Un particulier raisonnable peut décider de descendre du train en marche parce qu’il estime que ce train va dans le mur. Pour un professionnel, c’est plus difficile: s’il quitte le marché et que celui-ci continue de grimper, ses clients, furieux, vont lui reprocher d’avoir mal géré leur argent. Par contre, s’il reste investi en attendant que le marché plonge, il pourra dire à ses clients: d’accord, on en est train de perdre l’argent gagné précédemment, mais, vous voyez bien, tout le monde perd, ce n’est pas de ma faute. La solution la plus facile, c’est de faire comme tout le monde et d’accompagner la formation des bulles…

Les Chinois ne s’en sont pas privés et leur gouvernement les a bien aidés, en les autorisant à détenir jusqu’à vingt comptes-titres par personne et à acheter des actions à crédit. Au cours du seul mois de mai 2015 précédant le retournement du marché, quinze millions de comptes-titres avaient été créés! Tout le monde voulait avoir sa part d’un gâteau qui ne faisait que grandir. Pour tous ces novices, la Bourse ne pouvait que monter. C’était comme un jeu où tout le monde gagne à tous les coups. Ils ont ensuite appris à leurs dépens que cela ne pouvait pas durer très longtemps. La baisse du deuxième semestre 2015 n’ayant effacé qu’une partie des excès commis précédemment, la chute de la Bourse de Shenzhen de 24,6% et de 22,6% (entre le 31 décembre 2015 et le 11 février 2016) ne constitue pas vraiment une surprise. Ceux qui se sont laissé prendre au piège ne peuvent invoquer la malchance.

Des mouvements excessifs… mais fréquents

Pour ceux qui ont subi les pertes des marchés américains et européens, l’analyse est plus compliquée. Évidemment, il y avait des risques. Mais, dans la façon dont tous les marchés ont été emportés, dont toutes les banques ont été attaquées, il y a une grande part d’irrationnel. Certes, on pouvait avoir quelques doutes sur la vigueur de l’économie américaine, mais pas au point de voir l’indice Dow Jones reculer de plus de 10% comme il l’a fait en moins d’un mois et demi. On pouvait s’interroger sur certaines banques européennes mais rien ne laissait raisonnablement prévoir que la Société générale, par exemple, allait perdre plus du tiers de sa valeur en si peu de temps.

Pourtant, même dans ce cas, il est difficile d’invoquer la malchance. Des mouvements de ce genre, pour irrationnels qu’ils soient, ne sont pas rares. Sur les marchés financiers, les cours ne s’établissent jamais à ce qui pourrait être considéré comme un «juste prix». D’abord parce que personne n’est d’accord sur ce que pourrait être le juste prix d’une action: l’analyse boursière n’est pas une science exacte; à partir des mêmes données, des analystes peuvent aboutir à des conclusions assez différentes. Ensuite, parce que le marché ne va jamais en ligne droite vers un prix qui pourrait être l’objet d’un relatif consensus: il monte plus haut, redescend plus bas, corrige ensuite l’excès commis à la baisse, etc.

Un particulier raisonnable peut décider de descendre du train en marche parce qu’il estime que ce train va dans le mur. Pour un professionnel, c’est plus difficile

Que peut-il se produire maintenant? Si les statistiques publiées au cours des prochaines semaines montrent que les économies développées résistent mieux qu’on ne semble le craindre aujourd’hui, si gouvernements et banques centrales arrivent à trouver les mots et les actes qui rassurent, le marché peut se stabiliser. Ce ne serait pas la première fois que la Bourse s’alarme de façon excessive: si nous avions connu toutes les récessions annoncées par le marché, notre économie serait aujourd’hui en beaucoup plus piètre état qu’elle ne l’est en réalité…

Risque de plans sociaux

En revanche, s’il s’avère que les mouvements boursiers actuels sont justifiés et ont été un bon signe précurseur des difficultés économiques à venir, ce que l’on ne peut tout à fait exclure, surtout dans un contexte géopolitique instable, ce ne sont pas seulement les investisseurs qui souffriront. Dans une Europe encore fragile qui commence seulement à retrouver le chemin de la croissance, un ralentissement prononcé dans les grands pays émergents et aux États-Unis serait une très mauvaise nouvelle. Il ne faut pas se le cacher: la plupart des grandes entreprises ont préparé des plans de réduction de leurs effectifs. Elles les gardent dans leurs cartons parce que, dans la période qui précède une élection présidentielle, on n’est pas très bien accueilli à Bercy quand on évoque ce genre de projets. Mais, si le marché devenait plus difficile à l’exportation, il est probable que l’on entendrait très vite parler de plans sociaux.

En somme, il ne nous reste qu’une petite chance: que les marchés, une fois de plus, soient victimes d’un excès de pessimisme et qu’il se confirme que la situation réelle n’est pas aussi dégradée que la chute des cours ne peut le faire craindre. Mais il ne faut pas se leurrer: si l’année ne se déroule pas conformément aux prévisions, il est probable qu’on sera en dessous de ces prévisions, pas au-dessus. Toute la question est de savoir de combien.

 

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