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Il y a vingt ans, des réfugiés dominaient le hip-hop mondial

Détail de la pochette de «The Score» des Fugees.

Détail de la pochette de «The Score» des Fugees.

En février 1996, les Fugees, un trio de rappeurs du New Jersey, redonnaient avec «The Score» des couleurs à la scène new-yorkaise en mettant à l'honneur ceux qui avaient fui Haïti pour mieux rejoindre le ghetto.

Il y a vingt ans, le rap américain traverse une période faste et troublante. Tupac Shakur d'un côté des États-Unis, Notorious B.I.G et Nas de l'autre mènent la danse, les membres du Wu-Tang débutent leurs carrières solo, De La Soul, Busta Rhymes et A Tribe Called Quest donnent toujours des leçons, Outkast, Mobb Deep et The Roots sont en pleine ascension alors que s'apprête à débarquer un certain Jay-Z. La liste des poids lourds est longue mais la compétition entre artistes, source de créativité, débouche aussi sur une violence directe et bien réelle. Les soldats du rap deviennent les martyrs de guerres intestines quand, quelques années avant, ils se battaient encore pour condamner le système.

Au milieu d'une bataille médiatique intense entre West et East Coast, et au sein même de la scène new-yorkaise, un trio prometteur mais méconnu va alors dépasser tout le monde et remporter un succès critique et commercial fulgurant en offrant une nouvelle saveur au hip-hop. Ils s'appellent les Fugees et sont singuliers sur tous les points: une fille au premier plan, à la fois rappeuse et chanteuse, et deux autres MCs aux origines haïtiennes, dont un qui joue de la guitare acoustique. Et surtout, une cause à défendre: celle des populations réfugiées aux États-Unis.

Les Fugees sont en fait le résultat de deux chemins de vie: d'un côté, Wyclef Jean, un petit-fils de prêtre vaudou et fils de prêcheur qui a émigré d'Haïti à l'âge de 9 ans avec sa famille pour rejoindre Brooklyn, et qui a appris la guitare acoustique car sa mère voulait l'écarter des gangs new-yorkais; de l'autre, Lauryn Hill, une fille d'institutrice du New Jersey, qui a découvert la musique grâce à la collection de disques de R&B de ses parents.
Chanteuse remarquée dès son adolescence (en atteste sa prestation dans Sister Act 2), Lauryn fait la connaissance dans son lycée de Prakazrel Michel, dit Pras, fils d'immigrés haïtiens, qui lui propose de créer un groupe de rap avec une autre élève. Ils créent le Tranzlator Crew en travaillant sur un concept de rap en plusieurs langues. C'est alors qu'un ami d'enfance de Pras débarque par hasard dans le studio d'enregistrement où le trio répète. Il s'appelle Wyclef, montre son talent pour l'improvisation et rejoint la formation qui, après le départ de la deuxième chanteuse, se baptise définitivement les Fugees.

Un nom qui vient de refugees, en référence aux populations qui ont fui la pauvreté d'Haïti et les régimes successifs de François puis Jean-Claude Duvalier pour rejoindre les pays voisins, et notamment les États-Unis. «En juin 1980, le Département d'État américain a calculé qu'entre 300.000 et 400.000 Haïtiens étaient entrés dans le pays», rapporte ainsi l'organisme de défense des réfugiés Cultural Survival. Limités par la barrière linguistique (ils parlent le français et/ou le créole, très peu l'anglais) et considérés comme des réfugiés économiques mais pas politiques par Washington, les Haïtiens font face à de régulières menaces d'expulsion.

Un message optimiste

Par le mélange de leurs influences, les Fugees arrivent à convaincre RuffHouse, qui avait signé quelques années avant les Latinos de Cypress Hill. Mais leur premier album, Blunted on Reality (1993), est plutôt un échec, tout simplement parce que le trio souffre d'une «crise d'identité», résume avec le recul le magazine Rolling Stone: les jeunes Fugees ont été poussés à jouer la carte de l'agressivité, à avoir un phrasé violent sur des tempos rapides, en contraste avec l'énergie positive et apaisée de leurs concerts. Si le trio est jugé prometteur en Europe, la presse américaine conseille déjà à Lauryn Hill de viser une carrière solo.

Avec un remix très ralenti du titre «Nappy Heads», le groupe rencontre néanmoins un certain succès. Wyclef Jean retravaille certains morceaux pour recréer l'ambiance du live et trouver une cohérence musicale qui croise hip-hop, soul des années soixante-dix et folk haïtien. Et c'est ce mélange qu'ils vont raconter à leur façon.

«Fu-Gee-La» est le premier morceau composé et enregistré par le trio pour The Score dans son studio maison, le Booga Basement. En 4mn20, les Fugees délivrent un cri d'espoir pour ceux qui doivent survivre dans le ghetto: Wyclef explique comment il a grimpé les échelons de la scène rap, face à la drogue et la pauvreté, même s'il se voit comme un traître qui a renié sa terre natale. Lauryn défend son intégrité en tant que rappeuse et originaire du New Jersey, et Pras se sent capable d'absolument tout faire. L'assurance des Fugees est sans limite, portée par l'énergie de Jean et Hill, et la mélodie entêtante du refrain fait honneur au «natural LA that the refugees bring», l'entrain et la motivation des réfugiés.

De là vont être déclinés des morceaux qui vont raconter la vie des Fugees. Lauryn Hill décrit elle-même le résultat comme un «film audio», à l'image des programmes des années 1940, avec des coupures dans la musique, et compare l'album à une «version hip-hop de Tommy, comme ce qu'ont pu faire The Who pour le rock». Les jeunes rappeurs s'y montrent ultra-confiants face à un quotidien franchement sombre, avec une vision du monde parfois comique, compte tenu du nombre de références culturelles débitées. Quand d'autres rappeurs paraissent menaçants, eux proposent une ambiance chaleureuse, presque intime. «On essaie de faire quelque chose de positif avec la musique parce qu'on dirait que seules les choses négatives fonctionnent ces temps-ci. Il suffit d'une goutte de pureté pour nettoyer des latrines», déclare à l'époque Wyclef Jean au magazine Newsweek.

Settle the score

Mais les Fugees ne sont pas juste là pour défendre une vision optimiste de leur situation. Ils prennent aussi et surtout le temps de condamner les rappeurs qui ne visent que la gloire et l'argent. The Score marque en fait leur volonté de settle the score, régler leurs comptes. Car depuis 1995, le mafioso rap, dérivé du gangsta rap, est devenu une référence de la scène hip-hop en faisant l'apologie du crime organisé, de la drogue et du luxe. Reakwon, Nas, Notorious B.I.G et bientôt Jay-Z vont s'approprier ses thèmes et se retrouver indirectement dans le collimateur de la meilleure rappeuse/chanteuse du circuit.

«Ready or Not»

Dans «Ready or Not», Wyclef Jean raconte ainsi les difficultés de sa jeunesse et explique que la prison n'a rien de glorieux («Jail bars ain't golden gates», «les barreaux ne sont pas des portes dorées») quand Pras se rappelle son passage par la baie de Guantanamo: en 1991, quelque 34.000 Haïtiens ont en effet fui un coup d'État dans leur pays et ont rejoint la base américaine avant d'être redirigés vers les États-Unis. Mais c'est Lauryn Hill qui se montre la plus incisive: «So while you're imitating Al Capone, I'll be Nina Simone / And defecating on your microphone» («Pendant que vous imitez Al Capone, je serai Nina Simone / Et déféquerai sur votre micro»). Au lieu du célèbre gangster, elle préfère s'inspirer de la chanteuse, très impliquée dans la lutte pour les droits civiques.

Pour porter leur message, les Fugees s'affichent tout au long de l'album comme les héritiers hip-hop de Bob Marley en faisant fréquemment référence au courant Rastafari, Babylon, Zion, à la marijuana, et plus généralement à la Jamaïque et aux Caraïbes. Musicalement, cela se traduit par des tempos lents, des productions souvent épurées et lancinantes et la douceur du chant de Wyclef Jean et Lauryn Hill. Leur reprise de «No Woman No Cry» n'est donc pas anodine: accompagné de sa guitare acoustique, Wyclef modifie les paroles de Marley pour les adapter à son propre vécu, de son arrivée dans les centres d'accueil de réfugiés à Brooklyn aux cités HLM du New Jersey. Il y raconte un quotidien fait de vols de voiture, de cannabis et surtout d'alcool pour faire face à l'abandon de sa terre natale.

Autre particularité remarquable: la présence d'autres langues que l'anglais à différents endroits de l'album. En plus du patois créole de Wyclef Jean, on entend le trio se parler en français et le morceau «Fu-Gee-La» a eu droit à un remix avec une traduction en français des paroles, où se mêlent aussi du créole, de l'espagnol et du japonais.

Séparation rapide

En réussissant l'exploit de produire un album clairement dans son époque, tout en proposant une nouvelle approche du hip-hop avec une culture propre, les Fugees rencontrent un succès fulgurant. La reprise façon nineties de «Killing me Softly» de Roberta Flack sera le point d'exclamation d'un album qui va exploser bien au-delà de la sphère rap et R&B et trouver un public en dehors des États-Unis: 5 millions d'exemplaires ont été vendus en Europe et en France, The Score est devenu disque de diamant en six mois, un record pour un album rap.

La reprise façon nineties de «Killing me Softly»de Roberta Flack sera le point d'exclamation d'un album
qui va exploser bien au-delà de la sphère
rap et R&B

Surtout, l'image multiculturelle et engagée des Fugees n'est pas qu'une posture, et leur notoriété va les aider à faire connaître leur cause. Dès 1996, Lauryn Hill crée le Refugee Project, une organisation visant à améliorer la vie de la disapora africaine, dans la métropole new-yorkaise mais aussi à une échelle plus globale. Un camp d'été pour les enfants est ainsi mis en place grâce à l'argent collecté lors de concerts à New York. Dans le même temps, le Booga Basement, où a été enregistré The Score, sert de lieu d'accueil des immigrants haïtiens.

Auréolés de Grammy Awards du meilleur album rap de l'année et de la meilleure performance R&B pour «Killing me Softly», les Fugees sont ensuite invités à Haïti en avril 1997. Accueillis comme des enfants prodiges de retour au pays, ils donnent un concert de plusieurs heures à Port-au-Prince devant 75.000 personnes, une première pour un artiste ou groupe américain. À l'époque, Haïti vient de retrouver un semblant de stabilité politique et veut redorer son image: l'objectif est de donner de l'espoir aux Haïtiens dans leur pays, alors que beaucoup se sont exilés dans le pays voisin, la République dominicaine, pour trouver du travail.

Porte-paroles nationaux à la notoriété mondiale, les Fugees vont pourtant se séparer quelques mois après. Les raisons sont diverses: Lauryn vient d'avoir son premier enfant de Rohan Marley (fils de Bob), après une relation longue et tumultueuse avec Wyclef, et leurs ambitions musicales et personnelles divergent. Jean démarre une carrière solo avec The Carnival alors que Hill prépare un album plus axé soul que rap, une introspection sur sa vie de femme: The Miseducation of Lauryn Hill va être un énorme succès et faire de la chanteuse une véritable icône. Même Pras se fait un nom avec le tube «Ghetto Supastar».

Mais la réussite va venir trop vite, trop fort et trop tôt pour la plus talentueuse des trois: en 2000, à seulement 24 ans, elle décide de mettre sa carrière en stand-by pour se focaliser sur sa vie familiale et va progressivement se mettre à l'écart de la scène musicale. Alors que ses deux comparses espèrent retravailler avec elle, poussés par un énorme engouement populaire, Lauryn Hill est réticente. Les Fugees ne réapparaissent ensemble sur une même scène qu'en 2004, pour un show improvisé lors de la block party organisée à Brooklyn par l'humoriste Dave Chappelle. Une tournée en Europe est prévue mais finalement abandonnée.

Retour en Haïti

C'est le malheur d'Haïti qui va finalement remettre le groupe dans la lumière. Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, qui ravage Port-au-Prince et ses alentours, Pras propose une réunion du groupe pour un concert en vue de financer une aide d'urgence. Quelques jours après, c'est Wyclef Jean qui avance l'idée d'une chanson du trio pour lever des fonds. La réunion n'aura pas lieu: Lauryn Hill reste muette, et Jean va alors lancer un téléthon pour venir en aide à la population haïtienne, via son association caritative Yélé Haiti. Mais des rumeurs de fraude au fisc et de mauvaise gestion vont enfler, qui mèneront plus tard à la fermeture de la structure.

«Fu-Gee-La»

Néanmoins, le réfugié haïtien a toujours de grandes ambitions pour son pays et annonce à CNN, en août 2010, qu'il vise la présidence d'Haïti. Une idée qui va lui attirer de nombreuses critiques, notamment de son ex-comparse. «J'aime Wyclef jusqu'à la mort. [...] Mais la réalité, c'est que nous avons besoin d'un vrai leader», répond alors Pras. Car lui avait déjà envisagé qu'un autre artiste haïtien se présente: Michel Martelly dit «Sweet Micky». Il va donc être le principal soutien du chanteur, qu'il a rencontré lors du concert des Fugees à Port-en-Prince en 1997. Les médias s'emparent de cette compétition politique entre les deux ex-Fugees, ce qui booste la notoriété du candidat de Pras.

Wyclef Jean, avec un budget de campagne énorme (20 millions de dollars, selon Pras, contre 17.000 pour Martelly) va devoir renoncer à la présidence car il ne réside pas en Haïti mais aux États-Unis. Face à une classe politique jugée corrompue, Sweet Micky est finalement élu président d'Haïti. De cette expérience, Pras a tiré un documentaire, Sweet Micky For President, sorti en 2015: un film qui confirme des rancoeurs profondes entre les deux amis d'enfance, et l'idée qu'un retour des Fugees semble impossible. Reste à voir si l'orgueil des membres des Fugees n'a pas eu raison de leur volonté de faire changer Haïti: le 7 février dernier, Michel Martelly a quitté son poste sans successeur élu, laissant le pays dans une nouvelle incertitude.

Les porte-paroles des réfugiés n'ont plus la même aura, ni sans doute la même vision. Wyclef l'exilé n'est plus Bob Marley en Haïti, tout comme Lauryn Hill n'a plus la même innocence. Mais les paroles d'il y a vingt ans n'ont pas perdu de leur mordant. Un mélange d'inspiration, de vécu, de timing, œuvre de trois artistes ambitieux qui étaient alors intouchables dans leurs textes comme leur musique. The Score est un album intemporel, dont le propos ne vieillit pas. C'était le cas quand Haïti a été frappé par le tremblement de terre de 2010, poussant de nombreuses personnes à l'exil vers les États-Unis, et il trouve même un écho dans la crise migratoire actuelle. Pour preuve, le site Stil in Berlin suit toutes les semaines la situation des migrants dans la ville dans une chronique baptisée... «FuGeeLa».

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