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Une petite revanche, un «regret»... Ce que Fabius va laisser à son successeur

Laurent Fabius au palais de l’Élysée, le 1er février 2016 | STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Laurent Fabius au palais de l’Élysée, le 1er février 2016 | STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Sur les grands dossiers, l’ancien ministre des Affaires étrangères a connu un grand succès et un échec.

Laurent Fabius quitte le Quai d’Orsay avec la réputation d’avoir été un bon ministre… du Tourisme. C’était une de ses revendications. François Hollande y a fait droit. Dans le gouvernement de Manuel Valls, Laurent Fabius a obtenu d’élargir le champ d’action des affaires étrangères en intégrant à son ministère non seulement le tourisme mais encore le commerce extérieur. Et, comme dans tout ce qu’il fait, il a pris son rôle au sérieux, n’hésitant pas à donner des entretiens aux publications spécialisées sur les vins ou sur la gastronomie. Sous sa houlette, a été créé un concours du «meilleur cuisinier du monde», destiné à faire pièce aux classements anglo-saxons, accusés de snober systématiquement les chefs français.

L’élargissement du périmètre des affaires étrangères était une petite revanche sur Bercy, le ministère de l’Économie et surtout celui des Finances. Les agents des deux départements ont toujours été en concurrence, y compris quand les uns et les autres représentent la France à l’étranger. Bien avant Laurent Fabius déjà, les conseillers financiers et commerciaux dans les ambassades avaient été, non sans rechigner, placés sous l’autorité hiérarchique du chef de poste, en général un diplomate. En prônant une «diplomatie économique», le ministre des Affaires étrangères de François Hollande a marqué un point supplémentaire, faute de pouvoir l’emporter sur d’autres fonctionnaires de Bercy, à savoir ceux du Trésor, qui ont continué à contrôler sévèrement le budget du Quai d’Orsay et à obliger à vendre les «bijoux de famille», ces ambassades qui faisaient la réputation de la France à l’étranger.

À l’intérieur du «département», comme l’on dit dans le langage des diplomates pour désigner le ministère des Affaires étrangères, cette affaire de budget (moins de 2% du budget de l’État) compte pour beaucoup dans le souvenir que laisse un ministre en partant. Reconnu pour son intelligence, sa capacité de travail et de synthèse qui tranchait avec les qualités de certains récents prédécesseurs –à l’exception de l’intermède d’Alain Juppé à la fin de la présidence Sarkozy–, Laurent Fabius était trop exigeant et souvent hautain voire méprisant pour avoir emporté l’adhésion générale de ses collaborateurs. Parmi les diplomates classés à gauche –ils ne sont pas très nombreux mais il y en a–, on regrette que le ministre ait souvent prêté une oreille attentive à «la droite» et laissé en place dans des postes prestigieux des serviteurs du sarkozysme.

Souvenirs

C’est sans doute le signe de la continuité de l’État et notamment de la politique étrangère. Sur les grands dossiers, Laurent Fabius a connu un grand succès et un échec, qu’il préfère qualifier de «regret». Le succès, c’est la COP21, cette grande conférence internationale qui s’est conclue en décembre 2015 sous sa présidence par un accord de 195 pays pour lutter contre le réchauffement climatique. Pour «sauver la planète», comme il le dit sans fausse modestie. Laurent Fabius s’est, il est vrai, dépensé sans compter pour obtenir ce résultat. Il a parcouru le monde pour convaincre les chefs d’État de l’urgence, pour les amener à Paris et pour les faire signer. Président de la COP21 jusqu’à la conférence de Marrakech, en novembre 2016, il cumulera cette fonction avec la présidence du Conseil constitutionnel.

L’attitude de la France dans la négociation sur le programme nucléaire iranien peut aussi être inscrite dans la colonne «succès». Elle n’est pas due seulement au ministre des Affaires étrangères. Dès son premier discours aux ambassadeurs français réunis en août 2012, François Hollande avait consacré un long développement au danger de la bombe iranienne. Tous deux étaient sur la même ligne de fermeté dans les discussions avec Téhéran, prenant même le risque de faire capoter un accord en refusant en novembre 2013 un compromis soutenu par les Américains. Cette position leur a été reprochée, tout comme la trop grande proximité avec les régimes arabes du Golfe opposés à l’Iran. Mais elle n’a pas empêché le président iranien Rohani de faire fin janvier à Paris une de ses premières visites en Europe.

Un rapprochement «sans illusions», dit Laurent Fabius, notamment sur la politique iranienne au Moyen-Orient. L’ancien ministre en partance pour le Conseil constitutionnel déplore le soutien que le régime des mollahs accorde à Bachar el-Assad en alliance avec la Russie. Sur la Syrie, il nourrit bien des «regrets», selon sa propre expression. Non d’avoir qualifié le président syrien d’«assassin» qui «ne mériterait pas d’être sur Terre». Mais de ne pas avoir pu empêcher les 260.000 victimes et les millions de déplacés provoqués par la guerre.

Regret aussi que la France ait été lâchée par les États-Unis en août 2013 quand elle était prête à bombarder les forces syriennes après l’emploi d’armes chimiques. Barack Obama a renoncé à faire respecter les «lignes rouges» qu’’il avait lui-même fixées. Il a laissé Assad impuni et a offert à Vladimir Poutine l’occasion de remettre en selle son protégé. Deux ans et demi plus tard, la Russie bombarde les populations civiles en Syrie, procure une couverture aérienne aux soldats d’Assad pour réduire l’opposition et orchestre un semblant de négociation que les Occidentaux sont contraints d’accepter faute de stratégie alternative.

Laurent Fabius laisse à la personne qui lui succédera au Quai d’Orsay le dossier syrien plus compliqué et plus dramatique encore qu’il ne l’a trouvé en arrivant. Il lui laisse aussi le dossier «Europe», qu’il a à peine ouvert, sans doute parce qu’il était toujours hanté par son vote négatif de 2005 sur le Traité constitutionnel européen

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