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Comment Barack Obama a laissé la Russie dicter sa loi en Syrie

À l'est de Damas, le 10 février 2016 I ABDULMONAM EASSA / AFP

À l'est de Damas, le 10 février 2016 I ABDULMONAM EASSA / AFP

Aujourd'hui, les rebelles se sentent abandonnés par la Maison Blanche. Vladimir Poutine, lui, est en train de changer la donne sur le terrain.

C’est incroyable la différence que font une année en Syrie… et l’entrée en jeu d’une imposante force aérienne russe.

En février 2015, le régime du président Bachar el-Assad et ses auxiliaires chiites ont tenté une opération d’envergure destinée à encercler Alep, cette ville du Nord divisée depuis 2012 entre le régime et les rebelles, sur laquelle s’abattent les barils d’explosifs du dictateur. Il y a un an, donc, les rebelles islamistes, mais aussi non islamistes −à la grande surprise de ceux qui brocardent leurs résultats, sans parler de leur existence même− ont repoussé l’offensive. Le pays a ensuite connu une série d’avancées des rebelles, qui ont tellement affaibli Bachar el-Assad que pour assurer sa survie, elles ont déclenché en septembre l’intervention directe de Moscou, de concert avec l’Iran, qui a renforcé sa présence militaire.

En février 2016, après un lent démarrage, et contrairement aux analyses irréalistes des Occidentaux qui estimaient que Moscou ne pourrait pas déployer d’effort militaire significatif à l’étranger, la campagne russe a finalement donné des résultats favorables au régime de Bachar el-Assad. Au début du mois, l’aviation russe a permis au dirigeant syrien et aux forces paramilitaires qui le soutiennent de couper définitivement le «corridor d’Azaz», l’étroite bande de terre tenue jusque-là par les rebelles, qui relie la ville d’Alep à la frontière turque. Dès l’instant où des troupes du régime et des combattants chiites convergent vers la ville à partir du sud, de l’ouest et du nord, l’encerclement total d’Alep devient une réelle possibilité. Si les quartiers de la ville occupés par les rebelles finissent par tomber, ce sera une victoire considérable pour Bachar el-Assad et l’échec le plus grave de la rébellion depuis le début du soulèvement, en 2011.

La Russie impose ses règles du jeu à la région

En parallèle, la Russie a clairement annoncé les nouvelles règles du jeu aux voisins de la Syrie. La Jordanie a fait l’objet d’intimidations pour qu’elle réduise son aide au Front du Sud, la principale alliance non islamiste du Sud du pays, qui a jusqu’ici interdit toute présence extrémiste le long de sa frontière. L’abattage par la Turquie d’un avion militaire russe qui avait survolé son espace aérien en novembre s’est retourné contre elle: Moscou s’est vengé en dirigeant sa puissance de feu sur les rebelles pro-turcs dans les provinces d’Idlib et d’Alep. Moscou a également fait les yeux doux aux Kurdes de Syrie, qui ont trouvé là un nouveau partenaire à même de rivaliser avec les États-Unis dans le cadre de leurs relations complexes avec Washington. Et la Russie a accepté de ménager temporairement les intérêts d’Israël dans le Sud de la Syrie.

(Source: ONU)

À l’intérieur de la Syrie, et malgré les courtoises requêtes du secrétaire d’État américain John Kerry, l’écrasante majorité des frappes russes atteignent d’autres combattants que ceux de l’État islamique (EI). Moscou et le régime syrien se réjouissent de voir les États-Unis prendre la part du lion dans le combat contre le monstre djihadiste dans l’Est de la Syrie, alors que dans l’Ouest, eux concentrent leurs attaques sur la rébellion conventionnelle. Leur but ultime est d’obliger la communauté internationale à opérer un choix insupportable entre Bachar el-Assad et l’EI.

Ce sont les succès dans la zone d’Alep qui constituent la plus sérieuse menace pour la rébellion

Le régime est partout en mouvement. Au début, les rebelles ont résisté farouchement, mais l’augmentation tant vantée du nombre de leurs armes antichars n’a pu que retarder leurs pertes à mesure que les forces pro-gouvernementales pilonnaient leurs dépôts d’armes, leurs postes de commandement et leurs positions de repli. Autour de Damas, le pilonnage incessant mené par les Russes a mis à feu et à sang les quartiers contrôlés par les rebelles. En décembre, les frappes ont tué Zahran Allouch, le chef de la principale milice islamiste locale. 

Dans le Sud, la Russie a pleinement soutenu l’offensive du régime dans la région de Deraa, ce qui a peut-être fragilisé le Front du Sud. Dans les provinces de Hama et de Homs, des groupes de rebelles ont subi un pilonnage féroce qui les a en grande partie neutralisés. Plus au nord, une opération conjointe des troupes de Bachar el-Assad et des milices chiites iraniennes, renforcée par la puissance de feu russe a délogé Jaish al-Fatah, la puissante coalition islamiste rebelle, de la province de Latakia.

La pire menace pour la rébellion: Alep

Mais ce sont les succès dans la zone d’Alep qui constituent la plus sérieuse menace pour la rébellion, même si avoir coupé le corridor d’Azaz a un effet pervers: cela fait le jeu du Front al-Nosra, affilié à al-Qaïda, étant donné que les livraisons d’armes venues de Turquie devront désormais passer par Idlib, place forte du mouvement djihadiste. Idlib pourrait bien, du reste, être la prochaine cible du régime. La chute aujourd’hui plausible de la rébellion dans la région d’Alep pourrait aussi pousser des milliers de combattants, découragés d’avoir été manifestement abandonnés, à se jeter dans les bras d’al-Nosra ou de l’EI.

L’encerclement d’Alep provoquerait, par ailleurs, une catastrophe humanitaire d’une telle ampleur qu’elle éclipserait les sièges épouvantables de Madaya et d’autres régions dévastées par la guerre qui ont −brièvement− attiré l’attention mondiale. Des dizaines de milliers d’habitants d’Alep fuient déjà vers Kilis, la ville turque située de l’autre côté de la frontière, «en face» d’Azaz. Pour lever le moindre doute à ce sujet, cette crise humanitaire est le fruit d’une stratégie délibérée du régime et de la Russie visant à vider des zones essentielles de leurs «habitants à problèmes». Tout en paralysant les rebelles, les pays voisins, les États occidentaux et les Nations unies.

La perspective d’une nouvelle expansion kurde a déjà éveillé l’inquiétude des Turcs. L’été dernier, Ankara espérait établir une zone de sécurité dans cette même région

Bachar el-Assad a toujours mis en œuvre une stratégie d’escalade progressive et de désensibilisation qui, hélas, a bien fonctionné. Les Syriens comparent déjà l’indignation et la réaction internationales que le siège de Kobané par l’EI a provoquées en 2014 à l’indifférence générale face à la tragédie actuelle.

Pour ne rien arranger à la situation, la progression du régime pourrait permettre aux Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes et privilégiées par les Américains, de s’emparer de la région –située entre la frontière turque et le nouveau front ouvert par le régime au nord des villes chiites de Nubl et Zahraa– actuellement tenue par l’Armée syrienne libre et des milices islamistes. Cela provoquerait un double conflit entre les FDS et l’EI: un front ouest, si les Kurdes du canton d’Afrin prennent Tal Rifaat, Azaz ainsi que les régions avoisinantes; et un front est, où les Unités de protection du peuple (YPG) envisagent de traverser l’Euphrate. Une défaite de l’EI à cet endroit scellerait la frontière avec la Turquie, auquel cas un objectif important pour les Américains serait atteint.

La perspective d’une nouvelle expansion kurde a déjà éveillé l’inquiétude des Turcs. L’été dernier, Ankara espérait établir une zone de sécurité dans cette même région. La Turquie a exercé des pressions sur le Front al-Nosra pour qu’il se retire et a désigné ses alliés en Syrie, y compris Ahrar al-Sham, un groupe islamiste majeur, en tant que dépositaires de son autorité. Fidèle à son habitude de tergiverser par calcul, l’administration de Barack Obama a laissé en suspens la proposition turque jusqu’à ce qu’on ne puisse plus la mettre en œuvre. À présent, la Turquie est confrontée à un cruel dilemme: rester une observatrice passive pendant qu’une tempête se prépare à sa frontière ou organiser une intervention directe en Syrie, ce qui aggraverait inévitablement sa problématique kurde et l’opposerait à la fois à l’EI et à une série d’alliés de Bachar el-Assad, y compris la  Russie.

La Turquie et l’Arabie Saoudite à court d’options

Aujourd’hui, la Turquie et l’Arabie saoudite, les principaux soutiens de la rébellion, n’ont plus aucun choix. Quelle que soit la quantité d’armes livrées aux rebelles, le rapport des forces n’est guère susceptible de changer. Si le recours aux missiles anti-aériens a pu être, à un moment donné, une riposte valable face à l’armée de l’air de Bachar el-Assad, aucun de ces deux pays −qui soupçonnent que les États-Unis, au fond, laissent faire Moscou− n’est prêt à s’engager sans protection dans une escalade avec le président Poutine.

Ironie du sort, ce changement crucial de la dynamique qui règne sur le champ de bataille se produit alors même que l’envoyé de l’ONU, Staffan de Mistura, plaide une fois de plus pour la voie diplomatique à Genève. Mais l’évolution de la situation sur le terrain menace de faire échouer le plan de paix de ce sémillant diplomate. À tort ou à raison, Staffan de Mistura souffre du fait que les Nations unies sont discréditées aux yeux de nombreux Syriens à cause des intrications problématiques de leur bureau humanitaire de Damas avec le régime. Malgré les résolutions de l’ONU, l’aide internationale n’arrive toujours pas jusqu’à ceux qui en ont le plus besoin. En fait, cette aide est devenue pour Bachar el-Assad une arme de guerre supplémentaire. Ni John Kerry, ni Staffan de Mistura ne souhaitent vraiment exercer des pressions sur la Russie et sur Bachar el-Assad, tant ils craignent de mettre en danger les pourparlers pourtant mort-nés de Genève.

Depuis 2011, les États-Unis se cachent toujours derrière l’espoir d’un revirement russe et ferment les yeux sur les méfaits de Vladimir Poutine

Se montrant imperturbable face à cette controverse, Staffan de Mistura s’appuie cette fois dans son approche descendante sur une apparente convergence entre les États-Unis et la Russie. Au cœur de cette démarche se trouve un éternel espoir de Washington: l’insatisfaction des Russes concernant Bachar el-Assad devrait au final les pousser à accepter de le chasser. Cependant, que Vladimir Poutine apprécie ou non son homologue syrien n’a jamais pesé dans la balance. Le président russe a sûrement des réserves au sujet de Bachar el-Assad, mais à en juger par la conduite de ses soldats en Tchétchénie et, à présent en Syrie, ces réserves portent sur les résultats de Bachar el-Assad –et non ses principes humanitaires, ni sa légitimité. Pour l’heure, Moscou sait que sans Bachar el-Assad, il n’existerait à Damas aucun régime pouvant légitimer son intervention.

La faillite américaine

Depuis 2011, les États-Unis se cachent toujours derrière l’espoir d’un revirement russe et ferment les yeux sur les méfaits de Vladimir Poutine pour éviter d’avoir à faire des choix douloureux au sujet de la Syrie. Lorsque l’offensive russe a commencé, des représentants américains comme le secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires étrangères, Tony Blinken, ont prédit un enlisement pour justifier la passivité de Washington. Car si l’intervention russe était vouée à l’échec, les États-Unis n’étaient pas tenus d’agir.

Pourtant, la Russie a été capable non seulement d’accélérer le rythme de ses opérations militaires, mais aussi d’en justifier le coût croissant. Et contrairement à certains commentateurs, qui ont salué l’intervention russe, estimant que c’était la meilleure chance de contenir l’expansion de l’EI, Washington ne connaît que trop bien le résultat de la campagne russe: renforcer à court terme le groupe djihadiste du centre de la Syrie. C’est un prix que Washington semble prêt à payer pour préserver le processus de Genève.

La faillite de la politique américaine ne s’arrête pas là. Les États-Unis ont déjà concédé des points clés concernant l’avenir de Bachar el-Assad –des concessions que la Russie et le régime ont été prompts à empocher, mais sans rien donner en échange. Dans la période qui a précédé les pourparlers de Genève et pendant les premiers jours de discussion, il est clairement apparu que les États-Unis exercent des pressions bien plus fortes sur l’opposition que sur la Russie, sans parler de Bachar el-Assad. 

De la même manière que la Russie se livre à une escalade politique et militaire, l’administration Obama a cyniquement choisi la désescalade et demande à ses alliés d’en faire autant. Cela affaiblit des groupes rebelles qui s’appuient sur des réseaux d’approvisionnement chapeautés par les États-Unis: au sud, les États-Unis ont exigé une diminution des livraisons d’armes au Front du Sud, pendant qu’au nord, le centre d’opérations basé en Turquie serait en sommeil.

Il en résulte un sentiment généralisé et compréhensible d’avoir été trahi au sein de la rébellion, dont les éléments pro-américains perdent de plus en plus la face dans les milieux de l’opposition. Cela pourrait avoir l’effet surprenant de fragmenter la rébellion –après toutes ces années où les gouvernements occidentaux déploraient les divisions entre ces mêmes groupes.

Toutes les conditions sont donc réunies pour que les pourparlers de Genève, à présent renvoyés à la fin février, échouent lamentablement

Tous les regards tournés vers la Maison Blanche

On peut comprendre que les États-Unis misent sur un processus politique et exhortent l’opposition syrienne à participer de bonne foi à ce dialogue. Mais procéder ainsi, sans le moindre plan d’urgence, en exposant la rébellion aux attaques concertées de Bachar el-Assad, de la Russie et de l’Iran est tout simplement abominable. Si Washington semble oublier cette vérité élémentaire, à savoir que le succès de la diplomatie a un prix, tout comme son échec, c’est sûrement parce que c’est la rébellion qui paiera ce prix. Une rébellion pour laquelle les États-Unis n’ont guère d’estime et dont ils se soucient peu de toute façon. Sans compter que c’est le successeur de Barack Obama qui en hériterait.

Toutes les conditions sont donc réunies pour que les pourparlers de Genève –à présent renvoyés à la fin février– échouent lamentablement et que la Syrie connaisse une année aussi douloureuse que sanglante. Tous les acteurs de ce drame comprennent que dorénavant, Barack Obama, qui résiste à tout engagement sérieux dans ce pays, n’est plus susceptible de changer de cap. Et ils se disent tous, probablement à juste titre, qu’il s’intéresse davantage à simuler un processus qu’à y investir le moindre capital politique.

C’est pourquoi toutes les parties concernées par l’avenir de la Syrie ont les yeux rivés sur 2017 et tentent de se positionner par rapport au prochain locataire de la Maison Blanche. C’est une garantie d’acrobaties diplomatiques, d’escalade et d’aggravation des souffrances. Tout porte à croire que dans le courant de l’année 2016, Bachar el-Assad remportera des succès politiques et militaires significatifs.

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