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Oui, on peut devenir président des États-Unis sur un coup de chance

Le court roman de Kosinski montre la vacuité du discours politique | Diego Cambiaso via Flickr CC License by

Le court roman de Kosinski montre la vacuité du discours politique | Diego Cambiaso via Flickr CC License by

«Being there», roman écrit en 1970 par l’écrivain Jerzy Kosinski, est une fable politique et une grande leçon de bluff.

En 1970, Jerzy Kosinski publie un bref roman, Being there (traduit en français par Bienvenue Mister Chance), narrant l’ascension irrésistible d’un simple d’esprit qui devient la coqueluche du monde de la politique et des médias, au point de devenir un très crédible candidat à l’élection présidentielle.

L’histoire est abracabrantesque mais possible, à défaut d’être crédible. Chance (hasard en anglais) vit dans une maison où il partage son temps entre la télévision et le jardinage. Sans doute fruit d’amours ancillaires, il est élevé à l’insu de tous par un vieillard, probablement son père caché, qui pourvoit à tous ses besoins. Mais le vieil homme décède et Chance est mis à la porte par les exécuteurs testamentaires. Il n’a rien: pas de papiers d’identité, de carnet de chèque, de carte… Juste une valise avec des vêtements de qualité, à sa coupe. Il est presque demeuré, à la fois ignorant du monde et nourri de références par l’absorption quotidienne d’images télévisées.

Premier coup de chance: un accident de voiture

Avec son esprit simple, c’est donc un homme neuf, comme le rêvait Rousseau, qui s’aventure dans les rues. Aussitôt, il est victime d’un accident: en reculant, une voiture lui coince la jambe. Le chauffeur s’excuse, la passagère propose de l’emmener chez elle, où ses médecins s’occuperont de lui. Leur conversation témoigne immédiatement du malentendu qui s’instaure entre le personnage simplet, nourri de télé et de jardinage, et ses interlocuteurs.

«La femme se présenta:

“Je suis Mrs. Benjamin Rand. Mes amis m’appellent E.E., ce sont les initiales de mes prénoms: Elisabeth, Eve.

—E.E., répéta gravement Chance.

—E.E.”, dit la femme d’un ton amusé.

Chance se souvint qu’à la télévision, dans des situations analogues, les hommes se présentaient.

“Je m’appelle Chance”, bredouilla-t-il.

Et comme cela paraissait insuffisant, il ajouta:

“Le jardinier.

—Chauncey Gardiner”, répéta-t-elle.»

Le voici chez Benjamin Rand. C’est un homme d’affaires, un financier, très proche du président des États-Unis, qui vit ses derniers jours. Confronté à des conversations qui le dépassent, Chauncey (désormais, tout le monde l’appellera ainsi) semble pourtant à son aise. Rien ne le surprend car il sait que, «comme à la télévision, ce qui allait suivre [est] encore caché» et, s’il ne comprend pas, comme il l’a vu faire dans des séries, il répète une partie des phrases de ses interlocuteurs. Lesquels se sentent écoutés; mieux: approuvés. La reformulation (coucou la programmation neurolinguistique) a du bon. Sans qu’il s’en rende compte, Chance abat ici une carte maîtresse: il inspire confiance.

Dans l’univers clos du business et de la politique, celui qui se présente comme un simple jardinier détonne. La métaphore du jardinage ravit Brand: «un homme qui prend un sol rocailleux et le rend fertile par le travail de ses seules main, qui l’arrose de la sueur de son front, et crée ainsi un endroit précieux pour sa famille et la société», n’est-ce pas au fond la définition de l’entrepreneur? le rêve fondateur de l’Amérique?

Deuxième coup de chance: Nixon aime jardiner

Chômage, récession, mouvements sociaux, guerre… Les États-Unis subissent une crise profonde. La placidité simplette de Chauncey passe vite pour un «merveilleux équilibre». Du coup, Rand invite son hôte à se joindre à lui, lors d’une visite amicale du président. Hélas, il ne comprend rien à leur conversation. On l’interroge sur la chute des marchés financiers. Après un temps d’hésitation, Chauncey se lance:

Dans l’univers clos du business et de la politique, Chance abat ici une carte maîtresse: il inspire confiance

«Dans un jardin, il y a une saison pour la pousse des plantes. Il y a le printemps et l’été, mais il y a aussi l’automne et l’hiver. Et puis, le printemps et l’été reviennent. Tant que les racines n’ont pas été coupées, tout est bien, et tout sera bien.»

Plus tard, il entonnera l’air des feuilles mortes, poussant plus loin la métaphore:

«Les arbres doivent perdre leurs feuilles pour en voir de nouvelles et pour devenir plus gros, plus vigoureux, plus hauts. Certains arbres meurent mais de nouveaux rejets les remplacent.»

Sans le savoir, Chauncey traduit en termes simples la théorie de la destruction créatrice. Son discours schumpétérien fascine le président, qui loue «son solide bon sens». Et, en politique avisé, s’empresse de reprendre l’image le jour même dans un discours qui fait forte impression. «Le président insista sur le fait que, tant que les graines de l’industrie resteraient profondément enfouies dans la vie du pays, l’économie était certaine de refleurir.»

La chance appelle la chance

Bien vite, l’inspirateur est repéré. Chauncey est sollicité par le New York Times, puis invité à l’émission «Tonight». «Votre intimité avec le président fait de vous l’homme idéal pour fournir des explications à la nation», le convainc le présentateur. Devant 40 millions de téléspectateurs, Chauncey ressort son discours de jardinier. Le voici promu en direct «Mr. Chauncey Gardiner, financier, conseiller du président et authentique homme politique»!

Profitant du caractère moutonnier des journalistes qui s’entichent de lui, il fait le buzz sans le vouloir. En refusant les interviews, il renforce son attractivité et son authenticité. Il avoue à un journaliste qu’il ne lit pas les journaux: cris d’admiration pour cette rare franchise. À un éditeur qui lui propose un contrat mirifique, il déclare qu’il ne sait ni lire ni écrire. Nullement décontenancé, l’éditeur lui avoue n’être même pas «capable d’écrire une carte postale à ses enfants» et lui propose des nègres, bien évidemment.

Son ignorance passe pour une culture solide et modeste. Une université entend lui décerner le titre de docteur honoris causa. Le voici aux Nations Unies, où sa «philosophie terre à terre» séduit l’ambassadeur d’URSS, qui lui parle des fables d’Ivan Krylov et lui en récite des extraits, en russe. «Chance, auquel on ne s’était jamais adressé dans une langue étrangère, leva les sourcils et rit.» Du coup, l’ambassadeur le croit bilingue: «Je sais reconnaître un homme cultivé quand il m’arrive d’en rencontrer un!»

Comme un joueur de haut niveau, Chance est désormais précédé de sa réputation. Tout ce qu’il dit devient vérité et son silence impressionne davantage encore.

Le seul moment où Chauncey ne saisit pas sa chance est celui où E.E. Rand lui fait des avances. Plus que des avances: elle s’offre à lui. Mais il ne sait que lui répondre, faute de références. À la télévision, lorsque un homme et une femme s’embrassent dans un lit, ce qui arrive ensuite est «toujours effacé» et l’on passe à une autre séquence. La télé pudibonde conduit Chance à l’indifférence. Et il n’a d’ailleurs pas d’érection. Du coup, E.E. l’en remercie, mettant cette indifférence sur le compte de sa loyauté à l’égard de son mari, pas encore mort... Ainsi, même lorsqu’il déçoit, Chance satisfait ses interlocuteurs.

Le manque de bol est un coup de chance

Si la fable de Kosinski peut sembler fantaisiste, elle mérite pourtant qu’on y réfléchisse à deux fois. D’abord, elle montre la vacuité du discours politique, prêt à s’emparer de n’importe quel gadget linguistique pour faire illusion, ici une métaphore, lorsque chez nous on goûte l’anaphore. De fait, une campagne électorale est souvent portée par un ou deux slogans plus ou moins creux et mensongers («Travailler plus pour gagner plus», «Mon ennemi, c’est la finance»…).

Il suffit d’être là au bon moment. La télé, le networking et la crédulité feront le reste

Surtout, Kosinski estime qu’un homme sans qualités peut aisément devenir président de la première puissance mondiale. L’histoire a montré la validité de cette thèse. Les Grecs n’estimaient-ils pas qu’il fallait tirer au sort certains dirigeants? Et Harry Truman, méprisé par Roosevelt, qui le considérait comme un péquenot du Midwest, ne s’est-il pas révélé dans l’action? Alors que la présidence lui est tombée dessus, comme sur un banal Mr. Chance? «Les gars, si vous priez, priez pour moi. Je ne sais pas si une botte de foin vous est déjà tombée dessus mais lorsqu’ils m’ont dit ce qui est arrivé hier, j’ai l’impression que la Lune, les étoiles et toutes les planètes me sont tombées dessus.»

Chance bénéficie d’une succession de coups du sort dont il tire profit, sans même le vouloir. La fortune sourit aux audacieux, énonce le dicton. Kosinski pense qu’il suffit d’être là au bon moment (Being there). La télé, le networking et la crédulité feront le reste.

Évidemment, la Maison Blanche et Moscou s’efforcent de reconstituer le passé de cette «âme morte» (Kosinski cite Gogol), surgie de nulle part. En vain. 

Chance devient bien vite le candidat idéal à l’élection présidentielle car son absence de passé est un blanc-seing. À l’inverse de tous les autres candidats qui ont eu «des activités antérieures, trop d’activités antérieures! Le passé d’un homme le paralyse, ses antécédents ont tôt fait de se transformer en bourbier». Et l’on s’étonne que les politiques se posent en joueurs repentis, à grands coups de «J’ai changé...», alors qu’ils devraient être interdits d’entrée au casino?

Pour bluffer, soyez sincère

C’est d’autant plus amusant que Chance est simple d’esprit et ne pense jamais à duper ses interlocuteurs. Il dit toujours ce qu’il pense, prenant le risque d’être découvert à chaque instant:

«Vous êtes souvent passé à ma télévision? demanda le maquilleur.

—Non, dit Chance. Mais je la regarde tout le temps.»

Ce qui lui permet d’être un immense bluffeur. Joueurs de cartes, retenez ceci: soyez vous-même et vous raflerez la mise. Y compris la Maison Blanche. Des générations de dirigeants politiques, à la culture médiocre et aux ambitions démesurées, ont donné raison à Kosinski. Il suffit d’être là, de croire en sa bonne étoile et de bluffer.

PS: soupçonné de plagiat, Jerzy Kosinski aurait emprunté la trame de ce roman à un texte de Tadeusz Doleya-Mostowicz, Kariera Nikodema Dyzmy (1932), un ouvrage qu’il nie avoir lu...

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