Donald Trump, le «Taliban américain»

Manifestation de musulmans contre Trump aux États-Unis I KENA BETANCUR / AFP

Manifestation de musulmans contre Trump aux États-Unis I KENA BETANCUR / AFP

Petit voyage parmi les élites pakistanaises, traditionnellement en phase avec le camp républicain mais déboussolées par le discours du favori à l'investiture.

Karachi (Pakistan)

Nous sommes dans le bastion de la pensée islamiste pakistanaise «dure». Les hommes rient en parlant de Donald Trump. Ils secouent la tête d’un air incrédule. «C’est dans un hôpital psychiatrique qu’il faut le mettre, pas à la Maison Blanche», s’exclame Hafez Tahrir Ashrafi, dignitaire religieux à la tête du conseil des oulémas du pays. Obèse barbu de 46 ans, Ashrafi est conseiller auprès du gouvernement pakistanais. C’est aussi un ancien djihadiste, qui a combattu en Afghanistan dans sa jeunesse –les médias pakistanais ont rapporté certains de ses propos justifiant les attentats-suicides contre les troupes américaines en Afghanistan. «On ne peut pas croire que les Américains vont élire un homme qui fasse des déclarations pareilles, a continué Ashrafi, mais si jamais cela arrive, ce sera un problème, non pas pour les musulmans, mais pour les Américains et pour lui-même.»

Ashrafi n’est pas le seul à penser cela. Ted Cruz a peut-être remporté l’Iowa, mais c’est Trump qui a remporté le New Hampshire et a retenu l’attention des élites pakistanaises. À la fin du mois de janvier, j’ai interviewé dix jours durant un large panel de représentants de l’intelligentsia pakistanaise (islamistes, progressistes, politiciens, blogueurs…). Leurs avis peuvent se résumer en une seule phrase: Trump est un clown, mais c’est un clown dangereux, qui pourrait nuire à long terme aux relations qu’entretiennent les États-Unis avec le monde musulman.

Les relations qui existent entre le Pakistan est les États-Unis sont complexes. Le Pakistan fut un allié capital lors de la guerre d’Afghanistan, mais ses services secrets jouèrent sur deux tableaux, en soutenant certains extrémistes pour ses propres intérêts géopolitiques tout en en combattant d’autres. Le pays est dans un quasi état de guerre civile et il existe de profondes divisions entre les civils et les militaires au pouvoir. L’armée est actuellement prise à la fois dans une vaste offensive contre les militants des zones tribales et une opération simultanée pour reprendre le contrôle de Karachi, la capitale commerciale, aux milices et aux groupes criminels, sans parler des diverses rebellions à mater en plusieurs endroits du pays. Néanmoins, le Pakistan revêt une importance certaine dans la politique étrangère américaine, tant pour ses tentatives de trouver un accord en Afghanistan que pour son travail de médiation entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Et c’est ce côté positif qui rend si problématique la rhétorique de campagne de Trump. «Quand des gens pas très sophistiqués entendent ses commentaires et voient les Américains voter pour lui, cela se traduit par un sentiment antiaméricain, explique le Dr. Ishrat Husain, qui était gouverneur de la banque centrale au début du XXIe siècle, sous le régime du général Pervez Musharraf. On ne peut qu’espérer qu’il ne soit pas nominé. Ce serait désastreux.»

La percée de l'intolérance

Cependant, nombreux sont les Pakistanais «sophistiqués» qui s’interrogent aussi sur ce que le succès de Trump dit de la direction que prend aujourd’hui la société américaine. Ils craignent voir en lui un aperçu du côté obscur de la psyché américaine… qui les renvoie sans doute à leur propre côté obscur. Plus de 4.600 personnes sont mortes lors de violences au Pakistan en 2015, d’après le centre national de recherches et d’études sur la sécurité (ce qui représente déjà une amélioration conséquente par rapport aux plus de 7.600 morts de 2014).

«Nous vivons dans un monde où tout le monde semble se disputer l’espace pour prôner ou promouvoir l’intolérance», dit avec une grande lassitude Zohra Yusuf, présidente de l’association Human Rights Commission of Pakistan.

Aux États-Unis, elle se sentait mal à l’aise par rapport à tout ce qu’elle pouvait entendre ou voir à la télévision. Où qu'elle aille, elle avait l'impression que les gens la jugeaint

À l’intérieur des murs lourdement fortifiés de l’université en sciences du management de Lahore, certains des plus brillants esprits du pays étudient l’économie, l’informatique et l’ingénierie en rêvant de carrières aux États-Unis. «Les réseaux sociaux sont envahis de posts sur Trump», m’a répondu une étudiante lorsque je lui ai demandé si les Pakistanais prêtaient attention à la campagne américaine. «Vous en avez une vision positive ou négative?», demandai-je en plaisantant, juste pour voir sa réaction. Elle et ses amies explosèrent de rire. «Négative, bien sûr!»

La présidentielle américaine, un sujet lointain

Au Pakistan, en ce moment, on entend beaucoup parler de visas refusés et de rêves brisés. La fille d’un ami proche a récemment obtenu son diplôme de médecine. Elle vient de revenir chez ses parents, à Lahore, après avoir passé trois mois à chercher une opportunité de carrière aux États-Unis, où elle avait toujours rêvé de devenir médecin. Désormais, elle revoit ses projets. Elle se tournera peut-être à l’avenir vers l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. «Elle se sentait mal à l’aise par rapport à tout ce qu’elle pouvait entendre ou voir à la télévision, m’a expliqué mon ami. Où qu’elle aille, elle avait l’impression que les gens la jugeaient.»

Si Trump est omniprésent sur les réseaux sociaux des étudiants pakistanais, il est revanche largement absent des grands médias. De même que les primaires américaines dans leur ensemble. «Le sujet est rarement évoqué lors de nos réunions éditoriales», m’a dit Fahd Husain, directeur exécutif d’Express News TV, l’une des dizaines de chaînes d’informations sensationnalistes que compte le Pakistan, dans leurs bureaux de Lahore.

J’ai entendu le même son de cloche à Karachi, dans les bureaux de Geo TV, l’une des plus importantes chaînes du pays. Geo a diffusé la plupart des débats républicains et démocrates, avec des sous-titres en ourdou, mais les émissions ont suscité relativement peu de commentaires. «Les gens sont plus intéressés par ce qui se passe au Pakistan», affirme Azhar Abbas, directeur de l’information chez Geo. Cela n’a rien de surprenant: le pays est encore sous le choc d’un attentat commis en janvier dans une université qui a fait plus de 20 morts, pour la plupart étudiants (et ce n’est que l’exemple le plus marquant des carnages qui ont lieu quotidiennement ces derniers temps). «Désormais, nous n’attaquerons plus les soldats dans leur caserne, les juges au tribunal ou les politiciens au parlement, mais dans tous les endroits où ils sont formés: les écoles, les universités, les collèges qui posent leurs fondations», a averti un leader taliban pakistanais après l’attentat.

Badr Alam, éditorialiste discret de The Herald, un hebdomadaire en langue anglaise, remarque que l’absence de Trump (et de la campagne américaine des primaires en général) des médias s’explique peut-être aussi par le fait que beaucoup de Pakistanais, y compris chez les journalistes, ne comprennent pas le système des primaires américaines. «Chez les journalistes, je pense qu’il doit juste y avoir 10-15 personnes qui savent vraiment comment se passent les élections.»

Trump, sombre perspective

Hameed Haroon, le patron de presse le plus influent du Pakistan (et le patron de Badr) affirme toutefois qu’il y a aussi une volonté consciente de la part de certains éditorialistes de ne pas trop faire de bruit autour des relations internationales. Les médias pakistanais n’hésitent habituellement pas à publier des diatribes antiaméricaines, mais Haroon, dont la famille possède le groupe médiatique Dawn, affirme que ces opinions sont habituellement liées à des actions politiques américaines spécifiques et qu’elles impliquent un «mécanisme de retrait», c'est-à-dire qu’il suffit que les États-Unis changent de politique ou de leader pour être traités différemment par les médias.

Mettre en avant Trump pour montrer à quel point les États-Unis peuvent être mauvais ne ferait qu’ouvrir de bien sombres perspectives

Haroon

Pour Haroon, Trump met en péril ce «mécanisme de retrait» dans les relations américano-pakistanaises. «Il ne s’agit pas vraiment d’une censure consciente. Mais mettre en avant Trump pour montrer à quel point les États-Unis peuvent être mauvais ne ferait qu’ouvrir de bien sombres perspectives et entraverait la possibilité de voir un jour les États-Unis redorer leur blason dans la région», m’a-t-il expliqué.

Tout le monde n’est pas si pessimiste. «Les Européens sont devenus plus tolérants [envers l’islam, ndlr], mais la tolérance peut être condescendante», affirme Muneer Kamal, président à la fois de la bourse de Karachi et de la Banque Nationale du Pakistan, pour qui Trump est une aberration. «Les Américains sont passés à tout autre chose: l’acceptation» des musulmans.

Hillary Clinton brouille les pistes

Quoi qu’il en soit, Trump et Hillary Clinton chamboulent la vision qu’avaient traditionnellement les Pakistanais de leurs relations avec Washington: depuis Dwight D. Eisenhower, selon un schéma maintes fois répété, les démocrates penchent plus pour l’Inde tandis que les républicains penchent plus pour le Pakistan (et, de façon plus problématique, pour la dictature militaire qui y est en place). Clinton a beau être une démocrate, elle a prouvé être une interlocutrice appréciable –quelqu’un avec qui Islamabad peut négocier. La bataille des discours incendiaires du côté républicain inquiète en revanche un peu plus les Pakistanais. Comme me l’a déclaré Ali Sarwar Naqvi, ancien ambassadeur aujourd’hui à la tête du think tank pakistanais Center for International Strategic Studies, proche des dirigeants militaires et politiques, «cette fois-ci, nous ne comprenons plus le parti républicain».

«Il faut une dose d’Hillary pour nettoyer une dose de Trump», dit Haroon, de Dawn. Mais, avec d’autres, il craint que cela ne suffise pas, qu’il soit en train de se passer quelque chose de plus fondamental au sein de la société américaine qui refaçonne la politique extérieure américaine.

La menace terroriste

Il y a ce thème qui revient encore: le côté obscur. L’économiste Kaiser Bengali, conseiller auprès du gouverneur de la province du Baloutchistan, l’a qualifié d’«émergence des talibans américains», phénomène qui, selon lui, a commencé sous le gouvernement Reagan et atteint désormais une importance critique avec Trump. «Cela va à l’encontre des valeurs démocratiques, prévient le Dr. Farid Ahmed Piracha, numéro deux de Jamaat-e-Islami, le premier groupe islamiste du Pakistan. Si c’est leur état d’esprit, la situation va être de plus en plus difficile pour les États-Unis, il va y avoir de plus en plus de terrorisme.»

Mais ne nous laissons pas abuser. Comme tout correspondant à l’étranger le sait, il existe dans chaque pays une source ultime à laquelle s’adresser pour connaître l’opinion véritable de la population: le chauffeur de taxi.

Au petit matin, dans le taxi qui me conduisait vers l’aéroport à travers les rues presque désertes de Rawalpindi, la capitale militaire, je discutais de politique américaine avec Syed, le chauffeur de mon hôtel, qui repoussait les mendiants à chaque feu rouge. De l’autre côté du globe, dans l’Iowa, les électeurs enfilaient leurs bottes et leurs parkas (ou tout autre vêtement que mettent les habitants de l’Iowa pour effectuer cet étrange rituel quadriennal) avant de se rendre aux urnes.

«Combien de jours reste-t-il avant les élections américaines?, me demanda Syed.

Dix mois», répondis-je en me demandant comment expliquer cela.

Il y eut une longue pause. Lourde de sens.

«Hillary est une belle femme», dit-il.

Et nous avons poursuivi notre route.

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