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L'école, symptôme du délabrement politique marseillais

Marseille, le 8 février 2016 I BORIS HORVAT / AFP

Marseille, le 8 février 2016 I BORIS HORVAT / AFP

Alors que certaines écoles de la ville sont dans un état déplorable, les élus se sont livrés à une bagarre politicienne au conseil municipal de Marseille. Comme un symbole du fonctionnement de cette ville sous Jean-Claude Gaudin.

Comme à son habitude, Jean-Claude Gaudin a expédié le conseil municipal de Marseille de ce lundi 8 février. Plus de 100 rapports tranchés et votés en moins de cinq heures. Quand dans certaines autres villes de France, cela prendrait trois jours, à Marseille, le maire règle les choses en une demie-journée. «51, 52, 53...» Il égraine ainsi les délibérations, les unes après les autres, puis les services de la mairie se chargent ensuite d'appeler les groupes d'opposition, socialiste et frontiste, pour noter ce qu'ils ont voté: contre ou abstention? 

Comme à son habitude, ou presque, car ce lundi 8 février, une daube à la sauce provençale, une «farce», comme le titrait le journal La Marseillaise le lendemain, a occupé les élus en début de conseil pendant plus d'une heure, sans limite de temps de parole pour les élus (alors que celui-ci est à la discrétion du maire, ce qui n'existe dans aucun autre règlement): l'état des 444 écoles de la ville gérées par la municipalité, dont certaines sont dans un état d'insalubrité indécent comme le notait Libération, qui relayait alors la lettre ouverte d'une enseignante envoyée fin novembre, Charlotte Magri, affectée dans les quartiers Nord de la ville. Des soupçons d'amiante au manque d'entretien des sols dégradés, en passant par les chauffages défectueux en plein hiver et une gestion des travaux ubuesque, tout était passé en revue par l'enseignante et les médias, qui dénonçaient alors les conditions d'éducation dans la deuxième ville de France.

«À Marseille, l’état des écoles dépend de la capacité des parents d’élèves et ou des directeurs à se mobiliser. Dans les quartiers favorisés, les familles sont parfois plus armées pour faire pression sur les élus, et l’école de leur enfant a plus de chance d’être mieux entretenue, détaillait ainsi à Libération Lise Massal, une parent d’élèves concernée et impliquée. Mais malheureusement, les plafonds qui s’écroulent, les cafards, les locaux vétustes, cela n’a rien d’exotique à Marseille…»

Selon le bilan d'une association de parents, le Mouvement des parents d'élèves du 13 (MPE 13), «40 écoles indiquent la présence de rats», «une quinzaine connaissent des problèmes d’infiltrations et d’humidité» et «23 écoles font l’objet d’un diagnostic amiante positif». «Nous nous situons hors du débat politique. Nous souhaitons juste que les élus s’occupent des écoles de nos enfants et prennent l’ampleur du problème», justifiait dans Le Monde Sévérine Gil, la présidente de cette association.

Manipulation et «Marseille bashing»

Fidèle à sa faconde, le maire LR de Marseille a promis, du haut de son perchoir, 3 millions d'euros supplémentaires par an pour répondre à «des demandes urgentes dans des écoles», tout en jurant que l'état des écoles n'était pas «aussi catastrophique que ce que l'on voudrait nous faire croire». Reconnaissant malgré tout qu'il y avait un problème, Jean-Claude Gaudin a également demandé «à ce que les choses soient simplifiées pour que les directeurs disposent d’un numéro unique». 

Nous monterons ensemble dans un minibus et vous irez voir exactement la réalité de ce que vous prétendez dépeindre dans certains articles. Et là, vous comprendrez

Jean-Claude Gaudin

Car aujourd'hui, en effet, à moins de connaître un intermédiaire à la mairie, les directeurs appellent dans le vide lorsqu'il s'agit de rénover leurs écoles. Les demandes se perdent dans le dédale des services; et rien n'est organisé de façon efficace. Un diagnostic est établi chaque année et la commission de sécurité est à la disposition des directeurs, mais bien souvent, les appels au secours sonnent sans retour. Y compris lorsque l'état de l'école est nocif pour les enfants. Autre problème: c'est la mairie centrale qui gère tout. Et les maires de secteur, comme souvent, n'ont aucun pouvoir, sinon celui d'alerter le maire et ses services...

Dans le même temps, Jean-Claude Gaudin en a surtout profité pour faire de la politique, et dénoncer «ce nouvel avatar du Marseille bashing», relayant également les arguments avancés par ses adjoints, Danièle Casanova, en charge des écoles, et Yves Moraine, maire des 6e et 8e arrondissements, dans le sud de la ville. Ce dernier a accusé «une enquête à charge comme au Moyen Âge» accusant Libé de se livrer à «une manipulation politicienne». Curieuse défense car la réalité est difficilement contestable et devrait, au contraire, réunir les élus de tous bords, préoccupés par l'état sanitaire de certaines écoles qui deviennent de véritables foyers de maladie pour les enfants. Mais le conseil municipal, et surtout la majorité LR, a donné le sentiment d'une bataille politicienne.

À bord du Jean-Claude Gaudin tour

«Plus c'est gros, plus ça passe.» Voilà comment les élus socialistes de la ville résumaient, de leur côté, la dernière manœuvre du maire pour montrer que les écoles étaient en bon état. Dans une improvisation déconcertante, Jean-Claude Gaudin a, en effet, invité les journalistes à un tour de Marseille, une opération transparence, en bus, après le conseil municipal, pour visiter les écoles de la ville. Objectif: démontrer que les écoles n'étaient pas aussi vêtustes que les portraits qu'en faisait la presse (et les citoyens eux-mêmes) depuis plusieurs jours. M. le Maire clamait: «Nous monterons ensemble dans un minibus et vous irez voir exactement la réalité de ce que vous prétendez dépeindre dans certains articles. Et là, vous comprendrez.» Sauf qu'à part le service communication de la ville –et Jean-Claude Gondard, le directeur général des services, fidèle d'entre les fidèles, dépêché en urgence alors qu'il déjeunait en face de la mairie– ni Jean-Claude Gaudin, ni Danièle Casanova n'étaient présents pour ce tour de Marseille.

En fait de tour, la mairie a décidé d'éviter certains sujets qui fâchent en rappelant toutefois qu'en 2015, 31,6 millions ont été investis pour rénover les écoles, et «240 millions depuis 1995». Mais entre le gymnase désaffecté depuis quinze ans qui n'ouvre pas (car personne n'a les clés) ou encore les travaux réalisés à la va-vite quelques jours avant dans une salle qui sent encore la javel, les parents d'élèves ont pu faire part de leur colère à Arlette Fructus, adjointe au logement, et Jean-Claude Gondard, le directeur général des services, qui témoignait ainsi à Marsactu

«J’ai fait la même visite, jeudi dernier et ce que j’ai constaté sur place était loin de l’expression que le journal Libération a utilisée. J’ai donc eu envie de faire découvrir cette réalité aux journalistes pour qu’ils constatent par eux-mêmes que tout n’est pas parfait mais pas indigne.»

Samia Ghali, la sénatrice-maire PS des 15e et 16e arrondissements, dans les quartiers Nord, s'est indignée d'une telle visite.


À l'heure du fact-checking

Tout va bien, donc, dans la deuxième ville de France. Si ce n'est que la gestion de ce dossier révèle et incarne parfaitement ce qu'est devenue Marseille depuis les derniers mandats de Jean-Claude Gaudin, élu en 1995 et réélu en 2014 pour la troisième fois face à son adversaire socialiste Patrick Mennucci. À l'évocation des écoles, on se remémore la façon dont, en 2002, L'Express faisait le portrait du maire de Marseille

«Ainsi fonctionne Jean-Claude Gaudin: truculent mais roublard. En homme instruit par une longue carrière passée dans les arcanes du pouvoir comme dans les déboires de l'opposition, doué d'un talent oratoire indiscutable, il possède un art consommé de la persuasion et excelle dans la gestion subtile des équilibres, faisant valoir à tous ce principe supérieur: l'intérêt général dépasse les querelles de chapelles.»

Sur les écoles, Jean-Claude Gaudin aurait pu prendre la mesure du danger. Il a préféré se vautrer dans la polémique politicienne

Jean-Claude Gaudin n'a pas changé quand l'époque, elle, a opéré une révolution extraordinaire. Lorsqu'il débute la politique en 1965 et qu'il est est élu sur la liste du socialiste Gaston Defferre –son mentor et modèle– au conseil municipal, face à la liste gaulliste, le «fact-checking» n'existe pas. Et ce qui figure dans Le Provençal –l'ancêtre de La Provence– la veille est oublié le lendemain. On gouverne pas coups. On gère des clientèles électorales. On maintient tant bien que mal une cohésion sociale dans une ville en mouvement. Sauf que le chômage de masse, l'insécurité et le renouvellement politique ont fait bouger les lignes. Cette méthode a vécu. Seulement les hommes, eux, sont encore en place. Et Jean-Claude Gaudin vient, par exemple, de se hisser à la tête de la future métropole d'Aix-Marseille-Provence, secouée par les écumes juridiques de ses collègues d'Aix-en-Provence qui ont attaqué son élection devant la justice.

Un système dépassé?

Un jour, en conseil municipal, il lance à l'un de ses adversaires socialistes, qui se plaint de ne pas avoir de wifi pour travailler: «Payez-vous Facebook!» Un autre, il mentionne le conflit entre les taxis et «les VTT», en confondant VTT avec les VTC, les «voitures avec chauffeur» proposés par le service Uber. Jean-Claude Gaudin, avec ses accents pagnolesques et ses anecdotes croustillantes que tout le monde connaît, est le symbole d'un système politique marseillais qui s'écroule sur lui-même, mais continue de vivre avec les méthodes de l'ancien temps. Sur les écoles, il aurait pu prendre la mesure du danger. Il a préféré se vautrer dans la polémique politicienne, laissant Yves Moraine, son fidèle dauphin, accuser Najat Vallaud-Belkacem de faire de la «communication politique sur le dos des petits Marseillais».

Jean-Claude Gaudin n'a tellement pas changé qu'il a proposé, pour sortir de ce conflit, de «faire appel à des fonds privés» pour rénover une douzaine d'écoles, afin de lancer un programme de partenariat public-privé (PPP). Une idée originale dans un pays où, d'ordinaire, l'école est un service public géré par l'État et les collectivités locales. La dernière fois que la mairie avait opté pour un PPP, cela concernait la rénovation du Stade-Vélodrome, qui fait la fierté de tous les supporters de l'OM, qui viennent d'au moins tout le département. À l'époque, il en avait coûté 500 millions à la municipalité sur 31 ans, soit 18 millions par an. Un exemple à suivre?

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