Partager cet article

Un moment mal choisi pour fermer des classes à Paris

FRED DUFOUR/AFP.

FRED DUFOUR/AFP.

Alors que les valeurs républicaines et le vivre-ensemble sont au cœur des débats politiques, enseignants et parents d'élèves s'inquiètent de la dégradation des conditions d'accueil dans la capitale, et ailleurs en France.

Ce sont de véritables cris du cœur, avec de la colère et une pointe de découragement, que lancent plusieurs professeurs et parents parisiens qui m’ont écrit en ce début du mois de février. Olivier*, instituteur, est extrêmement inquiet car des écoles de son quartier sont sur le point de fermer des classes à la rentrée 2016, et que cela n’est pas anodin dans le XVIIIe arrondissement de la capitale, où il enseigne:

«Toutes les écoles élémentaires concernées sont placées dans des quartiers extrêmement difficiles et connaissent des réalités de terrain plus que compliquées. Les équipes ne sont pas stables, formées en grande partie de débutants qui n'aspirent qu'à une chose: en partir le plus vite possible, quand ils ne craquent pas au bout de six mois. Rien de neuf sous le soleil, c'est comme ça depuis toujours et tout le monde le sait. Quand j'ai débuté, l'IUFM entier parlait de deux écoles en particulier** avec des frissons le long de l'échine.»

Alors, que se passe-t-il exactement? Selon nos informations, 91 fermetures de classes sont prévues à Paris pour septembre. Dans certaines écoles, il semble que des classes ferment en même temps qu'est mis en place le dispositif «plus de maître que de classes», censé permettre à une école de compter un enseignant de plus que de classes. Résultat: en cas de fermeture de classe, il y a autant de professeurs qu'avant, mais davantage d’élèves par classe. Une absurdité pour notre enseignant:

«On voit bien la "combine": on ferme une classe et on rajoute un professeur du dispositif. C'est une opération blanche pour le rectorat, mais pas pour les élèves. On parle ici de classe à 16 ou 17 élèves, mais parfaitement ingérables. Pour récupérer régulièrement des élèves de [...]**, ce sont souvent des enfants qui prennent plusieurs mois à se tranquilliser et à se redonner le droit d'aller à l'école pour travailler. Et c'est en les mettant dans un cadre apaisé et avec des élèves venus d'horizons différents. Mais dans leur école, ils sont sept ou huit à dysfonctionner comme ça par classe. Alors, bien évidemment que ces écoles sont en dessous du seuil de fermeture de classe mais il faut prendre en compte la réalité du terrain, pas sortir une calculatrice. On va mettre des élèves en grande difficulté à 24 par classe parce que "ce sont les chiffres, ma bonne dame"?»

Le tout sur fond de réseau d'éducation prioritaire, avec des écoles qui deviennent l'antichambre de collèges défavorisés, dont certains se transforment en véritables ghettos scolaires faisant logiquement fuir une partie de la population. Car dans le même temps, l’école privée sous contrat se porte bien dans la capitale!

Le privé en profite

C'est le constat fait par Thomas, jeune papa qui vit lui dans un quartier beaucoup plus favorisé, juste un peu plus au sud, dans le IXe arrondissement:

«J’ai été très étonné de voir la maternelle privée de mon quartier ouvrir des classes alors qu’on en fermait dans le public! L’embourgeoisement du secteur ne profite pas à l’école publique, au contraire. Les parents décident d’éviter l’école dès la maternelle pour avoir accès au collège privé car les établissements du secondaire publics du coin n’ont pas une très bonne réputation. Pour moi, c’est de l’entre soi poussé à l’extrême.»

Un petit coup de fil au rectorat nous donne une justification à la fermeture des classes: la démographie scolaire change et l’académie compte 1.978 élèves de moins cette année… Sauf que là, on ne parle que d’écoles du secteur public. Un autre appel à la Direction diocésaine de l'Enseignement catholique de Paris nous confirme ce dont nous nous doutions: dans le privé, rien que pour ces établissements précis (il y a aussi des écoles privées hors contrat et d'autre sous contrat mais non catholiques, comme les écoles Montessori), les effectifs sont bien en augmentation, avec 750 élèves en plus cette année.

Thomas s’interroge:

«Quand l’école privé de mon quartier s’agrandit, qui paie les travaux? Nos impôts, puisque c’est une école sous contrat!»

Comme le formalise la loi Debré (1959), le système privé «sous contrat» reçoit des aides de l’Etat. Il est également tenu de respecter les mêmes programmes scolaires que l’enseignement public. Il constitue une opportunité (une chance pour certains) de contourner l’école dans laquelle chaque famille est sectorisée. Le succès du privé semble bel et bien une coproduction des parents angoissés par l'école (qui restent les plus favorisés ou les moins défavorisés) et de l'Education... nationale.

Aujourd’hui, Thomas est scandalisé par la situation qui est faite à l’école de son enfant et compte donc se rendre au rassemblement organisé devant le rectorat de Paris, ce jeudi 11 février au matin. Et au delà du périphérique, ce n'est pas mieux: toujours en région parisienne, à Aubervilliers, la FCPE organise des conférences de presse pour alerter sur les non-remplacements d’enseignants à l’école primaire. Les journalistes qui s’intéressent de près à l’éducation connaissent la situation particulière de l’académie de Créteil, dont dépendent trois départements dont la Seine-Saint-Denis: c’est là que la pénurie d’enseignants est la plus criante.

«Les postes seront laissés aux écoles les plus mobilisées»

Voilà pour la situation d'une région où les enseignants sont souvent à une ou deux poignées de main d’un journaliste éducation, savent faire appel à la presse… et nous écrivent. Pourquoi? Parce qu’ils savent très bien qu’à Paris comme ailleurs, c’est leur capacité à se mobiliser qui sauvera leur école et ses moyens, comme l'explique Cécile Roussel, professeure d'arts visuels dans deux écoles parisiennes du XVIIIe et du XIXe arrondissements:

«Il est très explicite que les quelques postes sur lesquels le rectorat peut encore revenir en arrière [environ sept sur tout Paris selon les syndicats, ndlr] seront laissés aux écoles les plus mobilisées. Nous nous retrouvons donc, école par école, à nous mobiliser chacune de notre côté alors que nos problématiques sont les mêmes. L’éventuelle satisfaction d’être passés cette fois entre les gouttes sera entachée par ce constat: si nous arrivons à sauver notre classe, ce sont toutes les autres écoles du secteur qui perdront un poste.»

Le message dépasse largement les limites de la capitale, même si la situation varie selon chaque ville, chaque région, chaque rectorat. Nous avons un cas spectaculaire avec la ville de Marseille: cette année, comme l’année passée, comme il y a deux ans, parents, professeurs et journalistes ont alerté l’opinion publique sur la situation matérielle déplorable des écoles publiques, entre locaux dégradés, matériel manquant, chauffage en panne… Marseille, où une professeur des écoles conseille à une maman de mettre son enfant dans le privé… quand elle est la seule parent d’élève identifiée comme diplômée.

«Nourrir une envie de construire du commun»

A Paris comme ailleurs, enseignants et parents voient bien dans quelle double logique ils sont placés: adhérer à une école des valeurs de la République et tenter de défendre son bout de gras... Mais il y a fort à parier que, lorsque son école va mal et peine à remplir son contrat, la République n’envoie pas un très bon message aux professeurs et aux élèves, ainsi que l'explique Cécile Roussel:

«Alors qu’on parle d’unité nationale, les écoles en lutte contre ces projets de fermeture se retrouvent en concurrence les unes par rapport aux autres! Au-delà de notre situation particulière, que nous jugeons grave et urgente au vu des difficultés que nous/les élèves avons déjà à enseigner/apprendre au quotidien, nous sommes choqués par cette politique comptable et cynique qui régit des décisions qui ont des conséquences immédiates, à court et à long terme, sur les jeunes qui grandissent dans nos quartiers.»

Et c’est bien une question citoyenne pour Olivier, pour qui les questions de l’inclusion sociale et des valeurs républicaines sont au cœur de la mission d’enseignant:

«Je veux bien toute la journée travailler sur l'égalité, le sentiment d'appartenance à une société ouverte, la laïcité, la culture commune. Et je le fais. Nous le faisons tous. Mais quand nos élèves qui traversent un boulevard tous les matins nous crient leur sentiment d'injustice, nous accusent de mieux nous occuper des "céfrans" que des "renois", comment leur en vouloir? Comment ne pas comprendre ce sentiment quand leurs cousins sont maintenus dans des conditions d'enseignement révoltantes, et qui le seront encore plus d'ici six mois? Alors qu'eux-mêmes vont (et ils le savent) se retrouver dans des collèges ghettos?»

Bien entendu, aucune solution n’est simple à mettre en œuvre, ni même ne garantit des résultats. Mais il faut peut-être s’interroger de manière urgente sur ce que produit la dégradation des conditions d’enseignement, pour que les prédictions affolantes de cet enseignant courageux ne se réalisent pas:

«Ce sera pris comme un nouveau message de mépris jeté à la face de toute une population. Celle qui occupe beaucoup les débats en ce moment: celle qui se radicalise, celle qui perd contact avec la République, celle qui se replie sur elle-même... Je ne suis pas sûr que des choix de ce genre [fermer des classes, ndlr] feront beaucoup pour nourrir une envie de construire du commun chez les élèves concernés.»

1 — Le prénom a été changé. Retourner à l'article

2 — Nous avons décidé de ne pas citer les noms des établissements concernés pour ne pas les stigmatiser. Retourner à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte